Le ministre de la Culture, Luc Fortin, souligne qu'avec son nouveau statut, le Cyclorama sera désormais admissible à des aides gouvernementales, notamment celles provenant du Fonds patrimonial. 

Le Cyclorama inscrit au registre du patrimoine

Québec a signé lundi un avis de classement pour le Cyclorama de Jérusalem à Saint-Anne-de-Beaupré, un geste qui reconnaît sa valeur patrimoniale et qui permettra de préserver dans la province l'immense panorama religieux datant de 1888 que le gouvernement refuse cependant d'acquérir. Une décision que les propriétaires jugent «ordinaire».
Pour le ministre de la Culture, Luc Fortin, la valeur «unique» du Cyclorama réside dans le fait qu'il en reste très peu dans le monde. «C'est le seul au Québec, au Canada et même en Amérique du Nord qui demeure accompagné de sa rotonde d'origine», a-t-il expliqué en entrevue au Soleil. De plus, la toile circulaire mesurant 100 mètres de longueur et 14 mètres de hauteur et représentant le crucifiement de Jésus «est en très bonne condition» et n'aurait pas besoin de beaucoup de restauration. 
M. Fortin avait annoncé ses couleurs il y a moins d'une semaine lorsqu'il a affirmé que le Cyclorama était un «joyau patrimonial» qui devait demeurer au Québec. Les fonctionnaires du ministère l'ont visité peu de temps après afin d'évaluer s'il avait un intérêt patrimonial national, ce qui a été confirmé lundi. La signature d'un avis d'intention signifie que le Cyclorama dispose de la même protection légale qu'un bien officiellement classé, une procédure qui peut prendre jusqu'à un an.
Droit de regard sur la vente
Le ministre a désormais un «droit de regard» sur sa vente. «On ne permettra pas qu'il soit déménagé à l'étranger», a réitéré Luc Fortin lundi. Mais il tient à préciser que cela n'empêche en rien qu'un acheteur provenant de l'extérieur de la province mette la main dessus pourvu qu'il continue de l'exploiter dans la province. L'agence immobilière Sotheby's a fixé à 5 millions $ le prix de l'oeuvre et du bâtiment qui l'accueille depuis maintenant plus de 120 ans même si elle estime qu'ils valent le double. En 1999, ils avaient déjà été affichés à 40 millions $. 
«Mon rôle c'est d'être le gardien du patrimoine», a fait valoir le ministre lorsque questionné sur l'impact d'une telle décision pour les propriétaires du Cyclorama, la famille Blouin, qui souhaitent s'en départir. Du même souffle, il a répété que le gouvernement n'avait pas du tout l'intention de l'acquérir puisqu'il doit «toujours considérer la capacité financière des Québécois». 
Mais Luc Fortin tient à souligner qu'avec son nouveau statut, le Cyclorama sera désormais admissible à des aides gouvernementales, notamment celles provenant du Fonds patrimonial. «C'est le gros avantage pour les propriétaires actuels et futurs», a-t-il précisé, rappelant que les Blouin avaient tenté sans succès en 2015 d'obtenir des subventions. Le ministre doit d'ailleurs rencontrer mercredi la famille afin de lui faire part de tout ce qu'implique le nouveau statut de leur possession. 
Décision «ordinaire»
Le courtier immobilier responsable de la vente Martin Dostie rapporte que la famille Blouin juge «ordinaire» la décision du ministre, alors qu'elle a eu à investir de sa poche pour la mise en valeur et l'entretien de l'oeuvre, faute d'aide gouvernementale. M. Dostie précise que ses clients sont «peu surpris» de cette annonce, même si le statut du Cyclorama change «du jour au lendemain». 
«Est-ce que c'est bon ou pas bon? Est-ce que ça va nuire ou ça va aider? On ne sait pas», a-t-il indiqué au sujet de la vente, rappelant que plus de détails sur le processus de classement seront abordés lors de la réunion avec le ministre Fortin prévue mercredi.
Malgré l'annonce, M. Dostie indique que «le fond du problème» n'est toujours pas réglé. «Même si le Cyclorama est classé, on revient au même problème : il n'y a pas de relève!» a-t-il commenté, restant muet sur les potentiels acheteurs qui pourraient se présenter à la suite du nouveau statut patrimonial de l'oeuvre. Il a aussi mentionné ne pas savoir si le ministre sera accompagné de représentants de divers musées lors de la rencontre de mercredi. 
Une fois le Cyclorama inscrit au Registre du patrimoine culturel, la loi prévoit que le ministre doit établir un plan de conservation qui présente les orientations en vue de la préservation, de la réhabilitation et de la mise en valeur de l'immeuble.  Avec Jean-Frédéric Moreau
À un musée?
Mario Béland, historien de l'art et conservateur du Musée national des beaux-arts du Québec pendant 30 ans, estime que le Cyclorama aurait besoin d'une mise à jour technologique et didactique afin de le mettre davantage en valeur.
