La parole aux manifestants: «Bâtir des ponts là où, autrefois, le système a bâti des murs»

Dimanche était le premier rassemblement dans la capitale provinciale contre le racisme et les violences policières. Le Soleil a récolté quelques témoignages de manifestants. 

Devant l’hôtel du Parlement, à 11h, les jeunes gens se sont rassemblés avec leurs pancartes autour de la fontaine de Tourny. Plus la foule grossissait et plus elle se diversifiait. Des jeunes, des vieux, des personnes blanches, racisées, des familles, tous réunis avec le même objectif: commencer un dialogue sur le racisme et la violence policière au Québec. 

Ce rassemblement s’inscrit dans un mouvement mondial de lutte après la mort de George Floyd, homme afro-américain tué par un policier blanc à Minneapolis aux États-Unis le 25 mai dernier. Les images de son altercation avec les forces de l’ordre ont fait le tour du monde alors que le policier l’a étouffé avec son genou, même s’il ne présentait aucune menace. 

Mais c’était aussi un moment pour parler de ce qui se passe ici, au Québec. Des personnalités publiques, artistiques, des activistes ont scandé des discours rassembleurs d’inclusion et d’amour, tout en faisant passer leurs revendications auprès de la société civile et des autorités.

Laemne Diedhiou et ses deux filles Myriam Awa et Sarah Ayo

Laemne Diedhiou et ses deux filles Myriam Awa et Sarah Ayo 

Myriam: Je suis trop jeune encore pour vivre de la brutalité policière, mais ce n’est pas normal que mon père doive me dire: «Mets tes mains sur le volant si tu te fais arrêter» pour que je ne me fasse pas tirer dessus. On est toujours traités différemment et les gens qui disent qu’il n’y a pas de racisme, que le système n’est pas fait comme ça, ce sont des personnes qui ne portent pas attention à nous. Si notre douleur leur faisait aussi mal que nos manifestations, peut-être qu’ils s’en rendraient compte. 

Père: J’initie mes filles pour qu’elles soutiennent les mouvements de ce genre qui travaillent dans la convergence des peuples, des ethnies, des races, parce que nous sommes tous pareils. Je veux qu’elles aient une vision plus mondiale. Je suis né au Sénégal, elles ici, c’est notre terroir. Il faut qu’elles s’adaptent à la diversité, qu’elles la vivent et qu’elles soient bien dans leur peau malgré tous les problèmes. C’est pour ça que je les ai amenés manifester. Regardez ce qu’il y a autour de nous, c’est très beau toutes ces communautés culturelles. La justice, ce n’est pas une question de race, mais de valeur individuelle. 

Emmanuelle Bellerose (à gauche) et Sabrina Drolet (à droite)

Sabrina Drolet et Emmanuelle Bellerose

Sabrina: Je pense que c’est important de faire parler les deux côtés et étant métisse, je suis un peu le rassemblement des deux. Le problème c’est quand les mots ne viennent pas des bonnes personnes. Nous sommes tous touchés, mais la personne qui ressent cette souffrance, tu ne peux pas t’approprier ses mots. Il faut la laisser s’exprimer. Après ça, all is good. You are not me, but you are with me. C’est ce qu’il faut. 

Emmanuelle: Je suis ici pour donner la parole, pour dénoncer. Il faut que les choses soient visibles,  parce qu'une fois qu’elles sont visibles on ne peut pas dire que ça n'existe pas.  Pour moi, aujourd'hui, c'est le premier pas. Maintenant, les gens se rendent compte que, oui, la vie des noirs c'est important. On a une parole et on veut la dire.  On verra ce que ça va donner. 

Sabrina: Mes cheveux aujourd'hui c'est un acte politique, parce que quand j'étais jeune je les défrisais pour ne pas me faire écoeurer.  Tu ne peux pas savoir comment [cette discrimination] peut être profonde, avec des petites d'actions subtiles.  Dans ma vie, j'ai refusé de mettre certaines choses,  de parler d'une certaine façon.  Ça, il [François Legault] ne le comprend pas. Ce n'est pas mal intentionné, mais on est tanné de comprendre et de se taire. Sans être « the black angry people », on veut juste se faire écouter. On est fatigué.

