Regina participe maintenant aux activités des Petits Frères, dont le dîner de Noël où notre journaliste l’a rencontré de nouveau.

Les Petits frères, briseurs de solitude

«Vous voulez que je vous raconte ma vie? Je peux le faire, mais pourquoi moi?» a demandé Regina, tout de suite après que je me sois présenté. Question rhétorique. Elle aime raconter sa vie. Cela exerce sa mémoire. Et sa mémoire, c’est ce que la femme de 87 ans a de plus précieux.

Je l’ai rencontré chez elle par l’intermédiaire des Petits Frères de Québec. Chaque 25 décembre, Le Soleil consacre un petit article au dîner de Noël de l’organisme venant en aide aux personnes âgées en situation d’isolement.

Cette année, je voulais aller plus loin. Comprendre qui sont les aînés que je vois chaque Noël et ce qui les a mené à une fin de vie en solitaire. Pascal Fournier, le directeur général des Petits Frères de Québec, m’a proposé de rencontrer Regina. Contrairement à certains aînés que suivent les Petits Frères, Regina est en forme et autonome. Elle s’excuse du désordre dans son logement, mais tout est en ordre. Elle est veuve depuis 27 ans, verbomotrice, et souriante. Il lui reste deux enfants, mais ils habitent Kamloops, en Colombie-Britannique. Elle les voit rarement. 

«On n’a pas toujours ce que l’on veut dans la vie. Je pense qu’il faut faire avec ce que l’on a et qu’il y a toujours du bonheur quelque part. Je suis une femme heureuse malgré tout», assure-t-elle. Mais il y a 9 mois, elle ne l’était plus.  

-----

Alors que l’octogénaire entame le récit de sa vie, elle porte notre attention sur le mur derrière nous. Une photo en noir et blanc de l’escadron 405 de la base militaire de Greenwood, en Nouvelle-Écosse, en 1952. Il n’y a qu’une femme sur la photo au milieu d’un large groupe d’hommes. Au début de sa vingtaine, Regina était technicienne radar pour les Forces armées canadiennes. 

C’était une sorte d’échappatoire après une enfance difficile passée entre le Nouveau-Brunswick et le Saguenay, explique-t-elle. «J’étais une dernière de famille, un accident, je crois, et mon père a laissé ma mère pour sa maîtresse quand j’étais jeune. Mes sœurs ne m’aimaient pas vraiment. Je pense que c’est pour ça que je suis devenue orgueilleuse et indépendante.»

Mais en 1953, deux ans après que Regina ait joint l’escadron 405, sa mère est tombée malade. Quelqu’un devait s’occuper d’elle. Regina a quitté les Forces du jour au lendemain et elle est revenue s’installer au Québec.

Elle a rencontré son mari. Ils se sont mariés. «Regardez comme il était beau bonhomme», lance-t-elle en pointant cadre où on voit le couple au moment de leur mariage. Ils ont eu trois enfants et fait leur vie ensemble. «On s’est tellement aimé.» 

Puis il y a eu des épreuves. Son plus jeune fils est décédé à 27 ans dans un accident de travail. Il a chuté en faisant de la toiture et s’est fracturé la colonne vertébrale. Deux ans plus tard, son mari a été emporté en quelques mois par un cancer. Il avait 60 ans. Ils avaient une maison à Stoneham dans un secteur boisé. Regina nourrissait les oiseaux et les écureuils du coin. Son mari lui avait acheté une caméra. Dans sa bibliothèque, elle a encore des DVD où on la voit s’amuser avec les animaux sur sa terrasse de Stoneham, son mari à ses côtés. 

Regina a rejoint les Forces armées canadiennes au début des années 1950.

À la mort de ce dernier, elle a vendu la maison et s’est trouvé un condo. Son fils et sa fille habitaient déjà la Colombie-Britannique, mais entre ses amies et les ligues de quilles de la FADOQ, elle se gardait occupée. 

Quand elle a déménagé en résidence, elle a fondé un club de cartes. Elle avait même obtenu une certification officielle. Regina enseignait le whist aux résidents encore vifs d’esprit et avait acheté un jeu de Skip-Bo pour ceux qui peinaient à jouer aux cartes, mais voulaient quand même s’amuser et socialiser. 

Sauf qu’elle a éventuellement dû changer de résidence pour des raisons de santé. Elle a déménagé quatre fois, en fait, en une quinzaine d’années. «Les résidences promettent toujours plein de choses et ne le font pas. Il devrait arrêter de créer des attentes et dire la vérité.»  

Graduellement, sans trop s’en rendre compte, c’est elle qui est devenue isolée. Le printemps dernier, il y a eu un gros dégât d’eau dans son logement. On a installé des machines partout chez elle pour assécher le plafond. Le bruit était insupportable. Après tout ce qu’elle a traversé, c’est là qu’elle a brisé. À cause d’un dégât d’eau. 

«Je n’arrêtais pas de pleurer. Je n’étais plus heureuse. Je ne savais pas quoi faire. J’ai fini par appeler au CLSC.» 

On lui a conseillé de consulter un psychologue, ce qu’elle a fait, et on lui a donné un numéro de téléphone. Celui des Petits Frères. Depuis, elle participe aux activités occasionnelles de l’organisme. Un bénévole vient la chercher à sa résidence à l’occasion. Pour un dîner de la Saint-Jean-Baptiste, une sortie au lac Saint-Joseph ou des rencontres de groupe pour parler de deuil. Chaque fois, elle est fébrile. Elle choisit ses tenues à l’avance, quitte à aller s’acheter de nouveaux vêtements. 

Sur cette photo de l’escadron 405 de la base militaire de Greenwood prise en 1952, Regina est la seule femme parmi une groupe d’hommes. Elle y travaille comme technicienne radar.

Des activités sociales en apparence anodine pour certains, mais qui font un monde de différence dans la vie de Regina. Cela a suffi à lui faire retrouver le sourire. «Les Petits Frères me font tellement de bien», remercie-t-elle. 

-----

J’ai revu Regina lundi au dîner de Noël de l’organisme, au Concorde. Je lui avais dit que j’y serais, mais je pense qu’elle était sceptique. Elle-même a failli ne pas venir en raison du mauvais temps.

«C’est la première fois depuis le décès de mon mari, il y a 27 ans, que je sors pour Noël», m’a-t-elle appris. 

Elle a insisté pour que je m’assoie à côté d’elle. Elle venait de chanter dans une chorale à la messe de Noël des Petits Frères. Elle était fière. 

Quand l’accordéoniste présent au dîner a entamé une valse, elle s’est levée et m’a saisi la main. J’ai dit que je ne savais pas danser la valse. «C’est facile, je vais te montrer. Si tu te maries un jour, tu vas devoir savoir danser la valse.»

Elle n’a plus beaucoup d’occasions de danser, ce n’est pas ma gêne qui allait l’arrêter. On a dansé. À la fin du dîner, elle m’a à nouveau dit à quel point les activités des Petits Frères la rendaient heureuse. Elle m’a remercié de l’avoir écoutée. On s’est souhaité joyeux Noël. On a reparlé de ses enfants, de son mari, de la vie et de la mort.

«Quand je vais mourir, je ne veux pas de service ou d’annonce dans le journal», m’a-t-elle confié. «Je ne veux pas de gens qui disent à quel point j’étais gentille et qu’il m’aimait une fois que je serai morte. Qu’ils viennent me le dire de mon vivant.»