Le conseil municipal de lundi soir a été fortement teintée par le drame alors que les élus ont commencé la réunion avec une minute de silence à la mémoire des victimes. 

50 000$ pour les familles des victimes de l'attentat à la mosquée

L'administration Labeaume versera 50 000 $ au Centre culturel islamique pour aider les familles des victimes de l'attentat du 29 janvier. De l'argent donné maintenant, mais qui pourrait servir plus tard. Dans quelques mois lorsque les yeux se seront détournés, mais que la souffrance, elle, sera toujours bien réelle.
« C'est un geste concret que la Ville tenait à poser afin de venir en aide à ceux et celles qui ont vécu ce drame injustifiable et inacceptable », a dit le maire de Québec, Régis Labeaume, en point de presse avant le conseil municipal de lundi, le premier depuis la fusillade du 29 janvier qui a fait six morts et de nombreux blessés.
L'aide annoncée sera administrée par le Centre culturel islamique qui devra déposer un bilan annuel à la Direction générale de la Ville de Québec « pour assurer le suivi de l'utilisation de l'aide financière par l'organisme », peut-on lire dans le document justifiant cette décision du comité exécutif.
L'argent sera versé sous peu, mais Régis Labeaume n'a pas caché souhaiter qu'il serve à la santé des survivants « dans six ou sept mois ». Lorsque les traumatismes psychologiques et émotifs persisteront, une fois que les projecteurs et l'aide d'urgence se dissiperont. « Ceux qui étaient là, qui n'ont subi aucun dommage auront peut-être un ressac dans quelques mois. Il faut ajouter ces gens-là », a expliqué le maire de Québec.
Cette aide n'a rien de comparable en termes de contexte, mais l'administration Labeaume avait par exemple donné 100 000 $ à la suite du tremblement de terre meurtrier en Haïti en janvier 2010.
« Une couple d'années » pour se remettre
Cette aide financière aux victimes a été annoncée quelques heures après un bilan où Régis Labeaume a estimé qu'il faudra « des mois », même « une couple d'années » à Québec pour se remettre de l'attentat à la mosquée de Sainte-Foy.
Le maire de Québec aura cette semaine des rencontres avec des représentants de l'industrie touristique et du secteur économique pour cerner les effets de la tuerie sur le désir des touristes, des entrepreneurs et des travailleurs de venir dans la capitale.
Son administration veut établir un « plan de rétablissement » en fonction des atteintes au sentiment de sécurité et à l'image de Québec. « Rétablir, ça veut dire faire un diagnostic et se demander quels sont les gestes qu'on doit poser pour un rétablissement collectif et émotif », a spécifié le maire, qui dit avoir constaté en fin de semaine « un espèce de traumatisme dans la population ».
« Là, c'est terminé [l'événement comme tel], mais ça fait juste commencer. On en a pour des mois pis une couple d'années » à se remettre des « conséquences », a-t-il prévenu.
Des amis politiciens - la mairesse de Lac-Mégantic, Colette Roy-Laroche, et le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur - l'ont plus spécifiquement prévenu du contrecoup qui s'annonce. « On va frapper un petit mur dans trois semaines », a-t-il compris de leur expérience après le déraillement de train à Lac-Mégantic et les attentats terroristes à Bruxelles.
« Capacité à changer »
M. Labeaume se demande si les beaux discours entendus depuis le drame seront alors les mêmes. « Tout le monde est plein de bonnes intentions. Tout le monde veut qu'on s'aime les uns et les autres. Mais est-ce que dans trois semaines, un mois les mêmes discours vont recommencer? » a-t-il demandé, référant à nouveau aux « intérêts économiques » des radios privées et autres médias donnant dans l'opinion. « Il va falloir qu'on teste notre capacité à changer. »
Le maire n'entend toutefois pas faire des appels ciblés auprès d'entreprises spécifiques, car il dit vouloir éviter de « stigmatiser ».