Le classement patrimonial du Cyclorama de Jérusalem est peut-être une «bonne nouvelle» et constitue la «première étape» d'un processus de mise en valeur, mais celle-ci passerait par la revitalisation au goût du jour de l'exposition.
C'est du moins l'avis de Mario Béland, historien de l'art et conservateur du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) pendant 30 ans, qui estime que le Cyclorama aurait besoin d'une mise à jour technologique et didactique afin de le mettre davantage en valeur. 
Ce point de vue est partagé par le professeur de cinéma à l'Université Laval, Jean-Pierre Sirois-Trahan, qui a l'impression que le Cyclorama n'attire présentement que des pèlerins.
«À moyen terme, il faudrait aussi qu'il attire les gens qui s'intéressent à l'art, qui s'intéressent à la Belle-Époque... On pourrait en faire un musée de l'immersion, du virtuel, avec des trompe-l'oeil... [...] Si ça reste pour les pèlerins, à mon avis on se coupe de beaucoup de gens qui pourraient être intéressés par le Cyclorama.» 
Il avoue être surpris que le gouvernement ne se soit pas rendu compte plus tôt de la valeur patrimoniale du Cyclorama. En 2009, le MNBAQ avait réalisé une expertise sur la valeur de l'immense toile qu'il abrite, mais il ne s'en était finalement pas porté acquéreur. 
«J'ai l'impression qu'ils ont voulu probablement le déménager proche du musée sur les plaines d'Abraham et ils se sont aperçus que c'était trop dispendieux», a dit M. Sirois-Trahan, avouant «faire de la spéculation» à ce sujet. C'est que les résultats de l'étude patrimoniale du MNBAQ et du rapport qui s'en est suivi ne sont pas connus du public.
Exemple d'Atlanta
À Atlanta, une oeuvre circulaire comme celle du Cyclorama de Jérusalem a été déménagée ces dernières années, souligne le professeur. Une décision qui a dû s'avérer très onéreuse, poursuit-il, et que bien peu d'acheteurs risque de prendre pour cette raison. «C'est une grosse commande de le déménager! Il n'y a pas juste un tableau, il y a l'édifice aussi» qui a une valeur patrimoniale, a précisé M. Béland. 
Le scénario le plus plausible, défend M. Sirois-Trahan, est qu'un musée ou un groupe de musées bénéficie d'une subvention gouvernementale et dépose une offre d'achat. «Rien n'empêche que le Cyclorama devienne une antenne d'un musée des beaux-arts», a-t-il suggéré, jugeant «logique» que le Musée des beaux-arts du Québec se porte acquéreur. 
«L'étape de la sauvegarde et de mise en valeur est une étape que ne peut pas nécessairement faire le privé. Ça prend des connaissances en histoire de l'art, en restauration, c'est extrêmement complexe. C'est  pour ça que je pense qu'un musée serait la meilleure solution.»  Jean-Frédéric Moreau
«Noyé dans une mer d'asphalte»
Une des choses qui nuit à l'appréciation du Cyclorama est qu'il est «noyé dans une mer d'asphalte». Son classement reconnaissant sa valeur patrimoniale serait une occasion pour repenser les alentours de l'édifice. 
Émilie Vézina-Doré, la directrice générale de l'organisme Action patrimoine, dont la mission consiste à mettre en valeur et à faire connaître le patrimoine bâti, est sans détour : il faut consolider au niveau urbain l'espace autour du Cyclorama de Jérusalem afin que le patrimoine soit réellement mis en valeur. 
C'est que l'édifice est entouré de grands stationnements qui auraient du mal à créer un espace attirant pour les visiteurs. Elle suggère de profiter du réaménagement du quai de Sainte-Anne-de-Beaupré, tout près du Cyclorama, pour revoir l'aménagement urbain. Un parcours linéaire reliant le fleuve à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, en passant par le Cyclorama, pourrait être à l'étude, propose-t-elle. «Le Cyclorama a une attirance nouvelle de par son statut. C'est intéressant pour Sainte-Anne-de-Beaupré», a-t-elle ajouté, mentionnant que l'occasion est belle pour la municipalité d'attirer de nouveaux visiteurs. 
Mme Vézina-Doré rappelle que le futur propriétaire du Cyclorama pourra aussi bénéficier d'une aide gouvernementale, signe de l'intérêt que le ministère de la Culture voit en l'oeuvre d'art. «Normalement, ce n'est pas un poids» d'être propriétaire d'un bien patrimonial, souligne la directrice générale d'Action patrimoine. Elle donne l'exemple du campus Notre-Dame-de-Foy, propriété privée classée site patrimonial en 2016, qui peut compter sur les ressources d'un fonds réservé lorsque des travaux doivent être réalisés.  Jean-Frédéric Moreau