Eau potable: la Ville de Québec s’attaque aux tuyaux en plomb

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
Tel que prescrit par le gouvernement de la Coalition avenir Québec, la Ville de Québec lance un plan d’action afin d’éliminer les tuyaux d’eau potable en plomb, un contaminant réduisant notamment la capacité intellectuelle des enfants. Dès le début de l’été, elle ciblera quelque 80 000 immeubles construits avant 1980.

«Depuis l’automne passé, il y a une prise de conscience collective», observe le maire Régis Labeaume. Les autorités étaient déjà sensibles au danger du plomb, dit-il. Mais la publication d’enquêtes journalistes, notamment dans Le Soleil, a fait grimper le dossier dans la pile des priorités. 

Il n’y a plus de canalisations en plomb dans le réseau d’aqueduc municipal, précise cependant la conseillère municipale Suzanne Verreault. Mais plusieurs joints vers les maisons sont encore en plomb.

Il faudra toutefois les trouver.

«L’année 2020 est vraiment l’année guide», note Mme Verreault. Pour cette première opération de traque, la Ville débloque 1,3 million $ afin d’embaucher plus d’enquêteurs. Durant le rodage, ceux-ci visiteront autour de 1000 adresses ce qui leur permettra de peaufiner leur approche et d’évaluer le temps qu’il faudra pour sillonner l’ensemble de la capitale.

50 M$ à 60 M$

Le plan d’action s’étirera donc. «Ça peut prendre jusqu’à 10 ans». Et coûter entre 50 millions $ et 60 millions $ à la Ville.

«On suspecte qu’on a environ 9,5 % des branchements en plomb», évalue la chimiste Christine Beaulieu, chef du laboratoire du Service de traitement des eaux. Quelque 8000 bâtiments ont donc vraisemblablement une entrée de service en plomb, dont certains appartiennent à la Ville elle-même — Le Soleil révélait d’ailleurs en novembre que la mairie ne testait pas l’eau bue à l’hôtel de ville, dans les centres sportifs et communautaires ainsi que dans ses autres immeubles à la recherche de contaminants.

Au fait, il ne sera pas possible de se défiler. Avant, la Ville cherchait des volontaires quand elle voulait vérifier la qualité de l’eau dans les différents quartiers ; les propriétaires ciblés durant la chasse au plomb devront obligatoirement ouvrir leur porte aux techniciens qui feront les prélèvements.

Ceux-ci seront sur le terrain du 1er juillet au 30 septembre. Ils s’attaqueront d’abord aux résidences construites entre 1945 et 1955.

Excavation

Qu’arrivera-t-il lorsqu’il y a plus de plomb dans l’eau du robinet que l’autorise la norme de 5 microgrammes/litre ? La Ville va fournir des pichets filtrants et recommandera de laisser couler l’eau quelques minutes avant de la boire. Ensuite, des travaux d’excavation seront réalisés ; le citoyen devra payer la portion privée de la tuyauterie à remplacer.

«C’est une organisation de très grande envergure», insiste le maire Régis Labeaume. «On parle de dizaines de milliers de résidences, de gens à voir, de résidences à investiguer. […] C’est gros cette affaire-là. Ce sera costaud.»

Le coût pour chaque citoyen «contaminé» devrait osciller entre 5000 $ et 15 000 $, précise Gilles Dufour, directeur général adjoint de la division Eau et valorisation énergétique. Le proprio touché pourra toutefois profiter d’une subvention maximale de 2500 $. Il sera, en outre, possible d’étaler le remboursement de la facture sur plusieurs années à même le compte de taxes municipales.

Pas de seuil acceptable

Rappelons que les autorités de Santé publique recommandent d’éliminer, autant que faire se peut, la consommation de plomb. «Comme la science actuelle ne peut déterminer un niveau sous lequel le plomb n'est plus associé à des effets indésirables sur la santé, les concentrations de plomb dans l'eau potable doivent être maintenues au niveau le plus faible qu'il soit raisonnablement possible d'atteindre», indique Santé Canada.

