Me André Gaulin, dans la salle des assises du vieux palais de justice de Québec, rue Saint-Louis, où l’avocat n’avait pas mis les pieds depuis plus d’un quart de siècle.

L’itinéraire d'André Gaulin, le doyen de la défense

«C’est le seul endroit où on se sent vraiment avocat.»

Me André Gaulin, 76 ans, n’a pas mis les pieds dans la salle des assises du vieux palais de justice de Québec, rue Saint-Louis, depuis plus d’un quart de siècle.

D’instinct, il se dirige vers les bancs des jurés. Jeune procureur de la Couronne, il s’accoudait à la rambarde de bois pour regarder les messieurs et les dames — surtout les dames — dans les yeux. 

Sourire aux lèvres, l’avocat entend encore résonner les coups frappés au sol par l’huissier à la verge noire, l’officier qui marquait l’ouverture des débats aux assises criminelles. Il se rappelle d’une salle pleine de spectateurs, écoutant les procès dans un silence recueilli.

Dans les corridors envahis par la fumée de cigarette, juges, avocats et accusés se croisent et s’interpellent. Le samedi matin, les procureurs de la Couronne et leurs collègues de la défense déjeunent ensemble à côté des cellules, avant la séance de comparutions.

Aujourd’hui, c’est le ministère des Finances du Québec qui occupe le magnifique bâtiment dessiné par Eugène-Étienne Taché. Depuis 1983, Me Gaulin et tous ses collègues ont dû déménager leurs pénates dans le nouveau palais de justice, près de la gare du Palais. «La boîte à savon», grommelle l’avocat, en haussant les épaules.

La fierté du fils d’ouvrier

Cet automne, le Barreau de Québec a remis à Me Gaulin la médaille du Conseil pour souligner son 50e anniversaire d’inscription au tableau de l’ordre. L’avocat a dit n’être pas disponible pour la cérémonie; il a envoyé une jeune collègue qu’il affectionne particulièrement pour récupérer la médaille.

N’allez pas croire que l’avocat soit sans orgueil. Lorsqu’un procureur de la Couronne, nouvellement arrivé à Québec, lui a demandé son nom en pleine salle de cour, André Gaulin lui a jeté un regard noir. «André Gaulin, Barreau 1967. Avant que tu ne sois né!»

Costaud et sportif, André Gaulin a grandi dans le Vieux-Limoilou, cadet d’une fratrie de 10 enfants. Son père ouvrier et sa mère ménagère auraient bien aimé avoir un prêtre dans la famille. Mais ils ont été fiers d’avoir un garçon avocat. «Quand je n’étais pas dans les journaux, mon père m’appelait pour me demander si j’étais en vacances!» se souvient Me Gaulin.

À ses débuts à la Couronne, André Gaulin gagnait 6700 $ par année. «J’en dépensais plus que ça», rigole-t-il.

Même s’il a apprécié chacune de ses années au ministère public, l’avocat fait le saut à la défense en 1975, par goût du défi et aussi pour le salaire, ajoute-t-il. 

Depuis déjà quelques années, Me Gaulin a diminué le rythme. Il compresse ses journées de travail et part chaque hiver quelques mois en Floride. Mais il ne pense même pas à arrêter. «Parce que j’aime ça.»

Lorsque le doyen vient s’asseoir au local des avocats de défense, il a toujours mille anecdotes de cour à raconter. En salle d’audience, l’avocat garde sa réputation d’adversaire coriace. 

En 2011, Me Gaulin a réussi à faire acquitter l’homme d’affaires Tommy Nittolo de complot et d’importation de 100 kilos de cocaïne. Nittolo a été le seul parmi une trentaine d’accusés à être ainsi blanchi.

Le septuagénaire assure ne bénéficier d’aucune prime à l’ancienneté lorsqu’il entre à la cour. Les jeunes avocats de défense rétorquent qu’ils n’ont d’autre choix que de lui laisser la priorité dans la file!

Trop de formule 1

André Gaulin aime le droit comme au premier jour. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des sursauts d’indignation.

Comme lorsqu’il a l’impression qu’on punit davantage le crime que l’individu. Ou lorsqu’une peine minimale vient lier les mains du juge, au détriment de son client.

