L’Épicerie J.A. Moisan est située sur la rue Saint-Jean, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste.
L’Épicerie J.A. Moisan est située sur la rue Saint-Jean, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste.

Nouveau souffle pour J.A. Moisan [VIDÉO]

L’Épicerie J.A. Moisan changera de visage à l’aube de son 150e anniversaire. À bout de souffle, la famille Saint-Laurent se résigne à passer le flambeau. La nouvelle propriétaire promet de conserver la vocation et l’esprit des lieux, mais coupera de moitié la superficie du plus vieux commerce de vente d’aliments au détail en Amérique du Nord.

«Liquidation totale. Tout doit être vendu avant travaux pour rénovation.» Les affiches dans les vitrines du commerce du célèbre commerce du faubourg ne mentent pas. Les trois copropriétaires, les frères Clément et François Saint-Laurent et Nathalie Deraspe, épouse de Clément, ont officialisé la vente du bâtiment de 1871 qui abrite une auberge de quatre chambres et une épicerie de plus de 5000 pieds carrés.

Donna Willett a été propriétaire de deux Tim Hortons à Paspébiac et à Amqui pendant 20 ans et a travaillé dans des pourvoiries de pêche au saumon. En mai dernier, elle a vendu ses commerces avec l’intention de réaliser un projet qui lui tient à cœur depuis des années.

«J’ai passé le plus gros de ma vie en Gaspésie avec le rêve de devenir citoyenne de la Ville de Québec. J’ai toujours été en amour avec la Ville. C’était un coup de cœur», lance la femme d’affaires de 51 ans. Elle se lance dans l’aventure avec sa fille de 32 ans, Candice, qui s’occupera de l’auberge.

«J’ai commencé à rechercher des business dans le Vieux-Québec et je suis tombé sur J.A. Moisan», ajoute-t-elle. Après seulement quelques visites et de bonnes discussions avec les anciens propriétaires, l’affaire a été conclue à la satisfaction des deux parties. 

En effet, les Saint-Laurent avaient le désir de trouver un acheteur qui poursuivrait la vocation de l’épicerie. Mme Willett a adhéré à cette vision. Mais pour conserver la rentabilité du commerce, elle doit obligatoirement faire des modifications.

«Il y a trop d’espace et d’inventaire. Quand ils [les Saint-Laurent] ont pris ça en main il y a 20 ans, il y a beaucoup de produits qu’on ne trouvait pas ailleurs. Maintenant, la compétition est forte et on retrouve les mêmes produits partout», explique-t-elle.

La nouvelle propriétaire de l’Épicerie J.A. Moisan, Donna Willett, promet de conserver la vocation et l’esprit des lieux.

Des travaux nécessaires

La solution est de couper par deux la superficie actuelle. Le commerce passera donc de 5000 à environ 2500 pieds carrés. «On va viser les produits du terroir comme actuellement avec les charcuteries et les fromages. Il y aura encore des plats préparés et des tables pour prendre un café ou un repas.»

La partie du rez-de-chaussée où se trouve actuellement la caisse servira à un projet de commerce de vente au détail encore tenu secret. Chose certaine, Mme Willett tient la promesse de préserver l’esprit des lieux. 

«On va faire des modifications parce qu’on doit s’assurer que tout est conforme. On ne veut pas faire juste du cosmétique sans toucher les fondations, la structure. On va conserver le cachet. Tous les vieux présentoirs et les vieilles enseignes, on va les intégrer. Ça fait partie du patrimoine de Québec. Le J.A. Moisan, tout le monde le connaît», insiste la nouvelle acquéreur. 

Cette décision, elle l’a prise au moment où elle est a franchi la porte une première fois. «Quand tu entres, tu entends la musique et vois l’histoire, il n’y a personne qui est prêt à défaire tout ça pour mettre un restaurant ou un bar. C’est comme arracher le cœur du Vieux-Québec. Impossible de faire autre chose que de préserver l’endroit.»

Le défi est grand. Pour Mme Willett, pas question de se laisser distraire. «Les difficultés du commerce au détail? On essaie de ne pas y penser», conclut-elle, en riant. La fin des travaux et la réouverture de J.A. Moisan sont prévues au début de l’été. Il reste aussi à finaliser le projet pour l’ouverture du nouveau commerce adjacent dont elle tait toujours la vocation.

