Axel Mbongo affirme s’être fait interpeller plus d’une dizaine de fois depuis le printemps par des policiers de Québec dans le quartier Saint-Roch, où il travaille de soir et de nuit.
Axel Mbongo affirme s’être fait interpeller plus d’une dizaine de fois depuis le printemps par des policiers de Québec dans le quartier Saint-Roch, où il travaille de soir et de nuit.

Profilage racial à Québec?

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
Un soir de la mi-novembre, Axel Mbongo marchait sur la rue Saint-Joseph en direction du Café Van Houtte quand une voiture de la police de Québec a tourné le coin de la rue de la Cité et s’est arrêtée près de lui.

La policière, accompagnée d’un collègue, a ouvert la fenêtre et lui a ordonné de marcher sur le trottoir. «Comme d’habitude, on m’a demandé mes papiers d’identité», se souvient M. Mbongo, 28 ans, un ancien athlète de l’équipe d’athlétisme du Rouge et Or qui possède une entreprise d’entretien ménager. Puis, les patrouilleurs l’ont laissé partir. 

Depuis le printemps, Axel Mbongo affirme qu’il s’est fait interpeller plus d’une dizaine de fois par le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) dans le quartier Saint-Roch, où il travaille de soir et de nuit. 

Axel Mbongo dit qu’il aurait pu comprendre que les policiers l’interpellent une ou deux fois parce qu’il aurait éveillé leurs soupçons en se déplaçant seul la nuit dans le quartier. Mais il croit que la fréquence des interpellations — au moins deux fois par mois, estime-t-il — n’aurait jamais été aussi élevée s’il avait été Blanc. 

«Je pense que c’est du profilage racial, dit-il. Ça ne peut être rien d’autre que la couleur de ma peau.»

L’entreprise de M. Mbongo, TVM Service d’Entretien Ménager, fait affaire avec une trentaine de restaurants et de cafés à Québec et à Lévis. Le soir et la nuit, entre 23h et 7h, son équipe de concierges nettoie les cuisines et les salles à dîner en l’absence des clients.

Parfois, quand Axel Mbongo n’a pas assez d’employés, il fait le ménage lui-même. Mais la plupart du temps, il fait la navette d’un resto à l’autre à pied ou en vélo pour superviser le boulot. C’est pendant ces trajets nocturnes qu’il affirme se faire interpeller par les policiers.

Par exemple, le 17 juin, vers 4h du matin, Axel se dirigeait vers un ménage au restaurant Louise Taverne & Bar à vin, sur la rue Saint-Paul, lorsqu’il a été intercepté par deux patrouilleurs. Les policiers lui ont remis une contravention parce que sa bicyclette n’était pas munie d’un feu rouge arrière. Mais M. Mbongo croit que c’était seulement un prétexte pour vérifier ses pièces d’identité. 

Un soir cet été, allègue-t-il, des policiers l’ont interpellé sans motif devant le Ashton sur le boulevard Charest. «Je marchais. Ils étaient de l’autre bord de la rue. Ils ont fait demi-tour! Ils sont venus me voir. Rendu là, je commençais à être écœuré. Ça faisait comme quatre fois. Je leur ai dit : “Est-ce qu’il y a un problème?” Ils m’ont répondu : “On est des policiers, on peut parler aux citoyens”.» Ils lui ont demandé ses papiers. 

Le 6 novembre, Axel Mbongo marchait sur la rue du Parvis. À ce moment, relate-t-il, deux voitures de police se sont arrêtées près de lui, des policiers l’ont arrêté, menotté et embarqué dans une voiture de patrouille. Ils lui ont expliqué que son manteau jaune ressemblait au manteau beige d’un suspect. Ils ont vérifié son identité et l’ont relâché après une quinzaine de minutes. 

Lors de sa dernière interpellation, à la mi-novembre, près du Café Van Houtte, M. Mbongo était en colère. «Je leur ai dit : “Prenez ma photo, affichez-la en grand dans votre bureau chef, et foutez-moi la paix!”»

+

Le rappeur de Québec Webster

+

Pas étonnant, selon Webster

Le rappeur Webster, qui dénonce depuis des années la discrimination policière envers les Noirs à Québec, n’était pas étonné par le témoignage d’Axel Mbongo. Il dit avoir subi lui-même de nombreuses interpellations policières parce qu’il est Noir. 

«Ce sont des choses que j’ai vécues plus souvent qu’à mon tour, très souvent dans ma vie. Je ne les compte plus.» Le rappeur affirme qu’il s’est déjà fait interpeller le matin en allant travailler pour Parcs Canada au parc Cartier-Brébeuf et souvent en marchant le soir dans les rues de Limoilou ou de Saint-Roch. 

