L’école Saint-Malo, sur la rue Marie-de-l’Incarnation dans Saint-Sauveur

Du plomb dans l'eau des écoles de Québec

L’article que vous vous apprêtez à lire est une quête trouvant sa source dans les abreuvoirs des écoles de la capitale. Il sera question de tests d’eau potable effectués par la Ville de Québec qui recèlent des concentrations de plomb «significativement élevées», «parfois supérieures à la valeur ciblée par la norme». Puis d’une firme privée qui refait les tests et ne débusque (presque) rien d’alarmant. Il y aura aussi des autorités rassurantes dans l’histoire. Il s’agit donc d’un récit sur le thème du plomb qu’ont bu, et boivent peut-être, des élèves et leurs profs. Du plomb dangereux pour la santé, surtout celle des enfants chez qui il limite le développement intellectuel.

C’était un vendredi, dans un bureau de la Direction de santé publique de la Capitale-Nationale. Il faisait beau. 

Nous avions en main des analyses de l’eau de quelques écoles de la commission scolaire de la Capitale, qu’on nous a livrées avec réticence en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics. Depuis quelques semaines, nous sollicitions des éclaircissements sur ces données scientifiques. 

Nous en avons montrées à nos interlocuteurs, Jean-François Duchesne, conseiller en santé environnementale, et Dre Isabelle Goupil-Sormany, adjointe médicale au directeur de santé publique à la coordination en santé environnementale.

Le verdict est sans appel : «Ça, c’est hors norme, c’est clair. C’est quatre fois la norme de l’époque», commente la Dre Goupil-Sormany. 

«Une [eau avec une] concentration comme celle-là ne devrait pas être accessible, à n’importe qui», renchérit M. Duchesne.

Les deux affirment n’avoir jamais eu en leur possession les mesures de la Ville présentées par Le Soleil. «Nous, on n’a pas ça», note la première. «Moi, je n’ai pas vu ces résultats-là», ajoute son collègue.

 «À ces niveaux-là, on est préoccupé de la situation.» Si de tels chiffres tombaient sur leur bureau, il y aurait émission d’un avis de «non-consommation» de l’eau.

5 ou 10 microgrammes?

Nous venions d’afficher à l’écran de notre ordinateur un rapport produit par la Ville de Québec en décembre 2015. Celui-ci détaille le contenu de l’eau potable de l’école Saint-Malo. On y dénonce un taux de plomb de 43,4 microgrammes par litre (µg/l). 

La norme est de 10 µg/l. La Santé publique du Québec et Santé Canada évaluent qu’elle devrait être deux fois plus sévère, à 5 µg/l. Aussi, le ministère de l’Environnement «recommande» déjà d’appliquer cette prescription plus limitative, bien que ce ne soit pas encore obligatoire, nous ont informé les relationnistes Clément Falardeau et Catherine Giguère. La révision réglementaire est prévue en 2020.

Dans le meilleur des mondes, il ne faudrait détecter aucune trace de plomb dans l’eau potable, surtout dans l’eau bue par des enfants. «On n’en veut pas. […] C’est un élément pour lequel on n’a pas de seuil sécuritaire», dixit Dre Goupil-Sormany.

Donc, à Saint-Malo, dans Saint-Sauveur, c’était 43 µg/l. «À 43, on ne permet pas la consommation. On ne se pose pas la question.»

Dans les documents remis au Soleil, il y avait d’autres taux troublants observés par les experts : 21 µg/l à l’école Sans-Frontière (Vanier); 19,8 µg/l à l’école Saint-Fidèle (Limoilou); même 360 µg/l à l’école internationale Saint-Sacrement.

L’école Saint-Fidèle dans le quartier Limoilou

Normes respectées

Attention toutefois : malgré les dépassements, les chimistes indiquent que l’eau potable de ces écoles respecte les vieilles normes, toujours officiellement en vigueur. Notamment parce que la Ville a découvert ces dépassements dans l’eau qui s’écoule immédiatement quand on ouvre le robinet, l’eau que boit un enfant quand il active la fontaine.

