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Trouvé derriere le cimetière St-Charles le long de la riviere St-Charles, il s'agit probablement d'une machoire de cheval.
Trouvé derriere le cimetière St-Charles le long de la riviere St-Charles, il s'agit probablement d'une machoire de cheval.

À la découverte d’un chantier archéologique caché, mais fascinant… [PHOTOS]

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
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Un chantier archéologique fascinant est en cours à Québec, à l’abri des regards. Quelques découvertes fort intéressantes y ont été réalisées. Le Soleil l’a visité pour vous.

RACONTER 275 ANS DE NOTRE HISTOIRE

Le terrain fouillé n’est pas visible de la rue. Il est d’ailleurs peu connu, puisque peu accessible. Voilà tout son attrait, les vestiges anciens n’ayant pas été abimés par l’urbanisation.

Nous nous trouvons dans une grande friche, en bordure de la rivière Saint-Charles, derrière le cimetière éponyme qui est d’ailleurs propriétaire du lot. Pour accéder au site, il a fallu emprunter une petite rue plutôt industrielle et franchir le rail. C’est là que nous attendaient, sous un grand chapiteau blanc, nos guides : Allison Bain et Karine Taché, professeures en archéologie au département des sciences historiques de l’Université Laval.

Il faut avoir l’œil aguerri pour repérer ces parcelles d’histoire dans le sol.

Derrière elles, une trentaine d’étudiants creusaient dans la boue. Car ce terrain vague est devenu, du 24 mai au 25 juin, le nouveau chantier-école en archéologie de l’institution d’enseignement.

Pourquoi ici ?

Pourquoi donc avoir choisi un champ, si loin du Vieux-Québec ? Parce qu’une investigation préliminaire réalisée par l’archéologue de la Ville de Québec Stéphane Noël, en 2019, annonçait des trouvailles : «Le site a le potentiel de raconter près de 275 ans d’occupation agrodomestique sur le bord de la rivière Saint-Charles, entre 1674 et 1948. Peu de sites en milieu rural dans la région de Québec offrent une telle intégrité. Cet excellent état de préservation est principalement le résultat de deux événements historiques ayant eu lieu au  20e siècle. Tout d’abord, l’implantation du chemin de fer en 1907 a créé une barrière artificielle […]. Puis, l’achat de ce terrain par la Compagnie du cimetière Saint-Charles en 1945 allait le protéger du développement immobilier important qu’a connu la banlieue de Québec après la Seconde Guerre mondiale.»

Nous nous trouvons dans une grande friche, en bordure de la rivière Saint-Charles, derrière le cimetière éponyme qui est d’ailleurs propriétaire du lot.

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LE CHANTIER-ÉCOLE EN ARCHÉOLOGIE DÉMÉNAGE

  • 1982 à 1991 et de 2000 à 2016 : Îlot des Palais (au bas de la côte de la Potasse)
  • 1996 à 1999 : Domaine de Maizerets
  • 2017 à 2019 : Îlot Anderson (Limoilou)
  • 2021 à 2024 : Ferme Cadet

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SUIVEZ LES GUIDES !

Bottes à embout d’acier aux pieds, nous entamons notre incursion privilégiée dans le chantier de la ferme de Cadet, du nom d’un des nombreux propriétaires successifs du champ, lui entre 1752 et 1766.

Ce terrain vague est devenu, du 24 mai au 25 juin, le nouveau chantier-école en archéologie de l’institution d’enseignement.

Le tour guidé est «exclusif» car les citoyens ne pourront venir voir. «Cette année, malheureusement, on n’accepte pas les visites du public», note Rachel Archambault, étudiante à la maîtrise. La faute à la COVID-19.

SOUS LA TENTE

Sous la tente, sur une grande table, l’équipe dispose les objets que les étudiants ont jugé les plus significatifs. Un rare bout de pipe en pierre, l’éclat d’une vieille lampe, le morceau d’une bouteille, le fragment d’un coquetier… Premier constat : il faut avoir l’œil aguerri pour repérer ces parcelles d’histoire dans le sol.

Un rare bout de pipe en pierre.

Spécialisée dans l’identification des petites pièces trouvées, la professionnelle de recherche Caroline Parent montre les documents de référence qui permettent d’apposer une date sur une faïence anglaise en analysant les dessins y figurant. On peut même retrouver l’atelier de fabrication grâce aux teintes des couleurs et aux motifs.

La professionnelle de recherche Caroline Parent montre les documents de référence qui permettent d’apposer une date sur une faïence anglaise.
On peut même retrouver l’atelier de fabrication grâce aux teintes des couleurs et aux motifs.

