Même à l’arrivée de l’eau souillée, l’odeur est… supportable! Environ aux 10 minutes, tout l’air du bâtiment est renouvelé. Des filtres spéciaux retirent les odeurs avant de rejeter les vapeurs à l’extérieur.

Inévitables rejets d'égout dans la nature

Les 212,5 millions $ injectés par la Ville de Québec depuis les années 90 pour éliminer les rejets d’égout dans la nature n’ont pas arrêté le flot: la capitale déverse et déversera chaque année des millions, sinon des milliards de litres de souillures dans les cours d’eau, a constaté Le Soleil.

La mairie a décidé de jouer cartes sur table dans ce dossier. Nous avons récemment été accueillis à la station d’épuration de l’est (il y en a une deuxième… à l’ouest). Les experts municipaux, ceux qui tentent de nettoyer nos saletés, étaient présents en nombre pour nous expliquer dans le détail les «processus»; pour témoigner du défi que représente le traitement de quelque 137 milliards litres d’eau crottée chaque année.

Répétons-le: résidents de Québec, faites-vous à l’idée. Quand vous tirez la chasse d’eau, il est tout à fait probable que le contenu se retrouve directement dans le fleuve ou la Saint-Charles. Le réseau municipal d’épuration des eaux usées n’a pas été conçu pour digérer l’entièreté des fluides pollués que nous produisons. Point.

Les aïeuls ont décidé de faire des économies sur le dos de l’environnement, semble-t-il. C’était à une époque où l’environnement ne pesait pas lourd dans la balance décisionnelle des élites. Époque qui se serait récemment évaporée, laissant poindre l’ère des bonnes intentions retrouvées, nous dit-on.

Revenons à la visite de l’usine. Autour du journaliste et du photographe, il y a la responsable des communications de la mairie. Et les pros de la place: Marie-Josée Neault, directrice du soutien technique; Gilles Labbé, directeur du Service de traitement des eaux; Yves Lanthier, technicien d’expérience en assainissement des eaux; Luc Beaulieu, aussi technicien d’expérience responsable du réseau municipal; Denis Dufour, un employé municipal qui chapeaute le suivi technique des deux stations d’épuration.

Ça va, messieurs, dame? «On fait tout ce qui est humainement possible.» C’est le directeur Labbé qui répond. 

Ils doivent composer avec ce qu’on leur a légué, diront-ils plusieurs fois au cours de l’entrevue. Le réseau d’égout de la capitale est vieux. La portion la plus moderne a été construite entre 1970 et 1985 expressément pour déglutir son contenu nauséabond loin des yeux. «Le fleuve est capable d’en prendre», avaient décidé les élus de cette ère, rappelle Yves Lanthier. Même si un rapport les invitait à investir gros, ils ont plutôt construit de longs tuyaux pour décharger la contamination au centre du cours d’eau. 

Il faudra attendre 1992 pour que les usines d’épuration entre en fonction… Des usines trop petites pour le débit, note Denis Dufour. Encore un choix politique.

Environ 2000 tonnes de «sable» sont récupérées chaque année. Il y a du vrai sable, mais aussi l’abrasif hivernal, des mégots de cigarettes… en résulte une substance granuleuse noire qui sera envoyée au site d’enfouissement de la Ville.

En plus, à 215 endroits dans le réseau, il y a des ouvrages de surverse. Qu’est-ce? À 215 endroits dans le réseau, quand il pleut, quand la neige fond, quand il y a simplement trop de ça, le trop-plein déborde dans la nature. En 2014, Le Soleil avait d’ailleurs révélé qu’il y avait eu 2800 déversements d’eaux usées à Québec, en un an, souvent après de fortes pluies.

Une statistique qui se maintient, malgré quelques variations. «Ce qu’on voit, c’est qu’il y a une constante dans le nombre d’événements», convient M. Labbé. Ce nombre de rejets pollués est probablement sous-estimé. La Ville installe présentement des capteurs électroniques qui seront beaucoup plus précis que les habituelles inspections visuelles épisodiques pour dénombrer les surverses. Le vrai portrait suivra; nos hôtes ont plaidé le rodage pour ne pas révéler la donnée.

Depuis 1999, la Municipalité tente d’améliorer son bilan. Elle a dépensé 166,2 millions $ pour creuser 19 bassins de rétention, sortes de gros réservoirs où une partie du surplus d’eau est emmagasinée en attendant le beau temps. Quelque 46,2 millions $ de plus sont actuellement dépensés pour en bâtir cinq autres.

