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La triste mine du Campanile [PHOTOS]

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
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En venant s’installer dans le secteur de la rue du Campanile, il y a trois ans, Charlotte Lemieux croyait avoir trouvé un cadre de vie idyllique.

Comme de nombreux retraités, l’ancienne animatrice radio était tombée sous le charme de ce petit village à l’européenne qui, avec ses nombreux commerces de proximité et autres services, favorisait la vie communautaire.

Avec le temps, Mme Lemieux a vite déchanté. Son «endroit de rêve» affiche aujourd’hui un air de désolation. Ici et là, des locaux vides. Dans la rue, les nids-de-poule prolifèrent. Les trottoirs, usés, accusent le poids des ans. L’entretien est réduit à son strict minimum. Symbole du quartier, les trois horloges du campanile ne marquent plus l’heure depuis longtemps.

«Regardez les trous dans la rue, tout s’en va à vau-l’eau», lance, exaspérée, Mme Lemieux, lors d’une promenade sur la rue en compagnie du représentant du Soleil. «Les gens se plaignent, mais il n’y a rien qui se fait.»

Un peu partout dans la rue,les signes de détérioration sont nombreux

Situé dans un quartier habité en grande majorité par des retraités, à la Pointe-de-Sainte-Foy, près du Château Bonne-Entente, le secteur du Campanile a été construit en 1986 par l’Industrielle Alliance, au prix de 100 millions $. À lui seul, l’aménagement de l’artère commerciale avait coûté 18 millions $.

L’architecte André Moisan avait imaginé un concept «autour de la notion fondamentale et structurante des communautés de voisinage soudées entre elles par un vaste réseau piétonnier […], avec des circulations sécuritaires et animées formant un cadre propice aux activités quotidiennes et aux rencontres.» 

À l’époque, les promoteurs ne cachaient pas leur enthousiasme. «C’est en quelque sorte la rue Cartier ou la rue Maguire que l’on recrée à Sainte-Foy», déclarait au Soleil, en mars 1986, l’assistant vice-président aux services immobiliers de l’Industrielle Alliance, Claude Tessier.

Ce beau rêve a du plomb dans l’aile. Faute d’investissements, le secteur se meurt à petit feu. L’Association des marchands a été dissoute en 2014. Et comme si ce n’était pas suffisant, la pandémie est venue exacerber le problème. Personne ne sait jusqu’où ira le déclin.

Lettres de noblesse envolées

«Quand je suis arrivée ici, il y a 13 ans, tous les magasins étaient ouverts, explique une autre résidente, Denise Fafard. Il y avait de petites boutiques, une librairie, un réparateur de vélos, un magasin de cadeaux, des décorations dans le temps des Fêtes. On pouvait tout faire à pied, sans avoir à prendre l’autobus. Maintenant, ç’a vraiment perdu de son charme. Si on pouvait s’asseoir avec quelqu’un qui voudrait prendre ça en main. Ça va être quoi dans 10, 15 ans?»

Charlotte Lemieux (à gauche) et Denise Fafard, deux citoyennes de la rue du Campanile, ne cachent pas leur découragement devant l’état délabré de la rue du Campanile.

«C’est un désastre. La rue a perdu ses lettres de noblesse. Avant, c’était une rue fière et belle où les commerçants faisaient de bonnes affaires», déplore Mario Amyot, propriétaire de la Résidence du Campanile, sur la rue Laudance, et de 12 % des locaux du rez-de-chaussée de la rue du Campanile.

«Je n’ai pas été capable de louer un seul des locaux depuis trois ans. Il n’y a rien qui se loue. Il n’y a pas d’intérêt, c’est mort.»

Depuis la faillite de l’Intermarché, en 2014, le IGA demeure le plus important commerce de la rue, le seul capable de drainer un nombre important de clients.

«J’avais loué un local gratuitement à un fleuriste. Il a fermé après six mois. Les gens n’allaient pas l’encourager, souligne M. Amyot. À un moment donné, les gens veulent des commerces, mais ils achètent en ligne, et magasinent chez Costco et Walmart parce que ça coûte moins cher.»

À l’abandon

Copropriétaire du restaurant Gusto, Frédéric Ginoux confirme lui aussi un laisser-aller généralisé dans le secteur. «La rue est à l’abandon, c’est sûr. Quatre-vingts pour cent des espaces commerciaux ne sont pas loués, c’est énorme. Il n’y a pas eu de travaux depuis des années.»

Le restaurateur se désole d’autant plus de la situation que l’endroit a déjà affiché une bien meilleure mine. «C’était une rue très réputée. Quand l’Industrielle Alliance en était propriétaire, c’était un coin reconnu à Québec. Il y avait beaucoup d’animation. Chaque année, il y avait un grand sapin de Noël sur la petite place qui appartient à la mairie.»

L’horloge du Campanile ne marque plus l’heure depuis longtemps.

M. Ginoux a vu partir les commerçants un à un. «Quand on est arrivés, il y a cinq ans, il y avait encore beaucoup de commerces ouverts. Puis, le coiffeur est parti, le cordonnier, le marchand de bijoux. On ne réussit pas à trouver du monde [pour les remplacer] parce que les loyers sont trop chers. Les prix sont excessifs. C’est l’équivalent d’un loyer de centre-ville. Nous, notre loyer est raisonnable, mais on va renouveler notre bail en septembre sous condition de la négociation du prix.»