Les enfants d’âge préscolaire et les femmes enceintes sont les plus vulnérables.

Le plomb, une fois ingéré par le corps, ne peut pas être éliminé ; il s’accumule donc d’année en année.

Si vous désirez obtenir plus d’informations, notamment connaître l’âge de votre maison, vous pouvez téléphoner à la mairie au 311. La Ville attend toutefois d’obtenir des directives plus détaillées du gouvernement, ce printemps, pour préciser son plan d’action et identifier clairement les adresses visées.

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LES ÉCOLES, LES GARDERIES ET LES HÔPITAUX AUSSI

L’annonce faite par la Ville de Québec lundi n’est pas fortuite. Elle devait déposer au gouvernement national son plan de lutte au plomb avant la fin 2019 et se mettre au travail dès ce début d’année.

Sous la pression médiatique — notamment après la publication d’une enquête dans Le Soleil — l’État québécois avait annoncé en octobre que les municipalités, les écoles, les garderies et le réseau de la santé devront détecter les sources de contamination au plomb dans l’eau potable, puis les éliminer.

Les Villes doivent donc identifier les résidences où il y a encore des entrées de service en plomb et établir un calendrier pour les remplacer.

Les hôpitaux, centres intégrés de santé, garderies, écoles et autres établissements publics ont reçu un mandat similaire afin de réduire le plus possible l’exposition au poison, surtout pour les populations vulnérables.

En plus, le gouvernement avait demandé d’adapter les techniques de prélèvement. L’État se rangeait ainsi aux arguments des experts — entre autres de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et de Polytechnique Montréal — en cessant de tolérer que les échantillons soient prélevés après avoir fait couler l’eau plusieurs minutes. Cela créait un faux sentiment sécuritaire en sous-évaluant la contamination. Il faudra maintenant prendre les échantillons immédiatement en ouvrant les robinets, afin de déceler la présence du plomb dans l’eau que boivent réellement les gens.

Établissements primaires de Québec

Début octobre, Le Soleil avait publié un reportage traitant de la contamination de l’eau de certains établissements scolaires de la capitale. Le lendemain, une série d’articles de La Presse+ soulevait les mêmes périls dans la métropole. Le Devoir a également publié de nombreux textes dans la thématique.

À Québec, nous révélions notamment que la Ville a découvert des «concentrations significatives en plomb» dans l’eau de certaines écoles. Dans les pires dossiers, la contamination était de 4 à 72 fois au-dessus de la nouvelle limite fixée à 5 microgrammes par litre (µg/l) : 43,4 µg/l à l’école Saint-Malo (quartier Saint-Sauveur); 21 µg/l à l’école Sans-Frontière (Vanier); 19,8 µg/l à l’école Saint-Fidèle (Limoilou); même 360 µg/l à l’école internationale Saint-Sacrement.

Nous avons plus tard mis au jour des analyses effectuées à l’école secondaire De Rochebelle qui ont révélé des taux de plomb supérieurs à la norme.

À la suite de la publication des articles, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a demandé à toutes les écoles du Québec de faire tester l’eau des fontaines où s’abreuvent les élèves et de condamner sans délai celles qui propagent du plomb. «Les écoles du Québec doivent effectuer les tests requis et identifier les correctifs à apporter d’ici le 23 juin 2020 dans le cas des écoles primaires et d’ici le 1er novembre 2020 dans le cas des autres établissements», demande le gouvernement.

La CAQ avait ensuite indiqué au Soleil que toutes les garderies devront aussi tester l’eau bue par les enfants, les plus vulnérables au contaminant qui peut freiner le développement intellectuel.

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LA NORME

Ancienne norme : max. 10 microgrammes/litre (10µg/l)

Nouvelle norme : max. 5 microgrammes/litre (5 µg/l)

Idéal selon l’Institut national de santé publique du Québec et Santé Canada : 0 µg/l

Sources: Santé Canada et INSPQ