Présent à la même conférence de presse lundi matin, le ministre responsable de la Capitale-Nationale est quant à lui revenu sur l'importance d'offrir des emplois aux membres de la communauté musulmane. « Il va falloir que des mentalités évoluent et il va falloir que ça évolue assez rapidement. Parce qu'il me semble qu'à compétence égale, on devrait avoir des opportunités qui sont égales. Ce n'est pas le cas », a fait valoir François Blais, qui est aussi ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale.
L'ex-professeur d'université a raconté que dans son ancienne vie, il éprouvait plus de difficulté à placer des stagiaires originaires de l'étranger que des « natifs ». « C'est curieux, quand il s'agissait d'un nom un peu étranger, on avait de la difficulté à trouver un stage », s'est-il rappelé.
Selon M. Blais, les mentalités s'ouvrent toutefois dans les milieux de l'éducation, des ordres professionnels et des affaires. Il demeure confiant que la rareté de la main-d'oeuvre, à Québec et au Québec, ainsi que le massacre de la Grande Mosquée contribueront à accélérer le processus d'intégration en emploi des immigrants.
Du silence à la parole au conseil municipal
Une minute de silence, plusieurs minutes d'interventions, touchantes. Le souvenir de l'attentat flottait sur le conseil municipal lundi soir, le premier depuis les tragiques événements de la Grande Mosquée de Québec.
«Collectivement, nous sommes passés par toute une gamme d'émotions. La surprise, l'incrédulité. Puis l'horreur et l'incompréhension, la colère et une grande douleur», a énuméré le maire de Québec, Régis Labeaume, dans son allocution en début de conseil municipal.
Une séance fortement teintée par le drame alors que les élus ont commencé le conseil avec une minute de silence à la mémoire des six hommes tués, de leur famille et des 17 enfants orphelins qu'ils laissent dans le deuil. Le maire Régis Labeaume et la chef de l'opposition Anne Guérette ont par la suite pris la parole pour des discours sentis sur l'attentat et ses suites pour la ville, ses citoyens et l'ouverture aux membres de la communauté musulmane. Tous ont dit vouloir que l'élan observé au fil de la dernière semaine se maintienne.
«Nous avons perdu des citoyens qui ont été injustement arrachés à leur famille, a dit Anne Guérette. Nous devons redoubler d'ardeur pour créer des ponts entre les communautés qui tissent notre société pour mettre fin à la spirale de méfiance et de haine.»
La chef de l'opposition a aussi félicité le travail des forces policières et des professionnels de la santé, de l'éducation et de tous les secteurs qui ont été sur la ligne de front.
Même charge émotive du côté de Rémy Normand, le conseiller du Plateau, district électoral dans lequel est située la mosquée visée par le suspect Alexandre Bissonnette. 
«Si à quelque chose malheur est bon», a-t-il dit, nous devons, par devoir de mémoire pour les victimes, «se servir de ce triste épisode» pour «faire tomber les murs». 
Le conseiller a aussi fait siens les récents mots du maire Labeaume en les amenant un peu plus loin. «Le maire a dit qu'il y a des choses qui ne pourront plus être dites. J'ajouterais à cela qu'il y en a d'autres qui devront l'être, et avec force et courage.»
M. Normand a aussi parlé de «résilience, cette capacité individuelle et collective de surmonter les défis avec solidarité».
Plusieurs conseillers et conseillères ont aussi tour à tour témoigné lors de ce conseil sans véritable joute politique. Lundi, l'heure était à la solidarité et les échanges plus épineux ont pris congé.
Le dilemme de la sécurité au conseil
La séance du conseil municipal de lundi se déroulait sans mesure de sécurité particulière à l'hôtel de ville de Québec. Questionné, le maire Régis Labeaume a dit ne pas souhaiter voir la «maison du peuple» coupée des citoyens. Même si, a-t-il convenu, la question de l'accès et de la circulation au conseil municipal est une préoccupation récurrente.
