Habitué des salles de cour, André Bérubé (ici en 2014) poursuit cette fois la Ville de Québec et son service de police parce que, dit-il, on a brimé son droit de manifester en plus de lui causer des dommages physiques et moraux le 5 juin 2012.

Un manifestant professionnel au combat

André Bérubé arpente nerveusement le corridor du palais de justice. Son témoin-vedette est en retard. Soudain, Amir Khadir, député solidaire, arrive. Le (nouveau) combat du manifestant professionnel peut maintenant commencer.
Bérubé, 47 ans, portant jeans et veston-cravate, est un habitué des salles de cour. Le vendeur d'équipements sportifs, passionné de droit, connaît les codes, sait comment manoeuvrer et abuse des expressions fortes comme «traquenard», «pandémonium», «chaos».
Le manifestant a déjà eu deux victoires remarquées aux petites créances contre la Ville de Québec. Mais il a échoué en cour municipale à faire tomber l'obligation pour les manifestants de dévoiler leur itinéraire à la police.
Cette fois-ci, André Bérubé poursuit la Ville de Québec et son service de police pour 11 320 $ parce que, dit-il, on a brimé son droit de manifester en plus de lui causer des dommages physiques et moraux le 5 juin 2012, en plein coeur du printemps érable.
À ses côtés, Martine Deraspe, une manifestante qui intente un recours similaire pour une manifestation de 2015.
Face à lui, la Ville n'ayant pas le droit d'envoyer ses avocats, c'est Martine Gosselin, agente aux réclamations à l'arrondissement La Cité-Limoilou, qui prend la place de la défenderesse.
Dans la salle, deux officiers et deux agents du service de police qui, visiblement, auraient préféré être ailleurs, n'importe où, en ce mercredi de mai.
Une demi-douzaine de militants, certains portant toujours le carré rouge, suivent attentivement le débat mené par leur camarade Bérubé. Sans oublier le député Khadir, qui attend patiemment de témoigner.
Illégale dès le départ
André Bérubé commence par raconter au juge Christian Brunelle de la Cour du Québec comment il a multiplié les invitations pour la manifestation du 5 juin 2012, organisée, elle aussi, pour protester contre la hausse des frais de scolarité du gouvernement libéral.
Bérubé dit avoir clairement annoncé sur Facebook que le groupe utiliserait le «parcours Basse-Ville», bien connu selon lui. Le manifestant se dit convaincu que la police de Québec a vu son message puisqu'elle fait une veille attentive des médias sociaux.
Grand drapeau rouge en main, André Bérubé nomme ses responsables de la sécurité et ses éclaireurs chargés de scruter la présence policière.
Les quelque 150 manifestants partent de l'Assemblée nationale en cognant sur leurs casseroles. Un jongleur amuse la foule. Une maman marche avec son enfant.
Moins de 10 minutes après le départ, les manifestants entendent la voix froide du lieutenant Francis Pétrin, qui annonce que leur manifestation vient d'être déclarée illégale, car, en entravant la circulation, elle contrevient à l'article 500.1 du Code de la sécurité routière, un article aujourd'hui invalidé.
Le cortège poursuit malgré tout sa route, perdant des joueurs petit à petit.
André Bérubé tente de feinter les forces policières en faisant piquer le groupe par la petite rue du Trésor, au grand plaisir des artistes, dit-il.
Les manifestants, qui sont maintenant environ 70, seront toutefois encerclés par l'unité de contrôle de foule sur la Côte de la Montagne.
C'est la fin de la manifestation et le début, plaide Bérubé, de gestes «brutaux» et «provocateurs» par les policiers de Québec.
Lui-même aura des ecchymoses après une «mise en échec» d'un policier. Un manifestant septuagénaire sera projeté au sol par trois policiers. Et à au moins deux reprises, un policier vise les manifestants avec son fusil, sans toutefois tirer de gaz irritant.
Khadir troublé
Le député Amir Khadir, portant un habitué des manifestations, paraissait un peu troublé mercredi après avoir revu les images de l'encerclement policier.
Le député Amir Khadir, portant un habitué des manifestations, paraissait un peu troublé mercredi après avoir revu les images de l'encerclement policier.
Pas qu'il ait été victime de violence ou que les policiers ont été irrespectueux, dit-il. «Ce qui était troublant, c'était de se faire arrêter pour une manifestation pacifique, a témoigné le député de Mercier. Toute notre démocratie a peu de valeur si on ne peut pas protéger le droit de manifester.»
Comme 64 autres manifestants - mais pas André Bérubé -, Amir Khadir a été menotté, amené à bord d'un autobus et conduit dans un stationnement à 5 km de là ou «déporté à l'autre bout de la ville», selon l'expression d'André Bérubé.
Des constats d'infraction de près de 500 $ seront donnés par la Ville à chaque manifestant puis abandonnés au bout de quelques mois.
Le capitaine André Turcotte, qui a vécu le printemps érable presque d'un bout à l'autre, a tenté de convaincre le juge Brunelle que le but de la police de Québec, c'est «de ne pas faire d'arrestation ou d'en faire le moins possible».
Dans l'après-midi du 5 juin 2012, le policier avait reçu un appel d'un manifestant, Virgile Dupras, annonçant qu'un groupe marcherait en Haute-Ville. Sauf que quelques heures plus tard, ce n'est pas cette direction-là que les manifestants menés par Bérubé ont prise.
«Notre objectif est de laisser les gens manifester, donner leur opinion, assure l'officier. Par contre, ça a des impacts majeurs si on ne sait pas où ils s'en vont.»
Pour la sécurité des manifestants et des autres usagers de la route, insiste l'officier, la police n'avait d'autre choix que d'arrêter la marche.