Le Dr Richard Lemelin
Le Dr Richard Lemelin

Le groupe de médecine familiale Synase fermera ses portes avant Noël

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Devant le manque d’effectifs médicaux et l’impossibilité de rencontrer le ministre de la Santé pour dénouer l’impasse, le groupe de médecine familiale (GMF) du complexe Synase de Limoilou fermera le 23 décembre, laissant plus de 5000 patients orphelins dans un quartier où on en compte déjà 13 000.

Le GMF Synase en a fait l’annonce tôt jeudi matin par voie de communiqué. 

Fin octobre, l’équipe avait rencontré la presse dans un ultime appel à l’aide pour obtenir l’autorisation d’embaucher plus de médecins et ainsi éviter de mettre la clé sous la porte. 

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Le problème, c’est le système désuet et dysfonctionnel de répartition des effectifs médicaux, avait expliqué le Dr Richard Lemelin. 

«On nous dit que le ratio médecin/clientèle à Québec est le plus élevé de la province. C’est sûr, si on compte tous les médecins qui occupent des postes administratifs dans les organismes comme à la Régie de l’assurance maladie. Mais sur le terrain, il en manque à Limoilou. On ne nous écoute pas», déplorait-il.

«Mon chum est à Dolbeau et il y a 98% de la population qui a un médecin de famille. Ils ont envoyé quatre médecins à Gaspé alors qu’il y a zéro personne sur la liste d’attente», avait illustré le Dr Lemelin, précisant que le nombre de patients orphelins dans Limoilou est passé de 7000 à 13 000 en deux ans.

Un nombre qui passera à 18 000 avec la fermeture du GMF Synase. La clinique n’a actuellement que 3,5 médecins en équivalent temps plein pour prendre soin de plus de 8 800 patients, dont deux partiront à la retraite, laissant orphelins autour de 5000 patients.

«Malheureusement, le ministre de la Santé n’a pas vu avec notre projet l’opportunité qui s’offrait à lui de corriger ces pratiques pour améliorer les soins et les services qui devraient être offerts à la population de la Capitale-Nationale. En refusant de nous rencontrer, le ministre Dubé a éliminé des pistes de solutions qui auraient fait la différence concrètement, sur le terrain», déplore l’équipe du GMF Synase dans son communiqué de jeudi.

En entrevue au Soleil, le Dr Richard Lemelin a rappelé que son équipe avait proposé dès l’ouverture de la clinique il y a deux ans un projet novateur qui aurait permis non seulement de réduire le nombre de patients orphelins dans Limoilou, mais aussi de combler le manque d’effectifs médicaux dans d’autres secteurs d’activités.

«On avait recruté 12 jeunes médecins qui finissaient leur résidence en médecine familiale et les 12 avaient accepté de prendre 1000 patients chacun en deux ans, donc on allait chercher 12 000 patients sur le guichet d’accès, et en même temps ces jeunes médecins-là prenaient des activités médicales particulières pour aider des institutions comme l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec [IRDPQ], l’Institut universitaire de santé mentale de Québec, les soins palliatifs à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus et l’obstétrique à Saint-François d’Assise», détaille le Dr Lemelin, soulignant que le Département régional de médecine générale avait appuyé le projet.

Devant l’absence d’intérêt du ministère de la Santé, la clinique Synase a demandé le 24 octobre six médecins «pour au moins baisser la liste d’attente» et assurer la survie du GMF dans Limoilou. Québec solidaire, qui représente les citoyens du quartier, est aussi intervenu, sans succès.

Le Dr Lemelin pense que son GMF aurait eu plus de chances si le comté avait été caquiste, soulignant que «ce sont Beauport, Charlesbourg, Val-Bélair et Wendake qui ont tous eu les postes de médecins». «Ça a l’air que quand tu n’as pas le bon gilet sur le dos, tu manges tes bas», déplore le médecin.

Selon lui, le gouvernement a la fâcheuse habitude de se contenter de «patcher les trous» et de «ne pas voir cinq pieds en avant de son nez», alors qu’il avait devant lui une solution pérenne qui aurait permis de régler un paquet de problèmes liés à la couverture médicale dans le secteur pour plusieurs années.

«Ben non, change-le pas ton cadre règlementaire, et tu vas complètement faire foirer le système! Regardez les 700 médecins [qui réclament la décentralisation du système de santé], il ne leur a même pas répondu! Il ne faut pas que nous, qui sommes à la base, essayions de changer quoi que ce soit. Ben non, il faudrait qu’on reste dans notre petit bureau tranquille à faire notre petite affaire», s’indigne le Dr Lemelin, qui rappelle que «toutes les cliniques dans Limoilou dans les derniers 10 ans ont fermé, faute d’aide».

À compter du 23 décembre, donc, les patients orphelins du GMF Synase devront se rendre dans les supercliniques ou les urgences, même s’ils sont cotés P4 ou P5 dans l’échelle canadienne de triage et de gravité. 

La clinique Synase fait partie du sous-territoire Limoilou-Vanier. Pour ce secteur, quatre médecins ont été accordés au Plan régional d’effectifs médicaux 2021, soit deux en unité de médecine familiale (les GMF-U ont moins de patients inscrits en raison de leur mission d'enseignement universitaire), un à l’urgence de l'Enfant-Jésus et un à l’IRDPQ. Aucun poste pour des retours de région n’a été accordé pour ce sous-territoire. 

Si on ne leur octroie pas de nouveaux bras, d’autres cliniques de Limoilou-Vanier craignent de devoir elles aussi laisser tomber des patients éventuellement avec la retraite annoncée de plusieurs docteurs, nous a-t-on signalé jeudi. À Québec, la moyenne d’âge des médecins est plus élevée qu’ailleurs dans la province, rappelle-t-on. 

Revoir les règles d'attribution des médecins

L’Association québécoise de défense des droits des retraités (AQDR) déplore la fermeture imminente du GMF du complexe de santé Synase, qui fait partie d’un «continuum de services important, particulièrement pour les citoyennes et citoyens de ce secteur». 

«La fermeture de cette clinique va laisser des résidents orphelins alors qu’ils en ont tellement besoin. Selon l’indice de défavorisation, le territoire du CLSC Limoilou-Vanier arrive en dernière position, [avec] 66,1 % d’indice de défavorisation. Le pourcentage de la population vivant sous le seuil du panier de consommation est important, soit 19 %», rappelle la section Québec de l’AQDR dans un communiqué diffusé jeudi en fin de journée.

L’Association souligne également que ce secteur de la ville de Québec est celui qui a subi la plus forte hausse de patients en attente par un médecin de famille.

Selon elle, cette fermeture annoncée est causée par une règlementation d’attribution de postes «qui doit être révisée puisqu’elle ne tient pas compte de certaines réalités». 

«Dans un temps de pandémie comme nous vivons présentement, il ne faut surtout pas que plusieurs personnes, dont des personnes aînées, se retrouvent d’un seul coup sans médecin de famille et obligées de consulter dans les urgences», expose l’AQDR, qui réitère l’importance d’assurer une première ligne efficace, «notamment en facilitant l’accès à un médecin de famille aux personnes aînées qui n’en ont pas».