Alors que l'arrivée des secours aurait dû rassurer les otages de la mosquée, c'est l'inverse qui se produit : les témoins craignaient le retour du tireur tandis que les policiers ne savaient pas si des gens armés n'étaient pas toujours présents sur place.

Sept minutes d'horreur

«Je ne m'attendais pas à vivre ça à Québec.» Et pourtant, ce survivant de l'attentat de la Grande Mosquée qui réside à Québec depuis bientôt 15 ans a vécu de très près ce qu'il croyait inimaginable.
Ses enfants venaient tout juste de terminer leurs devoirs. Nacef (nom fictif) quitte alors la maison pour la Grande Mosquée de Québec, où se déroule dès 19h30 la prière du soir. Craignant d'arriver en retard, il fait vite; et, exceptionnellement, il s'y rend seul. «Une chance», dira plus tard celui qui préfère garder l'anonymat.
Vers 19h45, la prière se termine. Fidèle à ses habitudes, Nacef prend quelques minutes pour bavarder avec des amis, notamment du match de la Coupe d'Afrique des nations entre l'Égypte et le Maroc, qui s'est joué plus tôt dans la journée.
En pleine discussion, il entend alors un fort et distinct «tac, tac, tac». Bien qu'intriguant, le bruit ne l'inquiète pas outre mesure. «On pensait que c'était un feu d'artifice», explique-t-il. Mais peu de temps après, il voit un homme courir dans la mosquée avec ses enfants dans les bras et quitter par une sortie de secours. C'est alors qu'il aperçoit le tireur... et son pistolet.
«J'ai paniqué, et je me suis mis à courir.» Vers où? «J'ai suivi la foule», répond Nacef, qui a accepté pour la première fois de parler publiquement des événements.
Appel à l'aide
Il se retrouve alors couché par terre dans une section étroite de la Grande Mosquée de Québec, avec une quinzaine d'hommes. Incapables de faire un geste, ils attendent.
À 19h55, Nacef réussit tout de même à composer le 9-1-1 sur son téléphone cellulaire. À ce moment, l'attaque vient tout juste de commencer.
Comme les médias l'ont déjà rapporté, Alexandre Bissonnette se retire à deux reprises de l'enceinte de la mosquée pour recharger son arme. Pendant que cessent une première fois les coups de feu, l'épicier bien connu Azzedine Soufiane tente, en vain, de désarmer le tireur. Un geste héroïque auquel il ne survivra pas.
Le témoin ayant accepté de se confier au Soleil, lui, demeure étendu au sol aux côtés d'autres personnes terrorisées, parmi lesquelles un homme blessé par balles qui se trouve encore aujourd'hui dans un état critique.
Pendant le calme de la deuxième recharge, Nacef voit le professeur à l'Université Laval Khaled Belkacemi tenter de se sauver par une sortie de secours située près de l'espace restreint où le chercheur était réfugié. L'homme de 60 ans n'y parviendra pas. Il sera abattu en pleine fuite par le tireur, raconte Nacef.
Celui-ci témoigne d'ailleurs de ces actes de violence avec un calme déconcertant. Pas qu'il y soit insensible, au contraire. C'est qu'après avoir raconté son histoire des dizaines de fois, il semble avoir pleuré toutes les larmes qu'il avait à pleurer; même ses yeux secs ne parviennent toutefois pas à dissimuler sa tristesse et son état de choc.
L'attaque prend fin tout juste après 20h. Alors que l'arrivée des secours doit rassurer les otages de la mosquée, c'est l'inverse qui se produit. Car d'un côté, les témoins craignent le retour du tireur et, de l'autre, les policiers ne savent pas si des gens armés ne sont pas toujours présents sur place. «C'est la panique», explique Nacef. La dernière d'une soirée noire.
L'événement aura au total duré sept minutes. Sept minutes durant lesquelles tout a changé. Sept minutes d'horreur.