La sergente Julie Marcotte, en charge depuis l'automne dernier du programme de santé mentale au Service de police de la Ville de Québec

Santé mentale et justice: l'art délicat de la désescalade

Les taux de criminalité sont en baisse et le travail des policiers de Québec se transforme, glisse de plus en plus vers le travail social. Les problèmes de santé mentale, de dépendance et d'itinérance font désormais partie du quotidien. L'enjeu est de départager les cas dangereux des cas qui dérangent et d'éviter si possible de judiciariser. Je suis allé m'asseoir dans la voiture de la sergente Julie Marcotte, en charge depuis l'automne dernier du programme de santé mentale au Service de police de la Ville de Québec. Voici mon rapport.  2e de 3
En plus de quatre heures de patrouille avec la sergente Julie Marcotte à filtrer les appels liés à la santé mentale, pas un seul crime. Je n'ai entendu que des cas de détresse ou de désarroi.
Chaque matin, Mme Marcotte relit les rapports des cas de la veille pointés par les patrouilleurs. Elle cherche les liens, fait des suivis.
Elle a remarqué que lorsqu'en santé mentale, des noms reviennent, parfois plusieurs fois par semaine. Sa liste «d'habitués» compte 178 noms. Le nombre grimpe tranquillement. Des cas documentés qu'on saura comment aborder au prochain appel.
Pas vraiment de profil type. Des hommes, des femmes, des jeunes, des plus âgés venant de milieux aisés ou pas. La maladie mentale ne fait pas de discrimination.
Dans ses formations aux collègues, Mme Marcotte explique aux patrouilleurs comment reconnaître les symptômes de trouble de personnalité, de paranoïa, de schizophrénie, de démence, de comportement antisocial.
Il faut adapter l'approche à chacun. Il suffit parfois de «laisser sortir l'émotion». À d'autres moments, ça prend des efforts et de la créativité.
«Le cerveau d'un schizophrène est comme une succession de gruyères», décrit Mme Marcotte. «Pour que le message se rende, il faut que les trous soient alignés».
S'il n'y a pas de réponse après avoir répété deux ou trois fois une question, il faut essayer autre chose.
Les 550 policiers patrouilleurs de la police de Québec ont été formés cet hiver sur la «désescalade» de personnes en crise. Comment parler pour apaiser, quoi dire, quand le dire, quoi faire, quand toucher, quand ne pas toucher.
Une des clés est alors d'identifier le vrai besoin et de s'assurer que les besoins de base sont comblés; on tente de revaloriser la personne, etc.
La collaboration avec les institutions publiques n'est pas toujours facile. Il y a des règles de secret professionnel et des cultures du silence.
Les médecins, psychiatres et institutions ne partagent qu'avec réticence l'information qu'ils détiennent. Cela limite ce que la police peut faire et les suivis possibles.
Il y a aussi le «risque» d'être manipulé par la personne devant soi. Ça «complexifie les interventions», perçoit-elle.
Certains savent ce qu'il faut dire ou ne pas dire pour obtenir la réaction qu'ils cherchent.
Premiers intervenants
La police de Québec a «calqué» son modèle d'intervention sur celui de Vancouver.
À la différence de Montréal ou Sherbrooke, il n'y a pas de travailleur social dans ses véhicules de patrouille.
Les policiers sont les premiers intervenants et développent ainsi leur propre expertise en santé mentale.
Au besoin, ils font appel aux travailleurs sociaux de PECH, spécialisés dans les interventions de crise.
Par contrat, PECH doit être présent dans les 30 minutes suivant l'appel de la police. «Comme pour la pizza», s'amuse Benoit Côté, dg de l'organisme.
La police de Québec travaille aussi avec La Boussole, le Centre de crise, la maison Lauberivière, etc. On essaye toujours d'impliquer la famille ou des proches pour résoudre les crises et faire les suivis.
