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Comment va la forêt urbaine à Québec?
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Comment va la forêt urbaine à Québec?
En 2015, la Ville de Québec se donnait 10 ans pour faire croître de 3% sa canopée, sa forêt urbaine; cela même dans les vieux quartiers où les cimes des arbres couvrent à peine 10% à 13 % du ciel. À mi-chemin du parcours, force est de constater qu’il sera difficile, voire impossible, d’atteindre l’objectif malgré les efforts déployés et les millions de dollars dépensés. Beaucoup la faute à l’agrile du frêne. Aussi parce que les nouveaux végétaux plantés dans la ville meurent en masse. Et parce qu’il faudra que vous acceptiez de perdre des stationnements, des bouts de rue et des bâtiments pour faire de la place à la nature. Faisons le point.
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Pluie de millions pour planter des arbres à Québec

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Pluie de millions pour planter des arbres à Québec

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
Peut-être l’avez-vous lu au cours des dernières semaines : la Ville accélèrera la cadence de plantation d’arbres pour engraisser la forêt urbaine, reboiser les quartiers centraux.

Comme le rapportait récemment le collègue Jean-François Néron, en sept ans, quelque 100 000 plants pourraient être repiqués. L’administration municipale répond ainsi aux doléances de résidents secoués par l’annonce de l’abattage de quelque 1701 arbres le long du trajet du futur tramway.

Au cours d’un long entretien virtuel avec Le Soleil, la conseillère municipale Suzanne Verreault, porteuse du dossier environnemental dans l’Équipe Labeaume, nous dit avoir été frappée par la réaction de ses concitoyens: «Le grand coup, ça été vraiment le trajet du tramway, lorsqu’on a parlé de la possibilité d’abattre 1701 arbres. […] On a senti que la population avait une très grande préoccupation.»

«On ne peut pas juste dire aux gens qu’on va couper 1701 arbres. Ça ne se fait plus, on n’est plus à cette époque.» Il faut expliquer et compenser.

Voilà pourquoi la Ville distribue ses dollars.

D’abord pour payer les 100 000 arbres à planter d’ici 2027 : «C’est 30 millions $ sur 7 ans qu’on va investir.»

Aussi, pour la création de la Chaire de recherche sur l’arbre urbain et son milieu à l’Université Laval : 2 millions $.

Puis, pour les propriétaires de la pépinière Moraldo, plantée depuis plus de 60 ans à l’extrémité ouest du chemin Saint-Louis. Ils toucheront 2,4 millions $ pour l’entreprise évaluée par la Ville à 770 000 $. On y fera de l’expérimentation et de la vulgarisation.

Pas de lien

Des débours qui n’ont rien à voir avec la difficulté éventuelle de respecter l’engagement pris dans la Vision de l’arbre 2015-2025, assure Mme Verreault. «Ce n’est pas parce qu’on craint ne pas atteindre notre objectif, […] ce n’est pas parce qu’on est convaincu qu’on va rater notre cible de 3%.»

Néanmoins, selon des documents officiels, la Ville fait face à des «défis importants» qui freinent l’atteinte de l’objectif «ambitieux» de passer de 32 % à 35% de couvert forestier dans le périmètre urbanisé de la capitale d’ici les 5 prochaines années. Voilà, entre autres, pourquoi on finance la chaire de recherche de l’Université Laval; on a besoin d’aide.

«Aujourd’hui, pour moi, c’est toujours possible d’atteindre ces cibles-là. […] Évidemment ça comporte de grands défis.»
À très très long terme

Aux côtés de Mme Verreault durant notre entretien virtuel, l’ingénieur forestier municipal Ghislain Breton ne s’accroche toutefois pas trop à l’engagement pris dans la Vision de l’arbre 2015-2025. Il regarde déjà bien plus loin quand il planifie l’évolution de forêt urbaine de Québec. «La foresterie, c’est du très très très long terme.»

Dix ans, dans la vie d’un arbre, c’est court.

Chef d’équipe – Développement et aménagement du territoire au Service de la planification, de l’aménagement et de l’environnement, Ghislain Breton compte plutôt en siècles. «Habituellement, les cycles forestiers se calculent sur une centaine d’années. La canopée que l’on voit aujourd’hui, ce sont les plantations des années 1930, des années 1950. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui ces arbres sont à maturité, sont à plein déploiement. […] Ce qu’on fait aujourd’hui, le résultat va se voir dans plusieurs années.»