Il y a eu amélioration. Mais cela ne suffit pas. Bon an, mal an, cinq milliards de litres d’eaux usées de Québec passeraient tout droit. Il s’agit d’une estimation, la donnée précise n’était pas connue : «On ne sait pas combien on renverse.»

Gilles Labbé insiste: les employés municipaux font ce qui est possible avec ce qu’on leur a légué. Il faudrait injecter quelque 3,6 milliards $ pour retaper le réseau et tout purifier avant le rejet au milieu du fleuve, prétend-il. Ce débat pécuniaire appartient aux politiciens.

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EN CHIFFRES

157 milliards de litres d’eaux usées à gérer par année

625 km2 de territoire à desservir

3020 km de conduites d’eaux usées

215 ouvrages de surverse

10 000 m2: superficie de la station d’épuration de l’est

1844: année de construction du premier réseau d’égout de Québec

Source: Ville de Québec

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TRAITEMENT DES EAUX USÉES

1. Salle des commandes

La Ville de Québec informatise de plus en plus ses opérations de traitement des eaux usées. L’opérateur de la salle des commandes de la station de l’est dirige les opérations des deux usines ainsi que de tout le réseau de tuyauterie et de pompage. C’est aussi ici qu’est régulé le débit de la rivière Lorette pour éviter les inondations. Les jours de congé, deux employés s’occupent de toutes les opérations: le capitaine est seul dans l’usine ; un collègue est sur le terrain.

La Ville de Québec informatise de plus en plus ses opérations de traitement des eaux usées. L’opérateur de la salle des commandes de la station de l’est dirige les opérations des deux usines ainsi que de tout le réseau de tuyauterie et de pompage. C’est aussi ici qu’est régulé le débit de la rivière Lorette pour éviter les inondations.

2. Dégrillage

Les eaux usées dirigées vers la station de l’est, boulevard Henri-Bourassa, passent par un poste de pompage géant qui les envoie vers le traitement. À l’entrée de l’usine, les égouts sont filtrés à travers de gros peignes. Quelque 500 tonnes de déchets solides sont retirées annuellement, puis envoyées à l’incinérateur municipal.

À l’entrée de l’usine, les égouts sont filtrés à travers de gros peignes. Quelque 500 tonnes de déchets solides sont retirées annuellement, puis envoyées à l’incinérateur municipal. Des débarbouillettes pour laver les bébés, des serviettes hygiéniques, des condoms, du papier… tout ce que nous jetons dans la cuvette y est.

3. Déshuilage/dessablage

La graisse qui flotte à la surface est récupérée puis compactée — elle vient de votre bacon, des cuisines des restos, des autos qui coulent... Cette graisse sera brûlée à l’incinérateur. Le «sable» en suspension est aussi récupéré: en résulte une substance granuleuse noire composée de vrai sable, d’abrasif hivernal, de mégots de cigarettes… Celle-ci s’en va vers l’enfouissement. Collecte annuelle: 800 tonnes de gras, 2000 tonnes de sable.

4. Décantation

Dans les décanteurs, de grands bassins, 90% des matières toujours en suspension dans l’eau souillée sont enlevées. Les matières récupérées, dont la boue brune, sont compressées, asséchées puis brûlées à l’incinérateur.

Dans les décanteurs, de grands bassins, 90% des matières toujours en suspension dans l’eau souillée sont enlevées. Les matières récupérées, dont la boue brune, sont compressées, asséchées puis brûlées à l’incinérateur.

5. Biofiltration

L’eau est ensuite versée dans un lit de petites roches sur lesquelles des microorganismes s’installent naturellement. Ceux-ci mangent des polluants avant que l’eau soit envoyée dans le fleuve.

À la sortie des décanteurs, l’eau a été libérée de 90% des matières toujours en suspension. La graisse qui s’est faufilée aux étapes précédentes est repêchée. L’eau est ensuite versée dans un lit de petites roches sur lesquelles des microorganismes s’installent naturellement. Ceux-ci mangent des polluants avant que l’eau soit envoyée dans le fleuve.