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TRANSACTION ÉMOTIVE

À bout de souffle, les copropriétaires Clément Saint-Laurent, Nathalie Deraspe et François Saint-Laurent se résignent à passer le flambeau.

«Moi, j’ai 67 ans, mon frère a 66. Il voulait vendre il y a cinq ans. Je n’étais pas capable. Je suis amoureux de cette épicerie», lance sur un ton émotif Clément Saint-Laurent. Fatigué, débordé de travail et avec de plus en plus de difficultés à rentabiliser l’épicerie, il s’est finalement résigné… lui aussi.

«Nathalie est à bout de bras. Elle fait l’administration, les achats. Elle commençait à être épuisée. On travaille 70 heures par semaine. On n’arrive plus à recruter. Et quand on trouve des employés, les salaires sont trop élevés et on n’avait plus les liquidités. En plus, les taxes nous ont tués. C’est 50 000 $ par année», ajoute-t-il.

Le processus de vente a commencé il y a trois ans avec le souci de trouver un repreneur qui a la volonté de poursuivre les activités de l’épicerie. «On voulait le faire de façon discrète, allez chercher les meilleurs investisseurs possible. On a à cœur l’image de l’épicerie. On voulait que ça se continue. Il y a eu beaucoup d’offres. Mais certaines impliquent de tout changer. On cherchait la meilleure qui respecterait la maison J.A. Moisan», insiste M. Saint-Laurent.

S’il a la conviction d’avoir trouvé le bon investisseur, des changements, il y en aura. D’où la nécessité de liquider l’inventaire. «On se donne deux mois pour vider les lieux pour procéder aux travaux. L’inventaire devrait être liquidé à la fin de février.»

Cette vente a aussi obligé les trois actionnaires à procéder à un licenciement collectif (quelque 18 employés) le 30 décembre. Ils sont maintenant 17. «Ça a été le plus difficile. C’est déchirant, principalement pour les employés. Ça a été dur. Émotionnellement parlant, ça n’a pas été facile. Hier encore, ça pleurait. On regardait des photos des 20 dernières années et j’ai senti qu’il y avait beaucoup d’émotions», se désole l’ancien ingénieur qui a changé de vocation en 1999 pour devenir épicier. 

Dans la longue histoire du commerce, on retiendra de la famille Saint-Laurent que c’est elle qui a redonné naissance à l’épicerie au tournant des années 2000, en y investissant argent et énergie. «Maintenant, je passe de propriétaire à client. Je vais revenir, c’est sûr. Surtout que mon frère continuera possiblement à travailler quelques jours par semaine pour aider la transition.»  

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UN BRIN D'HISTOIRE

À la fin du XIXe siècle, l’entreprenant Jean-Alfred Moisan développe un volet de spécialités pour attirer plus de clients. Il répond à l’obligation faite par la religion catholique de manger maigre (sans viande) le vendredi, en ouvrant une poissonnerie qui sera très courue, notamment au temps des huîtres que l’épicier reçoit par barils. Il offre également du café à ses clients, du thé importé directement d’Angleterre, des épices et le célèbre fromage raffiné de l’île d’Orléans, une exclusivité à la haute-ville de Québec.

Après le décès du fondateur, en 1927, son fils Joseph-Elzéar prend la relève. Il fera faillite en 1939. L’épicerie sort ensuite du giron familial, mais les nouveaux acquéreurs conserveront toujours la vocation des lieux. Un agrandissement envisagé en 1921 dans le bâtiment voisin se réalise enfin en 1982 pour la vente de produits en vrac. 

Le caractère patrimonial s’affirme avec plus de force en 1999 avec l’achat du commerce par la famille Saint-Laurent. Ils rencontrent les membres encore vivants de la famille Moisan, obtiennent des photographies d’époque et identifient des objets qui étaient demeurés sur place depuis longtemps pour les exposer. 

Ils restaurent aussi et meublent les étages supérieurs de la maison pour y tenir une petite auberge de style XIXe siècle.  

Informations tirées du site de la Ville de Québec