Un boulot effectué dans le laboratoire d’archéologie de l’Université Laval situé dans le Vieux-Québec, au collège François-de-Laval.

OPÉRATION NO 1

Un trou de fouille est une «opération». Ici, il y en a 5. Chacune est creusée par un quintette d’étudiants du baccalauréat, dirigés par un de la maîtrise.

Dans l’opération de 5 mètres par 5 mètres de son équipe, Étienne Corbeil regarde des pierres des champs alignées. Il y voit une construction. Du doigt, il pointe l’emplacement probable des poteaux de bois des anciens murs disparus.

«On soupçonne qu’on a une présence du XVIIe siècle», observe Allison Bain.

«Les plus anciens artéfacts proviennent de ce secteur-là», ajoute Karine Taché. «Dans de vieux plans, il y a un bâtiment là au XVIIe. Mais il faudra confirmer.»

Trouvé derriere le cimetière St-Charles le long de la riviere St-Charles, il s'agit probablement d'une pierre à fusil.

Selon les recherches effectuées par la Ville de Québec, la terre où nous nous trouvons a été concédée par le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, à Vincent Poirier dit Bellepoire le 6 mars 1673.

L’année suivante, il a revendu à Denis Dansac. Ce pourrait être sa maison, du moins ce qu’il en reste. Ou celle des propriétaires entre 1700 et 1729, Pierre  Racine et Louise Guyon.

OPÉRATION NO 2

Nous sommes maintenant à la fin du régime français et au début du régime britannique après la Conquête de 1759. Sous la supervision de Myriam Chercuitte-Leblanc, le coin d’une fondation en maçonnerie a été exposé. «Ce serait l’habitation entre 1730 et 1818», évalue-t-elle.

Dans les documents de référence, nous constatons que la propriété a appartenu à l’homme d’affaires Joseph-Michel Cadet, entre 1752 et 1766. Quand il a mis la main dessus, il y avait une maison, une grange, une écurie et une étable. Il n’a probablement pas habité ici, laissant le soin à des employés d’exploiter la terre.

Probablement la maison de la ferme Cadet.

Cadet était un des plus riches commerçants de la colonie, lit-on dans la documentation municipale. En 1756, il a signé un lucratif contrat «en vertu duquel il doit fournir des rations aux militaires, aux malades des hôpitaux, aux autochtones alliés, aux traiteurs des postes du roi, ainsi qu’à la population civile en période de disette.»

En 1760, Cadet «possède 17 terres dans la région de Québec […] en plus de la seigneurie de Mont-Louis, le domaine Saint-Joachim et le moulin à farine du Sault à la Puce (seigneurie de Beaupré)». Il a aussi plusieurs propriétés à Terrebonne, Québec, Montréal et Trois-Rivières.

OPÉRATION NO 3

L’étudiant William Harrison fouille plus loin. Mais il a mis au jour un coin de la même fondation. Lui penche pour une construction entre 1724 et 1750. Il nous montre l’intérieur de l’ancienne maison, l’emplacement de la cheminée. Dans la disposition des pierres, il voit également que la demeure a subi un agrandissement; une rallonge a été conçue sur une fondation moins solide que le bâtiment principal.

Une serrure.

OPÉRATION NO 4

Antoine Lepage, lui, creuse autour de la fondation d’un bâtiment de bonne dimension. «C’est une très grande maison. On croit qu’elle a été construite au début du XIXe siècle, au début des années 1800. On la voit sur plusieurs cartes [d’époque].»

Il y a toutefois beaucoup de débris de démolition dans son opération. Il pense que c’est le bâtiment qui a été détruit par le feu le 31 mai 1948, tel qu’on le découvre dans un article du Soleil publié le lendemain, que nous avons reproduit plus bas.

Récit de l'incendie du 31 mai 1948 dans <em>Le Soleil</em> du 1er juin 1948.

OPÉRATION NO 5

Éliane Gravel se trouve à 67 pieds, soit plus de 20 mètres, de l’opération no 4. Pourtant, sous ses yeux se trouve la même fondation, à l’autre extrémité.

À côté de son trou, nous voyons un bac blanc. Allison Bain nous montre le contenu, des trouvailles. Un bout de pipe, de la céramique, des os… La pipe est signée The Bell Pipe and Pottery Co., Limited.