6. Traitement UV

Nous pourrions penser que les eaux usées sont débarrassées des virus et pathogènes (dont les coliformes fécaux) l’année durant. Il n’en est rien. Du 1er juin au 1er octobre, le nettoyage est plus intensif. Au cours de ces mois, les liquides circulent sous des lampes à rayons ultraviolets pour être désinfectés. Mais pas le reste de l’année. Durant les mois plus froids, la capitale relâche ses normes, tel que permis par l’État. Point de décontamination avec les lampes UV. Il semble que ce soit correct puisqu’il y a peu d’activités nautiques l’hiver. Il semble également que le débit du fleuve permet de diluer le tout aisément.

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LA SAISON DE LA POLLUTION

Pendant que nous rêvons d’été, le printemps s’active à faire fondre le blanc… Une saison particulièrement propice aux rejets d’eaux usées sans traitement dans les rivières et le fleuve. La faute, entre autres, au ruissellement qui submerge le réseau d’égout de la capitale.

«C’est notre saison de pointe», observe Denis Dufour, technicien, qui surveille les deux stations d’épuration de Québec. «La quantité d’eau qui arrive est plus grande que la quantité qu’on peut traiter», acquiesce Gilles Labbé, directeur du Service de traitement des eaux.

Quand il y a un trop-plein, les «objets qui flottent» sont interceptés avec une grille puis, hop!, les égouts se retrouvent dans la nature. Les objets qui flottent? Eh ben, pensez à ce que vous laissez tomber dans la cuvette, à ce que vous jetez par la bouche d’égout dans la rue. 

Pour que vous compreniez bien tout ce que les employés de la Ville trouvent dans le tamis, pensez qu’ils savent quand les épluchettes de maïs de l’automne commencent… et ce n’est pas à cause des épis en vente à l’épicerie. C’est plutôt parce que les grains passent avec le reste de la digestion. Ils trouvent de tout. Oui, nous avons également vu des condoms et des serviettes hygiéniques. Et le reste que vous imaginez.

Toute l’année

Il y a la pointe printanière. Mais l’année durant, des milliers de fois, le réseau fuit. Il n’en peut plus et envoie le trop-plein dans les cours d’eau. Ça arrive encore au moins 2000 fois l’an, selon la statistique officielle, probablement plus. 

«Le gros problème, c’est la pluie», note Gilles Labbé.

Il souligne cependant qu’il y a deux choix: soit la capitale déverse le surplus dans la nature, soit il y a refoulement des égouts vers les maisons. Soit la pollution de l’environnement, soit la contamination des sous-sols, résume-t-il.

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ROUSSEAU RÉCLAME UN PLAN D'INVESTISSEMENT

Le conseiller municipal de Démocratie Québec, Jean Rousseau, s’inquiète du nombre important de déversements d’égout dans le réseau des eaux usées de la capitale. Il demande un plan d’investissement clair pour améliorer le bilan de la Ville en la matière.

«On trouve que la situation ne s’est guère améliorée de façon significative, d’où notre inquiétude», commente-t-il, en entrevue téléphonique. Le nombre d’épisodes de surverses de débordement d’eaux usées dans la nature se maintient d’année en année.

«Il faut se rappeler que le maire de Québec [Régis Labeaume] avait fait de l’eau sa priorité», s’étonne le représentant du district Cap-aux-Diamants. «On voit tous ces déversements et c’est comme si c’était une fatalité. Un instant là, ce sont des choses à éviter le plus possible. Quels sont les moyens qu’on se donne pour arriver à un meilleur contrôle et, ultimement, à une diminution significative de ces déversements.»

M. Rousseau évalue qu’Équipe Labeaume navigue sans boussole dans ce dossier. «On n’a pas une vision globale, on ne sait pas du tout quel est le plan de match : qu’est-ce que ça va supposer comme investissements? Mais, aussi, qu’est-ce que ça va apporter comme élément de solution aux multiples déversements qui sont observés.»

Pendant ce temps, le trop-plein du réseau d’égout est périodiquement rejeté dans le fleuve et les rivières. Souvent lors de grosses pluies, mais aussi parfois par temps sec.

«La rivière Saint-Charles est encore très fortement contaminée», poursuit-il. «C’est un des cours d’eau les plus affectés par la pollution microbienne, par exemple. Alors son utilisation à des fins récréatives est présentement impossible.» M. Rousseau concède qu’il y a eu de grandes améliorations depuis l’époque pas si lointaine où la Saint-Charles était un égout à ciel ouvert. Mais il souhaiterait que la population puisse maintenant profiter de la rivière en toute quiétude.