L’État accepte toutefois que le prélèvement soit fait après circulation de l’eau plus de cinq minutes, quand la concentration de plomb diminue.

Cette façon de procéder est critiquée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), Santé Canada et Polytechnique Montréal, entre autres. «Ce que les gens consomment, c’est rarement ce qui a coulé pendant cinq minutes. Ce que les gens consomment, c’est ce qui a coulé un petit peu et puis qui a stagné», commente Patrick Levallois, médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive, responsable du Groupe scientifique sur l’eau à l’INSPQ. 

Conséquence : le taux de plomb dans l’eau des écoles est sous-estimé.

«Concentrations significatives»

N’empêche, même si elle a travaillé dans les balises réglementaires surannées, la signataire principale des études de la Ville, la docteure en chimie Christine Beaulieu, superviseure du secteur physicochimie de la Division de la qualité de l’eau, a qualifié les résultats de «significativement élevés». Elle a fait état de «concentrations significatives en plomb, parfois supérieures à la valeur ciblée par la norme».

Mme Beaulieu recommandait «fortement» de faire inspecter la plomberie pour apporter les correctifs. Entre-temps, dans ces écoles, il fallait laisser couler l’eau pendant cinq minutes avant de la boire ou acheter des pichets filtrants au charbon actif.

L’école internationale Saint-Sacrement, dans le quartier du même nom, sur le chemin Sainte-Foy

Correctifs

La Commission scolaire de la capitale a réagi, assure la conseillère en communication Marie-Élaine Dion avec qui nous avons eu de nombreux échanges.

Elle insiste : la Ville de Québec stipulait dans ses rapports que l’eau des écoles scrutées «respecte les exigences réglementaires» du ministère de l’Environnement.

Elle poursuit : «Malgré cela, nous avons effectué des travaux supplémentaires pour retirer les sources potentielles de plomb.»

Quels travaux? Début 2016, deux mois après réception des constats de la Ville de Québec, la commission scolaire a changé le robinet de la salle des profs de l’école Saint-Sacrement avec l’espoir que cela suffirait pour éliminer le plomb.

Puis? Quatre mois après réception des missives de la Ville, la commission scolaire a écrit aux enseignants et parents des élèves de certains établissements pour les avertir que l’administration municipale avait «relevé la présence de plomb dans l’eau». Sur la liste des écoles : Notre-Dame-du-Canada; Saint-Malo; Saint-Fidèle; Saint-Sacrement; Beau-Séjour; centre Saint-Louis. 

Faire couler

La commission scolaire de la Capitale mentionnait alors que le personnel de ces écoles ferait ruisseler les robinets et abreuvoirs durant au moins cinq minutes, chaque fois qu’ils étaient inutilisés durant 30 minutes ou plus…

La collègue Patricia Cloutier avait publié un article à ce sujet. Mme Dion lui avait alors certifié : «Dans chacune des écoles, une équipe s’occupera de faire couler l’eau tous les matins.»

En entrevue à la Santé publique, nous avons fait montre de scepticisme. Quand ils sortent de la classe pour la récréation, doutons que les petits fassent couler l’eau de l’abreuvoir durant au moins cinq minutes avant d’étancher leur soif. Même chose pour les enseignants qui vont reprendre des forces dans le «bureau des profs».

Jean-François Duchesne, le conseiller en santé environnementale, convient qu’il s’agit là d’une solution imparfaite, d’une efficacité limitée. «Ça fait un temps.»

La commission scolaire a cependant poussé plus loin ses travaux. Elle a mandaté la firme EnvironeX pour réaliser une investigation dans quelques-unes des écoles. Ce que l’entreprise a fait en avril et mai 2016 en utilisant exactement la même méthodologie que la Ville de Québec, selon les fichiers que nous avons reçus. Et elle n’a rien trouvé.

En fait, pas tout à fait «rien».

Quelques abreuvoirs

À l’école Notre-Dame-du-Canada, EnvironeX a noté que le taux de plomb dans l’abreuvoir du deuxième étage, près du local 110, grimpe près de la nouvelle norme à 4 µg/l.

