Diviser pour régner

Il y a en moyenne cinq candidats par poste en élection à Québec cette année. Il y en avait souvent deux ou trois au scrutin de 2013. La multiplication des candidatures pourrait-elle diviser le vote d’opposition et favoriser les candidats de l’équipe au pouvoir? Deux experts répondent à cette question complexe.

Rémy Trudel, professeur invité à l’École Nationale d’Administration publique (ÉNAP), applaudit l’affluence de candidatures non seulement dans la capitale, mais dans toute la province. «Il y a 12 000 personnes, c’est pas rien, qui se sont portées candidates à un poste ou un autre dans un conseil municipal. C’est le plus grand geste démocratique qui s’est posé au Québec au cours des 10 dernières années», n’hésite-t-il pas à dire.

De façon générale, quand il y a plusieurs noms sur le bulletin de vote, «ça peut faire en sorte de favoriser des candidats qui font campagne sur des idées qui peuvent apparaître plus minoritaires», explique M. Trudel. 

«Plus il y a de candidats, plus on peut battre un maire sortant. Habituellement, il y en a un qui finit par ressortir du lot», confirme Jérôme Couture, professeur de sciences politiques à l’Université Laval. La raison en est que le nombre de candidats inscrits témoigne de l’insatisfaction envers le pouvoir en place. «C’est comme ça qu’on peut expliquer l’émergence d’un parti comme Québec 21. Il y a une frange de la population, ou du moins des gens intéressés par la politique électorale, qui sont insatisfaits et ont créé leur parti», souligne-t-il. 

Dans le cas de Québec, où les marges d’Équipe Labeaume variaient souvent entre 70 et 75% lors de la dernière élection, les partis d’opposition et les indépendants ont toutefois une grosse pente à remonter pour se retrouver en tête. 

«Quand on dit que l’opposition est divisée, ça veut dire aussi qu’il y a une forte concentration de votes du côté du pouvoir», fait remarquer Rémy Trudel. 

«Pour le moment, on risque de se diriger vers un Régis Labeaume qui va être fortement majoritaire au conseil, comme il l’était déjà et peut-être même plus fortement», analyse Jérôme Couture. 

Car entre la droite auto incarnée par Québec 21 et la gauche participative moussée par Démocratie Québec, il y a toujours Équipe Labeaume au centre. Et le centre, c’est non seulement le refuge de beaucoup d’électeurs, mais aussi un passage obligé pour ceux qui ne sont plus à l’aise à un bout ou l’autre du spectre. «Tout changement d’allégeance passe par le centre et c’est Labeaume qui l’occupe», mentionne M. Couture. 

«Encore plus fort que son parti»

Le professeur de l’Université Laval fait également remarquer que les électeurs ont tendance à reporter leur vote à la mairie dans les districts. Or, «a priori, Régis Labeaume est encore plus fort que son parti», si bien qu’il risque de tirer ses candidats vers le haut. 

Le chef de Québec 21, Jean-­François Gosselin, n’a pas hésité à jouer la carte de l’opposition tout au long de la campagne électorale, appelant les électeurs à voter pour sa formation pour faire contrepoids à un maire présenté comme trop puissant. Son but est minimalement de former l’opposition officielle à l’hôtel de ville à la place de Démocratie Québec. 

Les spécialistes consultés par Le Soleil sont perplexes face à cette stratégie. D’abord, ils rappellent tous deux que le vote stratégique n’existe pratiquement pas. M. Couture l’évalue à «maximum 5% de l’électorat». 

Demander aux gens de diviser leur propre vote en appuyant un maire qu’ils apprécient et un candidat au poste de conseiller municipal qui lui est hostile est donc un pari risqué. «C’est un argument qui peut coller s’il est répété, mais c’est un peu schizophrénique. Ça va dans les deux directions en même temps et les électeurs peuvent se mêler», croit le chercheur de Québec. 

«Les citoyens jugent sur des idées. Les gens vont vous élire là-dessus si ça adhère à leurs valeurs, à leurs volontés. Il ne suffit pas de demander une opposition forte. Il faut de l’opposition forte avec des idées», renchérit son collègue de Montréal et ex-ministre péquiste. 

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Un mandat toujours fort

La division du vote d’opposition pourrait avoir au moins un effet: réduire le pourcentage de votes acquis à Régis Labeaume. Et cela malgré son désir maintes fois exprimé d’obtenir un «mandat fort» pour garder Québec dans la tête et le cœur des gouvernements supérieurs.

Selon Jérôme Couture, professeur à l’Université Laval, le maire sortant demeure bien en selle au centre de l’échiquier politique, mais il risque de se faire grignoter des votes à droite en raison de la présence de Québec 21. «Sa marge victorieuse risque de fondre un peu.»

L’appel à la loyauté et à la fierté des électeurs peut difficilement annuler l’érosion appréhendée, pense M. Couture. «C’est un couteau à double tranchant. Ça peut créer l’effet contraire: wôôô M. Labeaume, on vous aime bien comme maire, mais on ne vous laissera pas aller sans opposition.» 

Cela dit, l’universitaire considère que «même à 50% des votes, M. Labeaume serait toujours un incontournable». 

Rémy Trudel, qui a été ministre des Affaires municipales pour le Parti québécois sous Lucien Bouchard, rejette quant à lui la notion même de poids politique. «J’ai négocié pendant quatre ans avec des maires de partout au Québec, élus avec toutes sortes de majorités, et je n’ai jamais regardé ça. Le mandat qui est donné par la population est automatiquement un mandat fort. On est élu ou on ne l’est pas», dit-il sur un ton sans appel.