Francine Roberge et Denis Gravel

Francine Roberge et Denis Gravel

Francine: On est parents de deux jeunes femmes de couleur de peau différente. On lutte avec elles et pour elles, pour que la société soit un peu plus tolérante. On a vécu 20 ans l'étranger, en Afrique centrale, dans les Antilles, en Amérique du Sud et c'est une problématique que l'on voit partout. Je trouve que la ville de Québec, c'est blanc pas mal… 

Denis: Pas juste à cause de la neige. On récolte plus la main ouverte que le poing fermé. Collectivement, on a intérêt à ce que cette question-là ne fasse même plus partie du programme. Il faut transformer les miroirs en fenêtre. 

Francine: Tu arrives à Québec, tu ne viens pas de la région et tu sens un certain regard. C'était comme ça il y a 30 ans et c'est encore le cas. On te reçoit les bras ouverts, mais on ne ferme jamais les bras autour de toi. 

Pape Samb et son ami

Pape Samb et son ami

«Nous sommes des gens qui avons vécu le racisme, on sait ce que c'est.  Actuellement, c'est un débat de sourds parce qu'on est en face de quelqu'un qui ne reconnaît pas de quoi l’on parle parce qu'il ne le voit pas.  La façon de lui faire voir, c'est de s'asseoir avec cette personne et de lui demander si elle veut trouver des solutions aux problèmes. 

Si oui,  je vais sortir mes lunettes,  je vais te les prêter pour que tu regardes à travers elles et tu me dis ce que tu vois.  Si on voit la même chose,  nous allons pouvoir trouver des solutions. Je pense qu'il faut revenir à la base pour avoir cette discussion sérieuse et honnête. Il faut donner la parole aux gens qui ont vécu du racisme systémique. 

Un jour, j’étais en voiture et j’ai croisé un policier. Quand il m’a vu, il a fait demi-tour et a allumé ses gyrophares. Je me suis mis sur le côté et lui ait dit: «Bonjour monsieur l’agent, est-ce que je peux vous aider?» Il me répond qu’il cherche une personne de race noire. Je lui ai demandé: «Si vous cherchiez une personne blanche, est-ce que vous arrêteriez toutes les personnes blanches que vous croisez au volant?» Il était sans voix et s’est excusé. C’est du profilage racial. Énormément de gens dans mon entourage le vivent. On entend des choses comme si nous étions dans les années 20, les années 30. Ces biais inconscients sont encore là parce que le débat dont je t’ai parlé n’a pas encore eu lieu.» 

Traekay, Eman (Alaclair Ensemble) et Steve Beezy

Eman (Alaclair Ensemble), Steve Beezy, Traekay

Eman: Je suis venu tout seul, mais je savais que j’allais voir tous mes amis ici. En tant que blanc [être ici] c’est le chemin que je peux faire pour montrer mon soutien. Je ne peux rien faire d’autre à part leur laisser la voix. Webster disait tout à l’heure qu’il n’y a pas de policier de couleur dans la SPVQ. C’est vrai. Ça fait 5-6 ans que je vois ça et je trouve ça aberrant. Il y a du travail à faire. 

Steve Beezy, sur la diversité dans le rap médiatisé au Québec: Les grosses radios ont moins tendance à passer ce que nous, Noirs, on écoute plus.

Traekay: Il manque d’accessibilité. Mettez de tout et laissez les gens choisir ce qu’ils aiment. 

Steve Beezy: Ça ne coûterait rien d’avoir une émission sur le hip-hop d’une dans une radio mainstream pour passer une chanson de temps en temps. Quitte à créer une chanson pour qu’elle passe à la radio. 

Adrien Roederer et Aurélie Étienne avec leur ami

Adrien Roederer et Aurélie Étienne avec leurs amis

Adrien: On était en dehors de Québec et on est venu en soutien pour écouter ce que les gens avaient à dire sur le mouvement Black Lives Matter, mais surtout par rapport aux derniers événements aux États-Unis. On essaye de retirer un maximum des discours qui ont été prononcés aujourd’hui. 

«Je suis contente qu’il y ait une diversité au rassemblement. Oui, c’est un mouvement qui appartient aux personnes racisées qui le mène en premier lieu, mais on doit montrer notre soutien en tant que personnes blanches, parce que les relations de racismes se créent à plusieurs.» 

Adrien: C’est important que les personnes qui prononcent les discours aujourd’hui puissent s’exprimer librement devant une diversité culturelle large qui peut simplement écouter, sans prendre la parole pour eux.