Depuis quelques années,la prostitution s’est déplacée de la rue vers un monde plus virtuel. La «mise en marché» se fait sur de multiples sites Web, avec photo et description de la «marchandise».

Une plaignante raconte comment son ex-chum violent lui a fait «faire des clients»

«On était supposé passer une journée en amoureux. Mais ça a pas été ça...»

Jeanne*, aujourd’hui âgée de 18 ans, s’apprête à raconter la première fois où, à la fin de l’hiver 2018, elle a dû «faire un client».

Elle est la plaignante et la principale témoin de la poursuite au procès de son ex-chum, Charles*, aussi âgé de 18 ans, accusé d’agression sexuelle, d’agression sexuelle causant des lésions, de proxénétisme, de production de pornographie juvénile, d’avoir vécu des fruits de la prostitution juvénile et de trafic de cocaïne.

Jeanne n’est pas dans la salle d’audience; assise à côté d’une intervenante sociale, dans un autre local du palais de justice, elle écoute son entrevue filmée au poste de police il y a plusieurs mois. Elle répondra ensuite aux questions. Charles doit s’asseoir à l’extérieur du champ de la caméra. La mère de Jeanne et son beau-père sont là, eux aussi invisibles pour la jeune fille.

En entrevue avec l’enquêteur Christian Lachance de la police de Québec, Jeanne donne sa version à elle. Charles, toujours présumé innocent, aura l’occasion de témoigner pour sa défense lors de la suite du procès en chambre de la jeunesse, en septembre.

Jeanne et Charles sont tombés amoureux dans la maison de thérapie où ils tentaient de vaincre leur toxicomanie. Les débuts de la relation en décembre 2017 sont sans nuage.

Drogue et rêves de voyage

Mais de retour à la maison, Charles donne de plus en plus de drogue à sa copine. Il l’invite à s’habiller sexy lorsqu’ils vont voir des amis. Il lui présente son ancien voisin, Christopher Pardieu, depuis condamné à neuf ans de prison pour proxénétisme. Pardieu indique à Jeanne qu’elle peut le contacter si elle veut gagner de l’argent.

Charles commence à faire rêver la jeune fille avec des projets de voyage en Italie, en Tunisie et d’achat de condo. Il faut aussi, dit-il, rembourser des dettes pour la drogue consommée.

Charles achète à Jeanne un déshabillé noir et rouge. Il prendra des photos osées de sa copine qu’il utilisera pour faire une annonce Web de vente de services sexuels, allègue la jeune fille.

Jeanne ne se rappelle pas de la date exacte de la visite chez son premier client, en mars 2018. C’était à Charlesbourg et l’homme, dans la vingtaine, était un ami de Charles. «Il a été correct», commente-t-elle brièvement.

Petits motels

Après ce premier client, Jeanne affirme que Charles et un de ses amis l’ont promenée, souvent par véhicule Uber, dans des petits motels de Beauport, Drummondville, Victoriaville et Rivière-des-Prairies. Elle dit avoir vu un minimum de quatre clients à chaque endroit. Les services sexuels sont variés, dit Jeanne. De la relation sexuelle «standard» protégée, à la fellation et des relations anales jusqu’à «n’importe quel truc bizarre», ajoute-t-elle. Aviez-vous votre mot à dire? demande la procureure de la Couronne Me Jennifer Landry. «Pas vraiment.»

Jeanne dit n’avoir jamais vu l’argent payé par les clients. Charles et son ami, qui attendaient à l’extérieur de la chambre de motel, récupéraient les billets.

Ces semaines de la fin de l’hiver 2018 sont dans un genre de brouillard, pour Jeanne, qui affirme qu’elle consommait intensivement. 

Violence sexuelle

La jeune femme allègue que Charles a souvent été violent au lit avec elle, lui bouchant le nez durant les fellations, lui tirant les cheveux, la giflant, l’étranglant.

