Chantal Lacasse devant la grange effondrée.

Pas déneigée, une grange patrimoniale s’effondre

De la fenêtre arrière de sa maison ancestrale, Chantal Lacasse pouvait admirer une vieille grange patrimoniale bâtie vers 1860, témoin de l’histoire du quartier Lebourgneuf, à Québec.

Mais depuis jeudi soir, Mme Lacasse n’aperçoit qu’un tas de débris. Le bâtiment «protégé» de 159 ans, qui appartient à MBF immobilier, semble s’être effondré sous le poids de la neige. 

Chantal Lacasse, qui a déneigé sa toiture cinq fois cet hiver, croisait les doigts pour que la grange tienne le coup. «Je voyais la neige s’accumuler et, tous les soirs, je me disais : “j’espère qu’elle ne s’effondrera pas”, dit-elle. Malheureusement, c’est ce que qui est arrivé.»

L’enseignante en mécanique du bâtiment au campus Charlesbourg du Cégep Limoilou habite sa maison depuis près d’un quart de siècle. Durant 23 ans, elle a pu contempler chaque matin la vieille grange surmontée d’un toit de tôle, encore plus belle lorsque le pommier fleurissait devant elle.

Mais pour Mme Lacasse, l’enjeu dépasse la beauté. Avec l’effondrement de cette grange, c’est un morceau de l’histoire agricole de Québec qui risque de disparaître dans l’indifférence, craint-elle. 

«Là, ce que je vois, c’est un sinistre», dit-elle. «Je suis en colère et triste. C’est un effondrement qui aurait pu être évité».

La grange est située sur un terrain appartenant à MBF immobilier, qui construit cinq immeubles à appartements sur un chantier à proximité. 

Joint mardi matin, Martin Bergeron, directeur du développement chez MBF immobilier, indique que la grange n’a pas été déneigée de l’hiver. «C’est fort probablement le poids de la neige», qui explique l’effondrement, estime-t-il. 

«J’ai des gars qui font de la construction juste à côté de ça, et ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas remarqué une accumulation de neige importante», ajoute M. Bergeron. 

Le côté sud de la grange semblait s’être «vidé» de sa neige et le «nord ne s’est pas vidé, et ça créé un débalancement», explique-t-il.

La grange tenait depuis environ 159 ans. Chantal Lacasse la trouvait encore plus belle derrière un pommier en fleurs.

Négligence possible

Chantal Lacasse a dénoncé à la Ville de Québec la négligence possible qui pourrait avoir entraîné l’effondrement de la grange. 

Amélie Cauchon, porte-parole de la Ville de Québec, indique par courriel que, dans le cas d’un sinistre accidentel entraînant la perte totale du bâtiment, «il est probable qu’une reconstruction à l’identique ne soit pas exigée de la part du propriétaire». 

Il pourrait toutefois y avoir des sanctions, précise-t-elle. Et si l’entrepreneur souhaite reconstruire, son nouveau projet «devra être compatible architecturalement avec le contexte de ce site patrimonial (bâtiments et caractéristiques naturelles)». 

Sans commenter ce cas précis, Alex Tremblay-Lamarche, le président de la Société d’histoire de Québec, souligne que certains entrepreneurs négligent volontairement l’entretien de bâtiments patrimoniaux, en espérant que le temps et la météo causent un dépérissement fatal. 

«Ce qu’ils font, effectivement, c’est que pendant plusieurs années, ils laissent le bâtiment à l’abandon, ils ne le chauffent pas l’hiver, il y a des infiltrations, etc. Et au bout de quelques années, on a le promoteur qui revient et dit : “Ah, mais je voulais le rénover, je voulais l’intégrer à mon nouveau projet, mais malheureusement, le bâtiment est irrécupérable. J’ai un rapport d’un ingénieur et il n’y a plus rien à faire...”»

Depuis 2016, MBF immobilier avait effectué des travaux esthétiques comme remplacer des morceaux de bois pourris et repeinturer la grange, mais n’avait pas fait de travaux sur la structure, indique Martin Bergeron.  

Selon lui, MBF immobilier était conscient de sa responsabilité de protéger ce bâtiment du site patrimonial de la Côte-des-Érables. M. Bergeron dit avoir contacté la Ville de Québec pour savoir ce que le promoteur devra faire à la suite de l’effondrement. 

Pour remplacer la vue sur la grange, Chantal Lacasse ne voit pas d’autres choix que de faire pousser des arbres. Autrement, elle craint de ne voir que les nouveaux immeubles à proximité. «Je vais me planter une petite forêt», dit-elle.   

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UN TRÉSOR HISTORIQUE DANS LEBOURGNEUF

La côte des Érables est un trésor historique méconnu dans la capitale, reconnue comme site patrimonial par la Ville de Québec depuis 2007.  

Située au croisement des boulevards Chauveau et Bastien, la côte est au cœur d’un ancien secteur à vocation agricole dont l’établissement remonte au XVIIsiècle. 

Selon le ministère de la Culture, dès 1707, les terres de la seigneurie Saint-Ignace sont déjà presque toutes concédées. Les premiers colons s’établissent dans le rang Saint-Bernard — devenu plus tard la côte des Érables — sur des lots étroits et profonds dont la forme rectangulaire est encore visible. 

À l’époque, les maisons étaient construites en retrait de la voie publique et les dépendances agricoles étaient situées à l’arrière de celles-ci. Anciennement, par exemple, la grange qui s’est effondrée faisait partie du même terrain que la maison de Chantal Lacasse. 

Le site de la côte des Érables possède une importante concentration de bâtiments de fermes : écurie, poulaillers, granges-étables, remises, fournils et garages. Il regroupe une quinzaine de maisons qui ont conservé un style d’époque, témoins de l’évolution architecturale québécoise. 

Comme la côte des Érables est inscrite au giron des sites patrimoniaux, elle est protégée d’interventions qui pourraient en altérer l’architecture ou le paysage.