Jérémy Marggi, Frantz Marggi et Yohan Frison-Roche en mai 2017

Immigrants réclamés à Québec: l'obstacle de la bureaucratie fédérale

Une entreprise en rénovation de Québec pourrait devoir faire une croix sur des contrats parce que le gouvernement fédéral refuse de renouveler le permis de travail du menuisier français qu’elle embauche depuis deux ans.

La demande du maire de Québec faite lundi aux partis politiques provinciaux d’éliminer les entraves à l’embauche d’immigrants pourrait tout aussi bien s’adresser à Ottawa. Avec 10 000 postes à pourvoir dans la capitale, Régis Labeaume fait de sa priorité numéro un de convaincre les deux paliers de gouvernement d’alléger les obstacles administratifs à l’accueil de travailleurs étrangers, parlant surtout français. Mais la bureaucratie semble parfois avoir raison du bon sens, selon plusieurs.

Exemple. Les 2 Francs, une entreprise de rénovation du quartier Montcalm, est une histoire de réussite et d’intégration. Les frères Jérémy et Frantz Marggi, originaires de Savoie en France, sont arrivés au Québec il y a une dizaine d’années. Il y a quatre ans, ils démarraient leur propre petite affaire.

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«On habite le quartier. On s’est spécialisé dans les terrasses patrimoniales. On tripe là-dessus, lance Frantz, copropriétaire. On fait ça comme dans le temps. On travaille avec des ébénistes», explique-t-il fièrement.

Il y a un peu plus de deux ans, un copain d’enfance, Yohan Frison-Roche, venait les rejoindre. Le menuisier de 15 ans d’expérience a commencé à travailler deux jours seulement après son arrivée. Depuis, il ne chôme pas. 

Mais voilà qu’il devra retourner en octobre dans son pays d’origine parce que le gouvernement fédéral refuse de renouveler son permis de travail.

«L’immigration, c’est un truc de fonctionnaire. Celui qui a ton dossier sur son bureau décide de ton sort», lance M. Marggi, avec un brin d’exaspération… et d’incompréhension.

«Je ne comprends pas. Ce gars-là [Yohan] est un travailleur compétent. Il parle français, il est intégré, il a des amis, il paie des impôts et des taxes, il fait son épicerie dans le quartier, dépense son argent ici. Ça me scie les nerfs», poursuit-il.

Incompréhension

L’incompréhension est d’autant plus grande que les raisons évoquées ne correspondent pas, selon M. Marggi, à la réalité du marché du travail. «Dans la lettre de refus, on indique quelque chose dans le genre qu’il n’apporte rien à la société. Dans la construction, il manque de gens. Les entrepreneurs s’arrachent les menuisiers. Ce n’est pas comme s’il est dans un domaine où il y a trop de travailleurs avec les mêmes compétences. Un menuisier qui ne travaille pas à Québec c’est parce qu’il ne lève pas son cul de son canapé», tranche-t-il.

Pour tenter de garder M. Frison-Roche, Les 2 Francs a l’obligation de faire une demande d’impact sur le marché du travail pour prouver que son emploi ne peut être occupé par un résident canadien. Mais l’exercice coûte quelque 2000 $ et peut prendre jusqu’à six mois à réaliser. Idéalement, l’entreprise aurait voulu être dispensée de ce fardeau.

«On s’est rendu à la frontière rencontrer les douaniers pour obtenir le renouvellement du permis et on s’est fait dire qu’ils n’avaient pas le temps de régler notre problème. Pourtant, ils ont le pouvoir de donner un visa de travail. Ils l’ont déjà fait pour moi», s’insurge l’entrepreneur.

«Je trouve ça bien que ça soit compliqué au niveau bureaucratique parce que les immigrants doivent démontrer leur désir de rester, mais le refus sans raison, c’est inacceptable», juge-t-il.

Les frères Marggi pensent maintenant devoir refuser un contrat de 50 000 $ pour l’an prochain parce qu’ils perdent les services de M. Frison-Roche. On ne veut pas s’embarquer dans un aussi gros contrat avec un autre employé qu’on ne connaît pas et qui ne connaît pas l’entreprise. Former un employé, ça prend deux ans. Avec Yohan, c’était fait», conclut-il, sur un ton désolé.