Changement de zonage

Le bijoutier Sylvain Bernard a occupé un local au Campanile pendant sept ans, jusqu’en mars 2020. Il a décidé de ne pas renouveler son bail devant le manque de dynamisme du secteur. «Il y avait beaucoup moins d’achalandage. On avait beaucoup de problèmes avec le stationnement. Les résidents stationnaient aux endroits réservés pour les clients. Ils devaient faire trois, quatre fois le tour de la rue avant de trouver une place. J’ai écrit pour avoir des stationnements réservés, pas dix, seulement deux ou trois. Je n’ai jamais eu de suivi. Je connais des gens qui ont essayé de louer un local, mais ils n’ont jamais eu de nouvelles.»

«Juste pour vous donner une idée, j’ai reçu un appel une semaine avant que mon bail finisse. On voulait savoir pourquoi ça ne marchait pas. Ça faisait deux mois que je n’étais plus là, c’est pas des farces...»

Devant l’impossibilité de trouver des locataires, Mario Amyot jongle avec l’idée de transformer ses locaux du rez-de-chaussée en résidences pour aînés. Une demande de modification de zonage a été déposée. La présidente du Conseil de quartier de Pointe-Sainte-Foy, Marie-Ève Normandeau, se demande si cette décision n’est pas «prématurée».

«Ça voudrait dire qu’on lance la serviette sur le potentiel commercial du Campanile, résume-t-elle, précisant que le caractère privé de la rue rend le dossier extrêmement complexe.»

Le député fédéral Joël Lightbound est aux premières loges pour assister au déclin du secteur, puisque son bureau de comté est situé sur la rue du Campanile. Il n’apprécie pas ce qu’il voit.

«De nombreux citoyens et clients des commerces du Campanile m’ont contacté à ce sujet et j’appuie leurs démarches», écrit-il dans un courriel transmis par son conseiller politique, Filip Novakovic. Comme locataire depuis maintenant près de six ans, mon équipe et moi avons également constaté la dégradation de la rue ces dernières années. J’encourage l’administration du Campanile à se saisir de cet enjeu et à corriger le tir.»

Michel Bélanger a veillé à la gestion de la rue après la transaction, jusqu’en 2016. Lui aussi déplore l’état des lieux. «C’est déplorable, sincèrement. Jusqu’en 2016, on faisait tout pour maintenir la qualité des installations», explique celui qui assure aujourd’hui la gestion de la Résidence du Campanile.

Au fil des ans, plusieurs propriétaires de boutiques ont déserté la rue du Campanile.

Une pétition de près de 300 noms, initiée par Denise Fafard, a été envoyée à la conseillère municipale de la Pointe-de-Sainte-Foy, Anne Corriveau, pour demander à la Ville «d’intervenir fermement auprès du propriétaire actuel responsable de cet état de désuétude» et de «saisir le conseil municipal de cette situation déplorable». La conseillère n’a pas donné suite à l’appel du Soleil.

Revitalisation à venir 

Depuis octobre 2012, la rue du Campanile appartient au promoteur André Trudel, de Québec. L’homme d’affaires, originaire du Nouveau-Brunswick, l’avait l’achetée pour 10 millions $ à la société Bélanger, Greenberg et Goldstein. Selon le registre des entreprises, sa compagnie à numéro est enregistrée en Alberta. Il est actionnaire majoritaire de la fiducie familiale Trudel Power qui détient aussi le Petro Saint-Jean, sur l’avenue Taniata, à Lévis. 

Joint par Le Soleil, M. Trudel a laissé le soin à son «gestionnaire», Michael Boudreault, du Groupe Boudreault, de répondre à notre demande d’entrevue, jeudi, en fin de journée. Ce dernier, explique-t-il, a été nommé «en urgence», dans un contexte «de maladie» et «de façon intérimaire», le 1er janvier 2021. «Nous avons éprouvé des problèmes importants avec la gestion en 2019», fait-on savoir.

 Ce dernier convient qu’«il y a du travail à faire, certes» sur la rue du Campanile, mais précise que l’endroit, comme beaucoup de centres commerciaux et de rues commerciales, «souffre» depuis quelques années d’une hausse des loyers vacants, que la pandémie est venue amplifier.

«La faillite du franchisé de l’Intermarché en 2015 nous a plombé, mais depuis, nous avons fidélisé IGA et la SAQ, des partenaires importants pour nous. [...] Les choses se replacent. Nous avons de nouveaux locataires [dans le domaine médical et commercial] qui viennent de signer avec nous, dans les dernières semaines», poursuit-il, précisant qu’«un plan de développement est à l’étude».

Selon M. Boudreault, «l’avenir s’annonce meilleur», puisque «nous discutons d’alliance avec un groupe important de Québec pour revitaliser» le secteur. «Des discussions avec la Ville sont aussi en cours. J’aimerais vous en dire plus, mais je suis tenu à la confidentialité», termine-t-il.