À une occasion, alors qu’elle était complètement intoxiquée, Jeanne a eu le frein de la langue arrachée lors d’une violente fellation. Comme Jeanne saignait et avait mal, Charles a appelé le 9-1-1, disant que l’accident était survenu alors qu’elle mangeait. La blessure s’est guérie toute seule en quelques semaines. La jeune fille a aussi subi une brûlure de cigarette, mais elle ne sait pas si Charles a fait exprès ou si c’est accidentel.

Jeanne est retournée en maison de thérapie le 8 avril 2018. Sa relation avec Charles s’est étiolée à partir de ce moment. La jeune femme allègue qu’au moment de la rupture, Charles lui aurait dit que si elle le trahissait, il allait la retrouver. «Avais-tu peur?» demande l’enquêteur Lachance, lors de l’entrevue. «Quand même», répond Jeanne, en jouant avec une mèche de cheveux.

* Prénoms fictifs. La Loi sur le système de justice pénale pour adolescents interdit de publier l’identité d’un accusé ou d’une plaignante.

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LUTTE CONTRE LE PROXÉNÉTISME: 350 ENQUÊTES EN COURS

Trois cent cinquante. C’est le nombre d’enquêtes que le lieutenant-détective Dominic Monchamp de l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme doit superviser à l’heure actuelle au Québec. Un nombre toujours croissant puisque le trafic de personnes est la deuxième activité criminelle la plus lucrative après la vente de stupéfiants.

La procureure de la Couronne Me Jennifer Landry avait invité le policier expert pour brosser un portrait du monde de la prostitution au Canada et au Québec pour la juge Judith Landry, qui entend le procès de Charles*.

Le lieutenant-détective Monchamp, rattaché au Service de police de la Ville de Montréal, travaille depuis 20 ans dans le domaine de l’exploitation sexuelle. 

Il connaît depuis longtemps les talents de manipulateurs des proxénètes, passés maîtres dans l’art de cibler les carences et les vulnérabilités d’une victime.

En 2013, le centre de renseignements policiers du Québec comptabilisait 1348 proxénètes. Les corps de police ne disposent pas de données plus récentes, affirme le lieutenant-détective Monchamp, en réponse à une question de l’avocate de défense, Me Anne-Marie Claveau.

Depuis quelques années,la prostitution s’est déplacée de la rue vers un monde plus virtuel. La «mise en marché» se fait sur de multiples sites Web, avec photo et description de la «marchandise». 

Les proxénètes n’indiquent jamais que leurs filles sont mineures; ils vont utiliser des termes comme nouvelle, étudiante ou lolita. La négociation se fait par message texte, le plus souvent sans que la jeune fille en ait connaissance. 

Aveuglement volontaire

Le rendez-vous avec le client est fixé dans un hôtel ou une résidence privée. «On en voit de plus en plus dans des logements loués par Airbnb, qui est très anonyme», indique le lieutenant-détective Monchamp. La prostitution reste aussi présente dans les milieux plus traditionnels comme certains bars de danseuses et salons de massage, note le policier.

Pour le lieutenant-détective Monchamp, des établissements font encore preuve d’aveuglement volontaire en tolérant la prostitution, «parce que ça fait partie de leur chiffre d’affaires».

L’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme enquête sur toutes sortes de proxénètes, du pimp indépendant jusqu’au crime organisé international. Les trafiquants de personnes sont de tous âges; les policiers ont arrêté des apprentis proxénètes dans des écoles secondaires.

Les revenus des proxénètes sont extrêmement variables selon les régions, les clientèles et les services offerts. «Ça peut aller de 0 à 2000 $ par jour par victime», indique le policier.

Les filles gardent d’énormes séquelles physiques et psychologiques des semaines ou mois passés entre les griffes d’un proxénète. C’est pour ça que c’est si difficile de les amener devant le tribunal, fait remarquer le lieutenant-détective Monchamp. Parfois, elles sont incapables de témoigner, elles ont des pertes de mémoire, des chocs post-traumatiques, développent un trouble de personnalité limite et restent aux prises avec la consommation de stupéfiants.»

* Prénom fictif