«Je suis toujours torturé entre renforcer les mesures de sécurité et, en même temps, c'est la maison de la population. On veut garder une accessibilité normale, on ne veut pas vivre dans la paranoïa, a-t-il dit. On n'a pas le goût de se barricader.»
Deux employés de la Ville de Québec touchés de près
Déjà bouleversée par l'attentat du 29 janvier, la Ville de Québec vit aussi le deuil de l'intérieur. Deux employés municipaux sont en effet au coeur de la tragédie, a révélé Régis Labeaume lundi. La fille du professeur de l'Université Laval Khaled Belkachemi, décédé dans l'attaque, est avocate à la Ville de Québec. Aussi, un employé du Service de l'environnement, Yassine Ksouri, était à la Grande Mosquée le soir du drame. «On apprend ça au fur et à mesure», a commenté le maire Labeaume.
L'allocution intégrale du maire Labeaume
Je souhaite revenir sur les événements extraordinaires de la semaine dernière. Évidemment, nos premières pensées vont aux victimes et à leurs familles. Un peu plus particulièrement, à quelques employés de la Ville qui ont été touchés par cet événement ainsi qu'à leurs familles. J'espère qu'ils ont ressenti tout l'amour que nous avons pour eux, toute la compassion et toute notre solidarité. Peut-être que le fardeau de leur deuil sera moins lourd à porter si nous y mettons tous l'effort. Je pense aussi à tout ceux et celles qui ont été blessés physiquement et émotivement lors de cette fusillade, à leurs proches dont la vie est désormais transformée.
Depuis les événements de dimanche, 29 janvier 2017, nous sommes collectivement passés par toute une gamme d'émotions. Il y a eu tout d'abord la surprise, l'incrédulité, l'horreur et l'incompréhension. Nous avons ressenti aussi de la colère et une grande douleur. Jeudi et vendredi dernier, ces émotions ont cédé le pas au recueillement et à la reconnaissance pour ceux qui ont perdu leur vie. Peut-être qu'ainsi, nous pourrons aspirer à une certaine rémission. Oui, le crime qui a été perpétré le 29 janvier dernier est une tragédie, mais depuis ce triste événement, une extraordinaire chaîne de solidarité s'est tissée à Québec.
Dès les premières heures du drame, nous avons été rassurés par le travail diligent de beaucoup de policiers, de services de secours ambulanciers, de médecins, de tout le personnel hospitalier qui a été impliqué dans deux ou trois hôpitaux. Ces gens ont parfois su faire la différence entre la vie et la mort. Les professionnels ont offert un soutien psychologique à ceux et celles qui ont vécu le drame et vu la mort de près. Tous et toutes ont déployé des efforts surhumains pour apporter soutien et réconfort, et je profite de l'occasion pour leur rendre hommage et les remercier tous et toutes car ils méritent pleinement qu'on salue leur travail.
À tous ceux et celles également qui nous ont accompagnés aux premières heures du drame, dimanche soir dernier, au sein du centre de commandement de la cellule de crise de la Ville de Québec - j'y étais, j'ai passé plusieurs heures là avec le directeur général de la Ville -, merci pour votre professionnalisme, pour votre efficacité, qui nous ont permis de prendre les meilleures décisions possibles dans ces moments critiques de l'histoire de notre ville. Merci à la population de Québec, à sa générosité, à sa grandeur d'âme qui s'est manifestée par les nombreux témoignages de sympathie reçus, par l'ouverture, par des encouragements et par la participation nombreuse à la vigile et à la marche qui a suivi. Merci aux instigateurs de cette vigile, de cette manifestation qui s'est tenue à Québec, mais aussi à Montréal et ailleurs au Québec. C'est une grande vague d'amour qui a déferlé et qui a réchauffé le coeur de ceux et celles qui ont tant souffert.