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LA FORÊT URBAINE DE QUÉBEC POURRAIT RÉTRÉCIR

Il est peu probable que la forêt urbaine de la capitale engraisse au cours des prochaines années, même du 3% promis dans la Vision de l’arbre 2015-2025. En fait, la canopée de Québec pourrait rétrécir.

«Dans le contexte actuel, avec l’agrile en particulier, je ne suis pas convaincu que cet objectif va être atteint. […] Ça va être extrêmement difficile», évalue le professeur Jean-Claude Ruel, de la faculté de foresterie de l’Université Laval et cotitulaire de la Chaire de recherche sur l’arbre urbain et son milieu créée grâce à un financement de 2 millions $ de la Ville. Il est un des rares spécialistes en foresterie urbaine.

«Même juste de maintenir la canopée» serait surprenant.

La volonté ne manque pas dans les officines de la Ville, observe-t-il. La nature est cependant parfois plus forte que l’humain.

À commencer par le «fléau» de l’agrile du frêne, cet insecte qui tuera pratiquement tous les arbres de l’espèce. «Il va y avoir des pertes importantes au niveau de la canopée», avertit-il. «L’impact de l’insecte se fait à vitesse grand V.»

Des frênes, à Québec, il y en a des dizaines de milliers. Autour de 200 000.

«La Ville arrête complètement les plantations de frênes, mais il y a des quartiers complets où le frêne est l’espèce dominante.» Ils vont mourir.

La Ville sait et tente d’étirer la vie des plus vigoureux le temps que de faire pousser d’autres arbres. «[C’est] pour ne pas vivre une grande déforestation urbaine d’un coup», explique l’élue Suzanne Verreault.

LIRE AUSSI : La Ville de Québec s’avoue vaincue devant l’agrile du frêne, mais continue le combat

Mais il faudra beaucoup d’années pour que les petits arbres deviennent grands.

Mme Verreault est au fait. «Ça s’est introduit plus rapidement que prévu [l’agrile]. On planifie en conséquence. Pour le moment, on plante encore plus qu’on [doit] couper dû à l’agrile.»

L’agrile n’est cependant qu’un des ennemis. Il y en a d’autres, dont la maladie hollandaise de l’orme, arbre emblème de la Ville de Québec. Dans le seul Vieux-Québec, il y en a 800. Plus ou moins 3% du lot meurent chaque année.

Et il y a le «progrès» au nom duquel nous créons de nouveaux quartiers périphériques en coupant les arbres, au nom duquel nous abattons au centre-ville pour construire plus gros.

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LES ARBRES PLANTÉS PAR LA VILLE SE MEURENT

Le tiers, peut-être la moitié, des arbres plantés par les villes comme Québec meurent avant d’atteindre leur 15e anniversaire. Une hécatombe coûteuse.

«C’est un problème énorme pour toutes les villes, pas juste Québec», expose la professeure Alison Munson, cotitulaire de la Chaire de recherche sur l’arbre urbain et son milieu de l’Université Laval. «On peut avoir jusqu’à 30% de mortalité après 15 ans.»

«Ça veut dire qu’ils ont investi beaucoup pour planter, mais que finalement ils n’auront pas de canopée.»

Son confrère Jean-Claude Ruel, aussi de la Faculté de foresterie, avance que certaines analyses font état d’une mortalité atteignant 50%. Donc, si on ne s’attaque pas au taux de survie, les efforts pour faire croître la canopée seront vains, constate-t-il à son tour.

Voilà une des pistes de recherche que suivront les deux titulaires de la Chaire avec leurs collègues et leurs étudiants. Les arbres des villes ont-ils assez d’espace ? Le déneigement, les produits de déglaçage, nuisent-ils ? La chaleur du centre-ville assèche-t-elle les racines? Comment améliorer les pratiques des ouvriers pour sauver les végétaux durant les travaux sous les rues ? Quelles espèces pourraient nous permettre de diversifier la forêt de Québec et la rendre moins vulnérable aux épidémies et infestations d’insectes ? Est-ce que le sol est d’assez bonne qualité ?