En 2016, PECH est intervenu 1600 fois à la demande de la police de Québec, ce qui donne quatre fois par jour en moyenne.
C'est 200 cas de plus qu'en 2015 et quatre fois plus qu'en 2002 lorsque fut formalisé le partenariat avec la police.
On pourrait y voir le signe qu'il y a davantage de cas de santé mentale.
Mais c'est peut-être aussi que les policiers sont mieux formés pour détecter les problèmes de santé mentale. Ils réfèrent davantage à des spécialistes plutôt que de judiciariser.
Pour Benoit Côté, la hausse des interventions suggère que les ressources publiques ne suffisent pas ou ne sont pas assez connues pour répondre aux besoins.
Lorsque survient une crise, les gens ont le réflexe d'appeler le 911 ou la police qui au besoin, relaie la demande vers PECH, ce qui soulage la police et éviter la judiciarisation.
Mais il arrive que les policiers n'aient pas le choix. Ils ont une marge de manoeuvre pour les règlements municipaux, mais aucune pour le Code criminel et les fautes graves (vente de drogue, vols à main armée, etc.). Ils doivent alors faire enquête en vue d'accusations criminelles.
La Ville de Québec a créé en 2013 un programme d'intervention multisectoriel d'accompagnement à la cour municipale (IMPAC).
Il permet à des personnes avec des problèmes de santé mentale, de toxicomanie ou d'itinérance d'éviter la prison pour des infractions mineures ou des dettes de contraventions.
Sur une base volontaire, les participants s'engagent à se reprendre en main et à faire des travaux compensatoires.
Deux des juges de la cour municipale sont assignés à l'IMPAC. À terme, les participants reçoivent un certificat de réussite.
***
L'heure où les gens rentrent du travail
C'est la fin de l'après-midi. L'heure où les gens rentrent du travail et retrouvent leur milieu de vie. C'est souvent là que ça se passe.
Nous sommes un mercredi. Statistiquement, c'est une journée plus occupée pour les cas de santé mentale. Allez savoir pourquoi. «Le mystère du mercredi», s'amuse Julie Marcotte.
Inversement, il ne se passe rien le dimanche pendant La Voix. La moyenne est d'une douzaine de cas par jour.
Le risque augmente au lendemain de grosses nouvelles. Les gens ont vu le journal et pensent reconnaître leur cas. Il y a une «appropriation d'événement».
Ce mercredi-là, entre minuit et la fin de la soirée, la police de Québec enregistrera 18 appels de «santé mentale». J'étais dans la voiture de Mme Marcotte lorsque les appels décrits ci-dessous sont entrés.
16h45
Appel de détresse entré plus tôt au CLSC est relayé à la police. Dans des courriels et sur les boîtes vocales, une dame a tenu des propos suicidaires.
Elle vit seule avec son fils autiste de 19 ans et est au bout du rouleau. Elle a même songé à l'«abandonner» à une urgence d'hôpital pour que quelqu'un le prenne en charge.
Les patrouilleurs constatent que la dame est déboussolée, mais n'a pas d'intentions suicidaires ou violentes.
Le matin même, elle avait consulté un médecin qui lui avait prescrit des Ativan pour dormir.
Elle a appris quelques heures plus tard qu'elle était recalée sur la liste du CLSC. Le répit qu'elle espérait d'ici 72 heures ne viendrait que dans 90 jours.
La dame a sans doute été pénalisée parce qu'elle pourrait avoir de l'aide de sa famille ou recourir à de l'aide privée. Mais la famille finit aussi par s'épuiser. Pour la dame, ce fut le point de rupture.
Dénouement : Les patrouilleurs s'assurent que des proches viennent épauler la dame. Ils font un suivi auprès du CLSC pour l'aviser que la menace de suicide était un cri du coeur pour avoir de l'aide. Après l'appel de la police, la dame sera «remontée» sur la liste de priorité. En théorie, elle pourra avoir le répit demandé, mais à cause des règles de confidentialité du CLSC, la police ne sait pas si cette aide a été reçue.