Autres trouvailles,

Famille Bell

La famille Bell détenait la propriété entre 1827 et 1945. Quand le père est mort en 1837, deux fils ont érigé une manufacture de poterie là où se croisent aujourd’hui le boulevard Wilfrid-Hamel et l’avenue Saint-Sacrement. On y faisait des briques, des tuyaux d’égout, des pots à plantes, des théières, des crachoirs…

Famille Lachance

Entre autres occupants des lieux, une famille Lachance aurait aussi utilisé la terre durant la première moitié du XXe siècle. Selon Jacques Bois, président de la Société d’histoire Les Rivières, Émile Lachance cultivateur et laitier, avait acheté un lot situé entre l’actuel boulevard Wilfrid-Hamel et la voie ferrée (plus précisément localisée à l’ouest du boulevard Central sud à Duberger). Il louait également le champ où se déroulent les fouilles afin d’y faire paître ses vaches.

La famille Lachance à La Petite-Rivière.

Le nom Émile Lachance désigne aujourd’hui une rue et un parc situés dans l’ancienne municipalité La Petite-Rivière, fusionnée à Québec.

Un incendie survenu en 1948 aurait toutefois mis fin à l’exploitation de la ferme.

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1948 : LE FEU AVALE LE DERNIER VESTIGE AU REMOUS DES HIRONDELLES DANS LA VILLE DE PETITE-RIVIÈRE

Le dernier bâtiment toujours debout aurait été rasé par le feu le 31 août 1948, selon l’édition du Soleil du lendemain.

L’article intitulé «Destruction d’un vieil édifice» nous offre un résumé de l’histoire du site archéologique. Le court texte publié le 1er juin 1948 en page 9 est ainsi rédigé:

«Un ancien bâtiment de la propriété David Bell, acquise récemment par la compagnie du Cimetière St-Charles, qui était loué pour servir de grange à M. Reynald Sampel, cultivateur, de Petite-Rivière, a été complètement incendié au début de l’après-midi, hier, au Remous des Hirondelles. Il se trouvait alors dans l’abandon complet et n’abritait rien, sinon personne.»

«Les gens de l’endroit répètent en effet que ce corps de logis ayant appartenu originellement au duc de Richmond, qui avait bâti sa résidence sur ce site excellent, près de la rivière St-Charles, était souvent hanté de miséreux ou de jeunes couples qui faisaient servir sa solitude à leurs fins.»

«Avec cette grange disparaît le dernier vestige des bâtiments du duc de Richmond au Remous des Hirondelles. Il y a quelques années, après que la compagnie du Cimetière St-Charles eut acquis cet emplacement, l’ancien manoir ainsi que la vieille bâtisse qui abritait une poterie furent mis en démolition. Il ne restait plus que cette construction laissée debout pour l’utilité de quelques cultivateurs de Petite-Rivière.»

«L’incendie qui s’est déclaré vers 1 heure hier après-midi a fait intervenir les pompiers de Québec-Ouest. Ceux-ci, cependant, ne se rendirent pas sur les lieux, car ils trouvèrent l’accès fermé à tout véhicule automobile. Il n’y eut d’ailleurs à aucun moment de danger d’expansion, car ce bâtiment est tout à fait isolé. Les gens de Petite-Rivière, qui n’ont pas d’aqueduc, regardèrent la bâtisse se consumer sans pouvoir rien tenter pour maîtriser les flammes.»

Mise en contexte

Selon nos recherches, le Remous des Hirondelles était un lieu de baignade prisé des jeunes hommes et jeunes femmes de Saint-Sauveur et Saint-Malo. Il se trouvait dans la municipalité de Petite-Rivière, l’ancien nom de la ville de Duberger devenue un quartier de Québec.

Soulignons par ailleurs que la référence au duc de Richmond laisse les archéologues perplexes. Stéphane Noël, de la Ville de Québec, juge que cette information est difficilement vérifiable. «Selon toutes vraisemblances, elle  ferait référence à Charles Lennox, 4e duc de Richmond. Ce dernier est nommé gouverneur en chef de l’Amérique du Nord britannique le 8 mai 1818.» Son nom ne figure pas dans la liste des propriétaires successifs. Mais il se pourrait qu’il ait résidé ici avant de mourir de la rage à la suite d’une morsure de renard en août 1819.

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TOKEN ET AUTRES DÉCOUVERTES

Faute de pouvoir vous rendre sur place, vous pourrez visiter la page Facebook du chantier-école. Vous y cueillerez quelques infos supplémentaires, notamment au sujet de cette pièce de monnaie de 1815 trouvée sur place, un Half Penny Token.

Puisqu’il reste trois ans de fouilles sur ce site, vous pourrez sans doute y faire un tour éventuellement.