Sol pauvre

En fait, on sait déjà que le sol urbain est de piètre qualité, que les végétaux n’y poussent pas aussi bien qu’en forêt. Reste à trouver une solution. «En milieu urbain, les sols sont souvent très pauvres en minéraux, sont souvent remplis de 0 - 3/4, de la gravelle», fait remarquer Ghislain Breton, ingénieur forestier à la Ville de Québec. «Il n’y a pas beaucoup de nutriments.»

«L’arbre qui est planté en milieu urbain est souvent introduit entre les égouts, les aqueducs, les clefs d’eau, les trottoirs, les fils d’Hydro-Québec, les conduites de gaz…»

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DES CHIFFRES 

La Ville veut faire passer la canopée, soit l’espace occupé par le feuillage des arbres sur la carte de Québec vue du ciel, de 32 % à 35% du territoire d’ici 2025.

Cible de canopée selon les quartiers :

  • Quartiers centraux : 15%
  • Quartiers urbains de la première couronne : 25%
  • Périphérie : 50%

Canopée actuelle :

  • Beauport : 26%
  • Charlesbourg : 34%
  • La Cité-Limoilou : 17%
    - Saint-Jean-Baptiste : 10%
    - Saint-Roch : 12%
    - Vieux-Limoilou : 13%
    - Saint-Sauveur : 13%
  • La Haute-Saint-Charles : 43%
  • Les Rivières : 27%
  • Sainte-Foy-Sillery : 35%
  • Ville de Québec : 32%

Québec est entourée de forêts. Dans le périmètre urbain, la canopée couvre 32% du territoire en moyenne. En incluant la couronne forestière, la canopée grimpe à 54%.

Tu veux des arbres? Enlève ton auto du chemin!

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Tu veux des arbres? Enlève ton auto du chemin!

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
La Ville de Québec entend planter 100 000 arbres d’ici 2027… mais elle va les mettre où? En banlieue, ce sera un peu plus aisé. Au cœur de la cité, il faudra tasser l’auto, au risque de vous faire grincer des dents. Et ça va coûter cher.

«C’est vraiment dans les quartiers centraux densément peuplés où il y a un enjeu beaucoup plus grand», indique la conseillère municipale Suzanne Verreault. Dans l’arrondissement Haute-Saint-Charles, les cimes feuillues des arbres couvrent déjà plus de 40% du territoire. Dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, la canopée n’est que de 10%. «Dans La Cité-Limoilou, c’est les pires.»

Au centre-ville, donc, il faudra planter plus dans les cours des résidences, dans les ruelles. Et créer de petits espaces de verdure aux intersections, en lieu et place des stationnements. Sinon, faudra rétrécir la largeur des rues et enlever des bâtiments.

Ingénieur forestier à la Ville, Ghislain Breton donne des exemples de ce qui s’en vient. Dans Saint-Sauveur, un bout la rue Bouffard a récemment disparu, au coin de la rue de l’Aqueduc. Les stationnements aussi ont disparu. Des arbres y seront plantés le printemps prochain.

Autre exemple : dans Limoilou, la 15e Rue et la 16e Rue ont été rétrécies pour aménager des bandes vertes de 1,5 mètre de chaque côté.

«Pour Saint-Sauveur, Saint-Roch et Vieux-Limoilou, c’est ça la stratégie. C’est de venir retirer les endroits qu’on a surminéralisé à l’époque. On crée des “pochettes”. […] Même si demain matin on veut planter des arbres, il faut créer l’espace.»

Contre les arbres

Ces plantations ne se font toutefois pas sans heurts, révèle M. Breton. Nous entendons fortement la contestation quand un arbre est coupé. Saviez-vous qu’il y en a aussi quand la Ville veut élargir un trottoir pour en planter un.

«On a autant de difficulté à la Ville de Québec à planter un arbre qu’à abattre un arbre», affirme-t-il. «Autant des groupes qui vont dire : “N’abattez pas l’arbre.” Autant une partie de la population, beaucoup plus silencieuse, ne voudra pas qu’on plante des arbres. C’est la dualité qu’on a territorialement.»

«Les équipes terrains vivent ça couramment. Le refus de plantation d’arbres en façade est très courant, et même dans les quartiers centraux.»

