Un soir d’octobre, il y a quelques années, Yanick Beaudoin a frappé une pancarte de signalisation abandonnée au milieu de la chaussée, orientée de côté, comme une lame. Il a atterri sur le menton et perdu ses deux palettes. Son cas, dit-il, n’est pas du tout isolé.

La guerre aux panneaux casse-gueule

Yanick Beaudoin sortait d’un examen au baccalauréat en génie électrique à l’Université Laval. Comme d’habitude, il est revenu chez lui en vélo, un trajet d’une heure et quart jusqu’à sa maison de Beauport.

C’était la fin octobre. La noirceur s’était déjà emparée de la soirée. Vers 18h30, M. Beaudoin, 44 ans, roulait sur la rue Arago et a fait un stop sans mettre le pied par terre au coin de la rue Victoria.

De l’autre côté de l’intersection, il circulait à environ 15 km/h, estime-t-il, lorsqu’il a frappé une pancarte de signalisation. Elle était en plein milieu de la chaussée, orientée de côté, comme une lame.

«Quand je l’ai vue à la dernière seconde, j’ai tenté de l’éviter, mais la pancarte a percuté le guidon et fait tourner ma roue à 90 degrés, raconte-t-il. Je suis passé par-­dessus le guidon. Mes deux palettes ont encaissé mes 200 livres», décrit-il.

Son casque n’a pas servi. Il a atterri sur le menton. Son sang maculait l’asphalte. Il a eu les lèvres et le nez tuméfiés. Une dame qui passait par là est venue le voir et l’a découragé de repartir en vélo. «Je te laisse pas partir de même, je vais te reconduire», lui a-t-elle dit. 

Malgré cet accident, Yanick Beaudoin continue de se déplacer en vélo entre la maison et l’université et il roule aussi la fin de semaine pour le plaisir. Mais depuis, il est devenu très préoccupé par un problème de sécurité routière qui passe relativement inaperçu : la signalisation temporaire dangereuse pour les cyclistes et les piétons autour des chantiers.

Sans succès, il a poursuivi la Ville de Québec, qui s’est défendue en affirmant qu’un «tiers» avait déplacé le panneau.

M. Beaudoin a perdu sa cause en 2013, mais il ne s’est pas arrêté là. «Si c’était un cas isolé, je ne me serais pas battu. Mais ce n’est pas du tout isolé».

Ces dernières années, l’aspirant ingénieur a pris des centaines de photos et tourné plusieurs vidéos pour continuer à dénoncer la situation.

Aucune chance

Ses images exposent la «course à obstacles» à laquelle les cyclistes utilitaires, en particulier, sont confrontés. Elles montrent les tréteaux, les panneaux, les blocs de béton, les barrières que les employés de travaux publics ou les entrepreneurs sous-traitants laissent sur le chemin des cyclistes et des piétons, sans respecter les normes de signalisation. 

Souvent, souligne M. Beaudoin, la signalisation est si mal placée que les cyclistes ou les piétons ne la voient pas, particulièrement le soir. Ou elle ne leur laisse aucune chance s’ils sont le moindrement distraits. Sinon, elle exige des contournements qui rendent les piétons ou les cyclistes encore plus vulnérables face aux automobilistes, déplore-t-il. 

La plupart du temps, «tu vas tomber à terre, tu vas te râper un peu, tu vas te relever et ça se termine là, dit Yanick Beaudoin. Sauf que des fois, ça peut être un réel danger».

Yanick Beaudoin a pris des centaines de photos comme celle-ci-pour dénoncer la présence de signalisation temporaire dangereuse pour les cyclistes et les piétons autour des chantiers.

«Aberrations»

Professeure à l’École des technologies supérieures (ÉTS), à Montréal, Michèle Saint-Jacques a vu une des vidéos de M. Beaudoin. Elle n’a pas été étonnée.

Dans son cours en aménagement routier, Mme Saint-Jacques donne aux étudiants un travail pratique dans lequel ils doivent trouver les «aberrations» en aménagement routier. Dans 90 % des cas, ce sont des erreurs de signalisation qui lui sont rapportées. 

«C’est très dangereux, les panneaux qui traînent», renchérit Mme Saint-Jacques. «Il faut vraiment que les municipalités agissent. Parce que des travaux, il y en a partout». 

«Le problème n’est pas juste à Québec, ajoute-t-elle. Il est vraiment partout au Québec».