16h57
Appel de Place de la Cité pour un vol de voiture. Les agents de sécurité pensent cependant que le plaignant, un homme de 80 ans, a simplement oublié où il a garé sa voiture. Ça a toutes les apparences d'un problème de démence.
L'homme habite le voisinage. Les agents de sécurité ont parlé au téléphone à son épouse qui croit que son mari ne devrait plus avoir le droit de conduire.
L'homme confirme aux patrouilleurs que c'est la deuxième fois qu'il perd sa voiture cette semaine et qu'il oublie parfois des événements.
Dénouement : Les policiers raccompagnent l'homme chez lui. Son fils passera plus tard récupérer la voiture. Des démarches seront faites auprès de la SAAQ pour lui faire retirer son permis de conduire.
17h
Appel du Centre de crise pour une dame qui a pris des médicaments pour se suicider.
Dénouement : La dame est transportée à l'hôpital pour traiter une surdose de médicaments.
17h45
Pendant une chicane de famille, une dame qui souffre de démence vient de quitter la maison. Les proches s'inquiètent. La dame sera retrouvée 45 minutes plus tard.
Dénouement : La police quitte les lieux après avoir confié la dame à l'organisme PECH.
17h50
Un passant vient d'appeler la police pour rapporter qu'un homme qu'il croit intoxiqué, erre au milieu de la chaussée près de la gare du Palais. Les patrouilleurs s'approchent. L'homme de 54 ans n'est pas intoxiqué. Il a peut-être un problème de santé mentale, mais il sait où il est et sait où il s'en va, chez lui à Vanier.
Dénouement : Les patrouilleurs laissent l'homme continuer à pied son chemin vers sa résidence.
18h20
Appel du Centre de crise pour une dame qui s'automutile. Elle veut aussi prendre sa médication pour se suicider. La dame est connue de la police.
Dénouement : Les policiers conviennent d'envoyer la dame au centre hospitalier pour une évaluation. Le transport se fera par ambulance.
18h45
Appel d'un directeur d'école qui s'inquiète des propos menaçants à son endroit faits sur Facebook par un élève. Depuis un temps, le directeur a observé un changement de comportement de cet élève. Il fait notamment une fixation sur le film La Matrice. Une intervention par lettre et une autre auprès du père n'ont rien changé. Les patrouilleurs vont le rencontrer. Ils estiment que la menace ne justifie pas un P-38 (détention lorsqu'une personne est jugée dangereuse pour elle-même ou pour autrui).
Dénouement : Le dossier est transmis aux policiers-écoles qui recommanderont un contact avec l'organisme La Boussole, spécialisée dans le soutien à l'entourage d'une personne atteinte d'un trouble mental.
18h56
Appel des ambulanciers qui demandent de l'aide pour contrôler une dame en crise qui crie, dit qu'elle va se suicider et menace de tuer son ex-conjoint. Elle a un plan pour passer à l'acte.
La dame dans la vingtaine a cessé de prendre sa médication depuis deux semaines. La police a été appelée récemment pour faire sortir son ex-conjoint de son logement.
Les patrouilleurs prennent le temps d'écouter la dame, la laissent sortir ses émotions, tentent de la revaloriser. Ils lui expliquent sans la brusquer qu'ils vont la conduire à l'hôpital.
Dénouement : La dame s'est calmée et consent à aller à l'hôpital. Elle sera transportée en ambulance. En sortant de son logement, je l'entends remercier avec chaleur les policiers.
19h05
La police reçoit une ordonnance initiée par l'Institut universitaire de santé mentale (Robert-Giffard). Une dame dans la cinquantaine menace de se suicider. Il faut aller la chercher à son domicile pour la conduire à l'hôpital.
Dénouement : La dame est transportée par les policiers au centre hospitalier.