Lorsqu’André Gaulin a étudié à l’Université Laval, dans les années  60, les professeurs enseignaient que le droit va avec une certaine lenteur. «Il faut laisser la société évoluer et quand on constate qu’un phénomène est là pour rester, là, il peut y avoir une modification du droit», résume l’avocat.

Aujourd’hui, le criminaliste dit assister à une course de Formule 1. «La pression sociale permet des changements rapides, c’est épouvantable, déplore-t-il. On modifie le Code criminel à toute allure.»

Ce que Me Gaulin appelle le «tsunami Jordan» est venu ajouter à la frénésie, constate-t-il. «On dirait qu’on veut régler le dossier avant qu’on comparaisse! fait-il remarquer. Si je règle au bout de deux mois pour faire plaisir à tout le monde, comment je peux prouver que mon client est réhabilité?»

Marié «quelques fois», dont une fois au vieux palais de justice, André Gaulin n’a pas eu d’enfant à lui. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir parfois eu le goût «d’adopter» certains clients plus amochés par la vie. Il repense à ce jeune, accusé de vol. «Moi je savais que quand il était petit, son père le faisait voler dans les magasins. Et s’il ne ramenait rien, il avait une volée, résume l’avocat. Dans ce temps-là, je fais autant avocat que papa.» 

Me André Gaulin (au centre), à l’époque du procès du pilote Jean-Paul Leblanc.

Cause marquante, souvenir amer

Mars 1970. Le pilote de brousse Jean-Paul Leblanc, 30 ans, fait face à une accusation de négligence criminelle causant la mort. En faisant une plongée avec son Beaver, il a fauché et tué le technicien Patrick-Guy Giguère à Fort-Chimo (Kuujjuaq).

Le juge Georges-René Fournier, de la Cour du Banc de la Reine (maintenant Cour supérieure) préside le procès dans la grande salle des assises criminelles. À sa droite, les 12 hommes du jury écoutent la preuve que leur présente un jeune procureur de la Couronne de 29 ans, Me André Gaulin.

Dans le Nord, les vols à basse altitude ou «passes» sont courants. Les pilotes embauchés par des compagnies ou le ministère des Richesses naturelles de l’époque doivent être capables de voler à 50 pieds du sol — parfois moins —, pour repérer des travailleurs et leur faire des signaux.

Le 3 juillet 1968, le capitaine Jean-Paul Leblanc conduit des techniciens du ministère des Richesses naturelles près du Lac Hendry. Au moment de venir les chercher en après-midi, le pilote de brousse fait soudain une descente vertigineuse vers les travailleurs rassemblés dans une clairière. Les employés plongent vers le sol, mais l’un d’eux, Patrick-Guy Giguère, est frappé mortellement à la tête.

Aux yeux de la Couronne, le pilote a fait cette manœuvre dangereuse pour s’amuser, pour faire peur à ses compagnons de travail. Me André Gaulin réussit à faire accepter une preuve d’actes similaires qui montre que le pilote a déjà fait pareil manège par le passé.

Pour l’avocat de la défense Me Marc-André Drouin, le drame n’est que le résultat d’un horrible accident, comme l’enquête du coroner l’a conclu avant le procès. Le pilote Leblanc a la réputation d’être fiable et consciencieux. Il est si atterré par la mort du technicien qu’il sera incapable de témoigner pour sa défense.

Au terme d’un des plus longs procès à se tenir à Québec cette année-là, les jurés vont condamner le pilote de brousse.

Jusqu’en cour suprême

Quarante-sept ans plus tard, Me Gaulin garde un souvenir un peu amer de cette cause marquante. «J’avais suggéré un sursis de sentence, explique l’ancien procureur de la Couronne. Mon but, ce n’était pas d’avoir la tête du gars, mais de faire cesser ce jeu dangereux dans le Nord. Malheureusement, le juge a donné deux ans de pénitencier.»

Le verdict et la peine ont été maintenus en appel, jusqu’en Cour suprême.

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POUR EN SAVOIR PLUS : Si l’actualité judiciaire des années 1960 et suivantes à Québec vous intéressent, vous pouvez consulter les archives du Soleil ici:
http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2639011