Un homme de la Beauce âgé de 63 ans a commencé lundi à subir son procès pour des sévices qu’il aurait infligés à neuf de ses enfants et à leur mère pendant une douzaine d’années. Trois autres femmes ont aussi porté plainte contre lui pour des crimes sexuels.

Un père accusé de sévices sur ses neuf enfants

Luc* se revoit à l’âge de 10 ans en train de courir en zigzag dans le bois pour échapper aux projectiles de carabine .22 que son père tire autour de lui. L’homme est ulcéré; le garçon a fait fuir le lièvre.

Un homme de la Beauce âgé de 63 ans a commencé lundi à subir son procès pour des sévices qu’il aurait infligés à neuf de ses enfants et à leur mère pendant une douzaine d’années. Trois autres femmes ont aussi porté plainte contre lui pour des crimes sexuels.

L’homme, trapu et corpulent, est détenu depuis son arrestation à l’automne 2015. Personne n’a voulu se porter caution pour lui. Il prend des notes et regarde fixement ses enfants qui ont commencé à raconter l’horreur.

Luc est le deuxième des garçons. Aujourd’hui âgé dans la fin de la trentaine, il témoigne calmement, les poings appuyés sur la rambarde devant lui. 

Il a du mal à se rappeler tous les coups. Pas parce que la mémoire lui fait défaut, mais parce qu’il en a tellement reçu «que c’est comme si on me demandait de dire tout ce que j’ai mangé aux repas dans mon enfance», image-t-il.

Il décrit un père colérique, imprévisible, qui n’acceptait aucune erreur. Les coups et les insultes étaient quotidiens, dit-il. 

Luc affirme que son père l’a frappé avec une bûche parce qu’il ne rentrait pas le bois assez vite. Un autre jour, le père l’aurait cogné avec un bidon pour du lait renversé. Le fils a eu aussi le pied fracassé par une masse. 

Le père aurait sombré dans une colère noire lorsqu’un enfant a laissé la porte du poulailler ouverte. Il aurait tué devant eux la chienne qui venait de croquer une poule.

Luc décrit péniblement les souffrances que sa mère, aujourd’hui décédée, a endurées. Il a encore en tête l’image de sa mère, traînée par les cheveux. Son père aurait pointé un couteau sur son ventre de femme enceinte. Plus tard, l’homme aurait assommé sa femme sur une table basse avant de la violer, sous les yeux de certains de ses enfants.

Le soir, les garçons n’avaient plus le droit de sortir de leur chambre, affirme Luc. «À ce moment-là, il faisait la tournée des chambres des filles, décrit-il péniblement. On entendait leurs plaintes.»

Ève* est l’une de celles qui auraient subi les assauts de son père. Dans son cas, elle se rappelle d’un épisode, à 13 ans, où son père l’a fait asseoir sur lui et l’aurait masturbée pendant qu’elle pleurait et protestait. 

Ève affirme avoir vu son père faire des attouchements à une de ses soeurs, âgée de sept ans, et lui avoir réclamé des fellations.

Ève dit avoir été battue, souvent. Elle porte encore dans son dos la cicatrice laissée par la boucle de ceinture.

Elle se rappelle avec émotion de son grand frère, qui s’avançait toujours pour recevoir les coups et protéger les plus petits.

Secte et motards

Parfois, la vie devenait plus calme. Le père venait alors de connaître une nouvelle communauté religieuse et entraînait toute sa famille avec lui.

Les enfants, de plus en plus nombreux, se sont promenés dans deux villages de Beauce entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990. Des proches et même la DPJ ont tenté de faire cesser les tourments des enfants et de la mère.

Le père a alors resserré encore davantage son emprise. Selon Luc, il a souvent aligné tous ses enfants dans le salon, les a mis en joue avec sa carabine de calibre .22 et a menacé de les tuer si quelqu’un parlait.

Le père aurait brièvement fait partie du groupe de motards Les Mercenaires, en Beauce. Il s’est acheté une Harley-Davidson et s’est mis à traîner ses garçons dans les clubs de danseuses. Le père a toutefois dû se sauver en Estrie quand des motards ont voulu lui faire un mauvais parti, affirme Luc.

Les abus cessent lorsque Luc atteint la majorité, dit-il. Ses parents se séparent et ses jeunes frères et soeurs sont placés en famille d’accueil.

Plus vieux, il fera quelques tentatives pour renouer avec son père. En vain.

Il va lui reparler seulement en 2015, lorsque l’homme, qui vit maintenant au Nouveau-Brunswick, s’est barricadé chez lui et menace de se tuer et de tuer des policiers.

C’est aussi à ce moment que Ève et ses soeurs choisissent de dénoncer celui qu’elles décrivent comme leur bourreau. Elles avaient entendu parler que leur père aurait récidivé auprès de petites filles sur des réserves autochtones. «On s’est dit qu’en ne dénonçant pas, on permettait qu’il fasse plus de victimes.»

Le procès doit durer trois semaines.

*Prénoms fictifs pour protéger l’identité des plaignants