Son cas est loin d’être isolé, estime-t-il. Selon lui, le profilage racial est une pratique répandue au sein du SPVQ et elle se manifeste notamment par les interpellations sans motif suivies de contrôles d’identité. «Tous mes amis Noirs, sans exception, l’ont vécu», dit Webster. 

La disparité des interpellations selon l’identité raciale n’a pas été étudiée pour la capitale. Mais à Montréal, un rapport sur le sujet commandé par le Service de police de la Ville de Mont­réal (SPVM) a fait grand bruit en octobre. Il montre notamment qu’entre 2014 et 2017, les Noirs ont été quatre à cinq fois plus à risque d’être interpellés par les policiers que les personnes de race blanche. 

Dans les services de police en Amérique du Nord, c’est «généralement ce type d’écart» qui est observé, remarque Victor Armony, professeur au Département de sociologie de l’UQAM et un des trois chercheurs qui ont mené l’étude. 

M. Armony souligne que lui et ses collègues n’avaient pas le mandat d’identifier les causes de cette disparité au SPVM. Or, la littérature scientifique montre qu’il existe chez les policiers — et dans la population en général — des biais inconscients qui conduisent à associer les Noirs à la criminalité.  

«Le policier qui dit : “Moi, ça me semble louche” n’est peut-être pas conscient du fait qu’en partie, son idée de “louche” est que l’individu est Noir», explique M. Armony.

Axel Mbongo ne croit pas que les patrouilleurs de la police de Québec sont racistes. Mais il pense que la «culture» organisationnelle du SPVQ ne prépare pas suffisamment les policiers à reconnaître leurs préjugés. «Les policiers, ils sont dans un système où ils font des associations : jeune, Noir, 3h du matin, criminel», dit M. Mbongo.

«Je suis un entrepreneur, je respecte les lois, je contribue à la société, ajoute-t-il. Mon cas prouve que, quelque part, cette façon de raisonner est très fragile.»

+

Le chef du Service de police de la Ville de Québec Robert Pigeon

+

AUCUNE «CONNOTATION RACISTE», DIT LE CHEF DU SPVQ

Le chef du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), Robert Pigeon, est prêt à croire qu’Axel Mbongo a été interpellé plusieurs fois, mais il nie tout profilage racial. 

«On va le croire sur parole que c’est une dizaine de fois, dit M. Pigeon à propos de la dizaine d’interpellations qu’Axel Mbongo affirme avoir subies. Mais nous, on n’a pas de statistiques sur ça.»

En entrevue mercredi après-midi au poste de police de Sainte-Foy, le chef Pigeon a indiqué au Soleil que les contrôles d’identité ne laissaient pas systématiquement de traces dans les banques de données du SPVQ et qu’aucune fiche d’interpellation n’avait été créée concernant M. Mbongo. 

Le SPVQ n’a pas été en mesure non plus de vérifier si des patrouilleurs avaient sondé la base de données du Centre de renseignements policiers du Québec, par exemple pour vérifier si M. Mbongo faisait l’objet d’un mandat d’arrestation ou avait un dossier criminel (il n’en a pas). 

«Soupçons raisonnables»

Quoi qu’il en soit, le chef Pigeon est persuadé qu’il ne s’agit pas de profilage racial. Les policiers du SPVQ n’interpellent jamais une personne parce qu’elle est noire, mais parce que son comportement soulève des «soupçons raisonnables» dans l’esprit des policiers sur une possible infraction. «Ça n’a pas de connotation raciste, dit-il. Ce serait un Blanc, ce serait la même chose.»

Les interpellations fondées sur de tels soupçons sont légitimes pour prévenir le crime, estime Robert Pigeon. «Peu importe la couleur, le policier, sa job, c’est de vérifier ses soupçons raisonnables.»

Pour autant, cela ne doit pas devenir un moyen de collecter des renseignements, selon. M. Pigeon. Le chef se dit d’ailleurs contre le carding, une ancienne politique de collecte de renseignements de la police de Toronto qui prévoit l’interpellation et le contrôle d’identité de personnes de façon arbitraire. Cette politique a cessé en 2018. 

Le chef Pigeon souligne que tous les patrouilleurs ont suivi une formation de huit heures en 2011 sur le profilage racial et social. «Peut-être qu’on serait rendus à relancer ça», dit-il. 

D’ici là, M. Pigeon promet de s’assurer que le SPVQ fera un suivi auprès d’Axel Mbongo afin de comprendre ses récriminations. Il compte organiser une rencontrer entre M. Mbongo et un commandant du poste de police du quartier Saint-Roch.