Je crois que par ces actions, la communauté musulmane de Québec et d'ailleurs ne s'est jamais sentie aussi soutenue et appréciée. Tant mieux si comme je le disais, la tragédie devient le ferment d'un nouveau possible pour tous et toutes. Peut-être faudra-t-il insister davantage pour que le «nous» de nos discours soit davantage ressenti comme inclusif, car dans mon esprit, il n'y a qu'une et seule collectivité à Québec, formée de femmes et d'hommes, d'enfants qui veulent vivre dans un environnement convivial et sécuritaire. Ils peuvent former des communautés culturelles différentes [inaudible] du langage.
Et je ne voudrais pas omettre non plus les nombreux témoignages de soutien et d'encouragement que nous avons reçus des maires de Paris, New York, Bruxelles, Chicago, Londres et de tant d'autres, et même du pape François. Je voudrais aussi, en votre nom, remercier les premiers ministres Justin Trudeau et Philippe Couillard, ainsi que Sophie Grégoire, Suzanne Pilote et Louise Vien pour leur présence significative et pour leur soutien indéfectible dans cette crise que nous avons traversée.
Le soir du drame, M. Couillard, qui était dans son comté, au Lac-Saint-Jean, a même insisté pour venir à Québec afin que nous puissions ensemble, ce qui explique notre sortie un peu tardive, avec le ministre Coiteux, rassurer la population de Québec et les membres de la communauté musulmane. Merci aux journalistes, qui n'ont pas travaillé dans des conditions faciles, mais qui ont traité l'information avec intelligence et respect. Je tiens à le souligner.
Merci encore au cardinal Lacroix, qui est revenu de Rome et qui a présidé une messe réunissant chrétiens et musulmans pour prier pour les victimes. Merci aussi à la Ville de Montréal d'avoir organisé une émouvant première cérémonie funéraire, et merci également à ceux et celles qui ont organisé celle de Québec vendredi dernier. Ces gestes de solidarité auxquels ont été associés plusieurs milliers de membres des communautés musulmanes de Québec, de Montréal, du Québec et d'ailleurs au pays ont permis, je pense, de mettre un baume sur la douleur que vivent les familles endeuillées.
J'aimerais exprimer toute ma reconnaissance et mon plus grand respect aux représentants de la communauté musulmane de Québec pour leur réaction modérée et si bien mesurée dans les circonstances. Ils ont fait preuve de grandeur et la population de Québec leur en sait gré. Ils savent qu'ils peuvent compter sur nous tous et toutes. Nous ne connaissons pas encore vraiment les réelles motivations de l'auteur de ces crimes, sinon qu'il visait à tuer, à détruire. Il aura plutôt réussi à créer des liens de coopération plus forts que jamais entre les citoyens de notre ville, au-delà de nos différences de sexe, de race, de religion ou autre.
Aujourd'hui, nous sommes tristes, mais viendra un jour où nous pourrons voir sous un autre jour la tragédie de dimanche dernier, et nous dire qu'elle aura permis de mobiliser les forces vives de notre population autour d'un mieux vivre ensemble. Et vous me permettrez une petite pensée pour les parents d'Alexandre Bissonnette, qui doivent vivre un énorme désespoir. Désormais, il ne faudra pas juste parler du vivre ensemble, il faudra le concrétiser. À force de répéter certaines formules, on se donne bonne conscience, mais de toute évidence, il reste beaucoup, beaucoup de travail à faire. Nous devons encourager les actions et les activités de rapprochement avec la communauté musulmane de Québec et avec toutes les communautés culturelles de Québec.
En terminant, ne devons-nous pas tous et toutes faire un petit examen de conscience? Sommes-nous certains de n'avoir jamais prononcé le mot de trop, d'avoir commis le geste malhabile qui peut avoir blessé ou heurté une partie de notre population qui a choisi de venir s'établir chez nous pour se rebâtir une vie nouvelle et à qui on a promis des lendemains qui chantent? Bien sûr que oui, nous l'avons fait, bien sûr que oui. Et à cet égard, les événements de la semaine dernière auront été une grande leçon. Je laisse chacun et chacune réfléchir à ceci en son âme et conscience.