À l’école Saint-Fidèle, EnvironeX a découvert «une concentration de plomb observable», mais sous la norme, dans l’abreuvoir du premier étage.

À Saint-Sacrement, le taux de plomb a atteint à deux reprises 2 µg/l, soit moins que la limite tolérée de 5 µg/l. La source du contaminant est inconnue.

Au Centre Racine, édifice de la commission scolaire de la rue Racine, EnvironeX a perçu un peu de plomb, à 3 µg/l.

Nous ne pouvons toutefois relayer ce que le labo privé a vu aux écoles Saint-Malo et Beau-Séjour. Malgré notre demande en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, et une relance, le secrétariat général de la commission scolaire ne nous a pas transmis ces documents.

EnvironeX n’a donc pas du tout obtenu les mêmes résultats que la Ville de Québec. 

La Santé publique appuie

La commission scolaire de la Capitale a alors soumis les documents d’EnvironeX à la Santé publique. «Sur la base des informations contenues dans [ces] rapports», a écrit Jean-François Duchesne à l’époque, «la consommation de l’eau […] ne représente pas de risque pour la santé des élèves et du personnel».

Dans sa missive, M. Duchesne émet une hypothèse : la Ville de Québec a fait ses prélèvements en juin, quand l’eau est plus chaude, donc plus sujette à contenir du plomb. EnvironeX a puisé en avril et mai. L’écart de température pourrait donc expliquer les conclusions opposées.

Soulignons cependant que dans une brique publiée le printemps dernier, Santé Canada écrit que les échantillons des écoles devraient être prélevés de préférence en juin ou octobre, comme l’a fait la mairie.

Quoi qu’il en soit, la commission scolaire a considéré les conclusions d’EnvironeX satisfaisantes et rassurantes. En juin 2016, elle a envoyé une nouvelle lettre aux parents et employés en s’appuyant sur l’avis émis par la Santé publique. 

En résumé : EnvironeX et la Santé publique soutiennent que l’eau est bonne, donc il n’y a pas de risque pour les petits ni les employés.

Tout danger semblait écarté. La Commission scolaire de la capitale a tout de même jugé nécessaire de changer les robinets du «salon du personnel» des écoles Saint-Malo et Saint-Fidèle pour limiter l’exposition au plomb.

Y a-t-il eu d’autres travaux correctifs, notamment sur les abreuvoirs visés par EnvironeX. Marie-Élaine Dion ne nous a pas indiqué qu’ils ont été remplacés.

Les entrées d’eau, «possiblement» en plomb selon la Ville de Québec, n’ont pas été changées. 

Au quatrième étage du Centre Saint-Louis

Avant de mettre le point final à notre quête, faisons un dernier arrêt au centre Saint-Louis. Là, EnvironeX a identifié des problèmes que n’avait pas vus la Ville.

Des traces de plomb ont été détectées dans différents abreuvoirs, mais sous le niveau inquiétant. 

Par contre, le taux de plomb d’au moins un abreuvoir du quatrième étage était «préoccupant». Il atteignait la vieille norme de 10 µg/l, dépassait donc du double la plus récente, selon le rapport déposé en mai 2016. 

La commission scolaire a attendu sept mois pour embaucher un plombier qui a remplacé l’appareil et le tuyau y menant en décembre 2016.

Validation?

À la suite des travaux correctifs, la commission scolaire de la capitale a-t-elle commandé de nouvelles expertises pour attester de leur efficacité? Pour savoir s’il y a toujours du plomb dans l’eau bue dans ces écoles? Ou pour comprendre l’écart entre les résultats obtenus par la Ville de Québec et la firme EnvironeX? Il semble que la réponse soit : «Non».

Lorsque nous avons interrogé Marie-Élaine Dion à ce sujet, elle nous a renvoyé aux documents d’EnvironeX, des analyses antérieures aux rénos. La Santé publique nous signale également que les comptes rendus d’EnvironeX du printemps 2016 sont les plus récents. 

Santé Canada préconise que l’eau de chaque fontaine et robinet des écoles et des garderies soit testée annuellement.