Se faire à l’idée

Les citoyens devront se faire à l’idée : un arbre a besoin d’espace pour s’épanouir, enchaîne le professeur en foresterie urbaine à l’Université Laval, Jean-Claude Ruel. «Ce ne sont pas juste des poteaux qu’on plante.»

Cette quête d’espace pour les végétaux est cependant «extrêmement difficile» dans les quartiers centraux. «C’est un gros défi. […] Les espaces pour en ajouter sont extrêmement limités.»

La Ville doit alors déployer de «gros efforts pour parfois de petits gains», note-t-il. Mais c’est souvent la seule façon de boiser un quartier.

«C’est certain que quand on parle de réduire la place de la voiture il y aura toujours des objections. Mais parfois l’impact est moindre qu’on pensait.»

Îlots de fraîcheur

Sa collègue de la Faculté de foresterie de l’Université Laval, Alison Munson, évalue que nous n’avons pas vraiment le choix de céder du terrain aux arbres. «Pour les changements climatiques, ça va être vraiment important de réduire les îlots de chaleur, d’avoir de plus en plus de ces îlots de verdissement.»

Ce sera long. «C’est sur que, à petite échelle, ça va prendre un peu plus de temps.»

Au fait, ça va coûter cher. «[Dans les quartiers centraux], la création d’espaces pour aménager des sites de plantation viables pour les arbres de moyen à grand déploiement occasionne des enjeux budgétaires importants», indiquait-on dans un document municipal publié plus tôt cette année.

Pour proposer aux autorités municipales des lieux à verdir au cœur de Québec, c’est par ici.

«Ça ne se peut pas, ne plus couper d’arbres», dit Suzanne Verreault

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«Ça ne se peut pas, ne plus couper d’arbres», dit Suzanne Verreault

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
Faudra se le rentrer dans la tête. Malgré les grands projets de plantations de végétaux urbains, malgré le désir d’accroître la canopée au centre-ville, des arbres continueront d’être coupés à Québec.

La mise au point est faite par la conseillère municipale Suzanne Verreault, au cours d’un long entretien offert au Soleil. «Je ne dirai jamais aux gens : “On ne coupera plus d’arbres.” Ça ne se peut pas, ne plus couper d’arbres.»

Certains sont dangereux, d’autres malades. Et il y a des maisons à construire : «Il faudra toujours en couper un peu pour du développement; on ne peut jamais empêcher le développement.»


« Il y a trop de gens qui pensent que la Ville fait juste couper des arbres. Ça me dérange. »
la conseillère municipale Suzanne Verreault

L’élue dit comprendre que des résidents soient choqués lorsqu’un arbre mature est éliminé. «Les citoyens maintenant, de plus en plus, sont très sensibles à la protection des arbres.» L’élue les invite cependant à se demander pourquoi un abattage est autorisé avant de pousser les hauts cris.

Mme Verreault veut convaincre que la décision est le fruit d’une analyse en profondeur des options. «On ne coupe pas des arbres sans réfléchir. Ça ne se peut pas.»

«Il y a trop de gens qui pensent que la Ville fait juste couper des arbres», dit-elle. «Ça me dérange.»

Plusieurs fois durant notre échange, elle est revenue à la charge. Les perceptions des critiques seraient erronées. «On ne coupe pas à n’importe quel prix.»

Entre autres avancées au chapitre de la protection des arbres, cite-t-elle, la Commission d’urbanisme et de conservation de Québec (CUCQ) évalue maintenant la pertinence du tronçonnage avant d’accepter des projets dans les quartiers centraux.

«Je veux que les gens […] voient les efforts qu’on met», insiste Suzanne Verreault. «C’est certain que, quand il y a un développement, il faut prévoir qu’il y aura de l’abattage des arbres. Mais est-ce qu’on peut en sauver ? Est-ce qu’on peut en protéger ? Est-ce qu’on peut changer un peu l’architecture pour protéger le gros arbre mature qui se retrouvera en cour arrière ? Alors, on se prononce maintenant sur les arbres.»

«La Ville de Québec prend soin de sa canopée, veut une foresterie urbaine en santé», ajoute-t-elle. «On ne fait pas tout parfait, mais l’important c’est de vouloir s’améliorer»