La terrasse du pub irlandais Claddagh est située juste à côté des refuges pour itinérants de Lauberivière, ce qui n’est pas sans causer quelques ennuis à son propriétaire, Yves Ledoux.
La terrasse du pub irlandais Claddagh est située juste à côté des refuges pour itinérants de Lauberivière, ce qui n’est pas sans causer quelques ennuis à son propriétaire, Yves Ledoux.

Difficile cohabitation entre itinérants et commerçants du Vieux-Port

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
La cohabitation se vit difficilement entre quelques commerçants de la rue Saint-Paul et les itinérants qui gravitent autour des refuges de Lauberivière. Ces dernières semaines, des actes de vandalisme ont été commis à la terrasse d’un pub, laissant son propriétaire perplexe sur la façon de remédier à la situation.

«Au moins une fois par semaine, il y a de quoi qui se passe. J’ai toujours de mauvaises surprises» laisse tomber Yves Ledoux, dont le pub irlandais Claddagh jouxte les deux locaux de Lauberivière qui accueillent des itinérants, de jour comme de nuit.

Les images des caméras installées à l’extérieur de son établissement du Vieux-Port témoignent de certains faits et gestes malencontreux. Certains itinérants ont été surpris en train de se soulager sur la terrasse de l’établissement. Une clôture a été brisée. Régulièrement, les déchets s’accumulent sur le trottoir.

«Chaque fois qu’ils s’installent, c’est un campement», ajoute le propriétaire, exaspéré. «Ç’a un impact sur la clientèle. Le midi, les gens ne veulent pas s’asseoir de ce côté, sur la terrasse.»

Pas sexy

Dimanche, Le Soleil faisait état de plaintes de résidents d’un immeuble à condos du secteur, au sujet de sans abris venus se réfugier dans le portique, après avoir pénétré par infraction. Deux ou trois sont évincés chaque semaine. De toute évidence, le problème n’est pas un cas isolé.

La semaine dernière, une colonne de la terrasse du resto Mille et une pizzas, voisin du Claddagh, a été renversée par un itinérant. «Le gars était en crise, il cherchait à se défouler», témoigne Yves Ledoux à partir des images captées par sa caméra de surveillance.

«Ça fait plusieurs années que je travaille ici et c’est la première fois que je vois autant d’itinérants», témoigne Nancy, la gérante de Mille et une pizzas, consciente que certains d’entre eux viennent squatter la terrasse du restaurant une fois la nuit tombée. Elle ne compte toutefois pas porter plainte à la police, considérant avoir eu «plus ou moins de problèmes» jusqu’à maintenant.

«C’est sûr que ce n’est pas agréable, que ce n’est pas super sexy, je ne vous le cacherai pas, mais on s’acclimate, on comprend leur situation.»

Attroupements

Avant l’aube, mardi matin, Le Soleil a pu constater le va-et-vient qui règne sur cette portion de la rue Saint-Paul, entre les rues Saint-Nicolas et Vallière. Devant le local Le Crépuscule, une unité de débordement où une quinzaine d’itinérants peuvent trouver refuge la nuit, le va-et-vient est incessant. Malgré la COVID, personne ne porte de masque ou respecte la distanciation physique.

Dans le portique de la boutique d’art André Bouchard, un jeune couple tente de dormir malgré les bruits ambiants. Il est rejoint par un homme, arrivé à vélo. Des attroupements se forment. L’un quête une cigarette, l’autre vient rejoindre un ami. Plus loin, un homme va uriner dans un bosquet, près de la terrasse du Claddagh. Un homme arrive avec tous ses effets personnels dans un panier à roulettes. Ici et là traînent des sacs et des canettes vides.

«C’est sûr que les gens qui restent dans le coin peuvent être tannés, parce que des fois, on en a qui sont bruyants quand ils ne sont pas à jeun», mentionne Luc, un travailleur de Lauberivière.

Robert, un itinérant de 56 ans, le visage buriné par le soleil, trouve au Crépuscule un endroit pour dormir dans un lit quelques heures. «C’est mieux que rien. Quand il fait beau, je me promène, je prends un café. Mais je pense que je vais essayer de me trouver un petit loyer cette semaine», glisse cet ancien employé des Forces armées canadiennes.

Contre la répression

Le directeur général de Lauberivière, Éric Boulay, indique être au parfum des problèmes vécus par quelques commerçants du secteur. «Si j’étais à leur place, je me plaindrais aussi. Ton commerce, c’est ton gagne-pain. Des comportement colorés, causés par des gens en situation d’itinérance, c’est sûr que c’est dérangeant.»

Par contre, plaide-t-il du même souffle, son organisme n’a pas ménagé les efforts ces dernières années pour trouver une solution à l’augmentation du nombre d’itinérants et au manque de ressources. Au local Le Crépuscule, ouvert il y a deux ans, s’est ajouté en juin un «drop-in», un centre d’hébergement «à haut seuil de tolérance» qui accueille les démunis, peu importe leur degré d’intoxication ou leurs problèmes de santé mentale.

Un comité de citoyens et de représentants de la Ville a été formé, explique M. Boulay, afin de trouver une façon de construire un «vivre ensemble» où tout le monde y trouverait son compte. Deux agents de mixité se promènent dans le secteur. Les policiers sont appelés à patrouiller fréquemment. Des employés municipaux viennent faire le ménage chaque matin.

M. Boulay ne croit nullement que la solution passe par la répression. «Si tu tasses un itinérant du devant d’un commerce, il va y en avoir deux le lendemain matin, parce que tu viens de lui dire que tu ne vaut pas la peine, que tu ne mérites pas d’estime.»

Pensée magique

«La ville de Québec est devenue assez grande, ce qui fait que l’itinérance est de plus en plus visible, un peu comme à Montréal. Mais c’est une pensée magique que croire que des lits supplémentaires vont régler le problème. Un lit c’est un moyen d’intervention dans un continuum d’interventions. C’est ensemble, collectivement, qu’on doit réfléchir»

Quant à l’absence de couvre-visage chez les itinérants pour éviter la propagation du coronavirus, le patron de l’organisme communautaire ne se berce pas d’illusions. «On les invite à venir à Lauberivière parce que c’est le tremplin pour s’en sortir. Si on les contraint à porter le masque, on va les perdre, ils ne viendront plus. Ce serait dommageable.»