Yanick Beaudoin dénonce lui aussi ces «aberrations» sur les réseaux sociaux. Par exemple, lors d’une balade à vélo, fin août, il a photographié pas moins de cinq panneaux qui traînaient sur le côté droit du boulevard Valcartier, à Québec. 

Le hic? Selon le Code de la sécurité routière, les cyclistes doivent circuler aussi près que possible du côté droit de la chaussée. Il leur est interdit de circuler sur le trottoir, sauf en cas de nécessité ou si la signalisation l’y oblige ou le permet.

Bref, les panneaux étaient dans son chemin. Pourtant, le chantier semblait terminé et la réglementation en la matière prévoit que les panneaux doivent être retirés dès qu’ils ne sont plus nécessaires. 

Et si le chantier est interrompu, les panneaux doivent tout de même être orientés de manière à être très visibles, c’est-à-dire du côté orange, face à la circulation. Or, constate M. Beaudoin, ils sont souvent placés parallèlement à la chaîne de trottoir.

«Des panneaux presque invisibles... Idéal pour s’en prendre un en pleine gueule», a ainsi commenté un membre du groupe Facebook de Cyclisme utilitaire à Québec, sous les photos des panneaux laissés sur le boulevard Valcartier. 

Des solutions

Presque chaque fois qu’il croise des équipements de signalisation mal placés, Yanick Beaudoin appelle la Ville. Et quand ça ne bouge pas, il les déplace lui-même hors d’état de nuire.

M. Beaudoin estime tout de même que la Ville de Québec a progressé à ce chapitre au cours des dernières années. De plus en plus, les travailleurs de chantier installent des cônes devant les panneaux. «Ce n’est pas plus dans les normes. Mais c’est un compromis qui fait la job», dit-il.

N’empêche qu’il y a encore beaucoup de travail à faire, constate M. Beaudoin. La solution, croit-il, passe notamment par une meilleure formation des préposés à la signalisation et une surveillance accrue. 

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DES LACUNES SUR «CERTAINS CHANTIERS», ADMET LA VILLE

La Ville de Québec est consciente que la signalisation temporaire autour de «certains chantiers» pose problème pour les cyclistes.

La Ville de Québec est consciente que la signalisation temporaire autour de «certains chantiers» pose problème pour les cyclistes.  

«Nous déplorons les manquements signalés sur certains chantiers particulièrement pour la sécurité des cyclistes», indique par courriel le porte-parole de la Ville, David O’Brien.

«La Ville est présentement en action afin de trouver rapidement des solutions pour bonifier la sécurité de tous les usagers de la route», ajoute-t-il. 

M. O’Brien précise que tous les chantiers sur les voies publiques de la Ville doivent respecter les normes de signalisation du ministère des Transports. Sur les chantiers confiés à un entrepreneur, des surveillants engagés par la Ville s’assurent du bon positionnement de la signalisation, précise-t-il.

David O’Brien note aussi que lorsque les chantiers sont inactifs, «il arrive que la signalisation soit déplacée intentionnellement ou accidentellement par des utilisateurs de la voie publique ou les conditions météorologiques». 

Le porte-parole de la Ville souligne précise aussi que «des améliorations continues doivent être apportées quant à la signalisation, notamment hors des heures de fonctionnement des chantiers, où il n’y a plus de surveillance».  

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LES PIÉTONS AUSSI VULNÉRABLES

Exiger un détour est particulièrement risqué pour les piétons, qui se déplacent plus lentement et sont très vulnérables face aux voitures.

Des «encombrants». C’est le surnom que donne Étienne Grandmont, co-porte-parole de Piétons Québec, aux équipements de signalisation temporaire qui nuisent à la sécurité des piétons.  

Les panneaux au milieu du trottoir ou les détours mal conçus, par exemple, sont encore nombreux avec la multiplication des chantiers routiers, constate M. Grandmont. 

Ce dernier souhaiterait que les travaux publics ou les entrepreneurs évitent «le sacro-saint “Piétons, utilisez l’autre trottoir”».

«Il n’y a rien de plus frustrant pour quelqu’un qui marche que de voir ce panneau-là, surtout en plein milieu d’un pâté de maisons, entre deux lumières», dit le co-porte-parole de Piétons Québec. 

Exiger un détour est particulièrement risqué pour les piétons, qui se déplacent plus lentement et sont très vulnérables face aux voitures. 

Pourtant, une partie de la solution «n’est pas compliquée», souligne Étienne Grandmont. Il s’agit «de s’assurer de faire un couloir protégé pour les piétons durant les travaux».