Pour la première fois en 26 ans de carrière, le directeur du Centre de détention de Québec, Christian Thibault ouvre (une petite partie de) sa prison à un journaliste.

«Le gardien qui arrive, c'est comme un monstre de plus»

Que va-t-il se passer en dedans? Mon fils aura-t-il les soins dont il a besoin? Sa place ne serait-elle pas plutôt dans un hôpital, une clinique ou un centre de thérapie? Les mères (et les proches) qui voient partir un fils fragile pour la prison se posent toutes les mêmes questions. Le Soleil s'est rendu au Centre de détention poser ces questions au directeur Christian Thibault.  3e de 3
En apparence, rien ne distingue l'aile 9-D des autres secteurs de détention. Le même béton propre avec des murs blancs; un gris verdâtre au sol, sur les cadres de portes et aux barreaux.
Dans l'aire commune éclairée au néon, deux longues tables et des bancs de métal vissés au sol. Une douzaine de détenus y prennent leurs repas et collations, à moins de préférer manger seul dans sa cellule.
Une lumière blanche filtre des trois fenêtres obstruées par des stores à l'intérieur et des barreaux de béton à l'extérieur. Elles donnent sur la cour gazonnée, déserte à cette heure, et sur ses murs hérissés de barbelés.
Sur l'étagère dans le coin, un sac de pain tranché, et posés sur le plat des grilles, des gobelets de carton numérotés où des détenus ont réservé leur pomme.
Dans le local voisin, une buanderie avec laveuse, sécheuse et dans le coin, un téléphone. Chacun est responsable de son lavage avec le savon acheté à la cantine.
Collés sur le poste de garde et au mur de la buanderie, les numéros de téléphone du Centre de prévention du suicide, du protecteur du citoyen et de l'aide juridique.
Les détenus ont été renvoyés à leur cellule le temps que Le Soleil prenne des photos. Au bout de quelques minutes, on les entendra cogner aux murs pour marquer leur désir de retrouver leur «liberté».
Rien ne distingue l'aile 9D, disais-je, sauf le plus important : sa clientèle. Depuis 2015, cette aile est réservée à des détenus qui ont des problèmes de santé mentale.
Les agents carcéraux qui y travaillent se sont portés volontaires et reçoivent l'accompagnement nécessaire.
«Un gros succès», évalue le directeur du Centre de détention de Québec, M. Christian Thibault, qui, pour la première fois en 26 ans de carrière, ouvre (une petite partie de) sa prison à un journaliste.
Dans cette aile 9D, on mise davantage sur les relations personnelles, l'encadrement et la négociation que sur les mesures disciplinaires traditionnelles d'une prison.
On enverra le détenu réfléchir dans sa cellule, on prendra plus le temps de lui expliquer.
Lors des formations, le personnel apprend «comment les détenus se sentent quand ils sont envahis par les symptômes», décrit la travailleuse sociale Guylaine Cayouette, de PECH, qui assiste à notre entretien.
Mme Cayouette connaît la prison pour y travailler quatre jours par semaine depuis 10 ans.
«Pour la personne, un gardien qui arrive, c'est comme un monstre de plus, un méchant de plus, une voix de plus» dans une tête tourmentée, décrit-elle.
«Il y a une technique, une façon de faire avec eux autres». Baisser le ton, ne pas toucher la personne. Avoir le moins de stimuli possible, explique Mme Cayouette. Les pensionnaires du 9D sont ainsi logés un par cellule plutôt qu'en «occupation double».
Cela entraîne des coûts additionnels pour le Centre de détention qui n'aurait pas les budgets ni l'espace pour en ouvrir davantage.
Les douze places du 9D peuvent sembler dérisoires pour une population de 757 détenus (700 hommes) au Centre de détention de Québec.
Surtout que 60 % des détenus dans les prisons du Québec ont des problèmes de santé mentale, selon une étude du Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal (2008).
La proportion vaut pour le centre de Centre de détention de Québec, croit le directeur Thibault.
«Les prisons sont un concentré de personnes qui ont des problèmes», rappelle-t-il.
On y retrouve des cas «graves» comme la schizophrénie, la psychose ou la bipolarité; d'autres, moins graves comme les troubles d'adaptation ou d'anxiété, souvent doublés de problèmes de consommation.
Selon des études, la moitié des détenus ont déjà eu des idées suicidaires et près du tiers ont déjà fait des tentatives.
Tous ne pourront être logés dans l'aile 9D. Selon les cas, on dirigera ceux qui le nécessitent vers une aile de «comportements violents», dans un secteur de «protection» ou à l'infirmerie, qui compte 30 lits.
Par la force des choses, la majorité des personnes qui ont des problèmes de santé mentale seront logées dans des ailes régulières où ils cohabiteront avec les autres détenus.
Le centre de détention a mis en place des mesures de détection des cas problèmes de santé mentale.
À l'arrivée à la prison, chaque détenu est rencontré par le personnel infirmier ou carcéral. Il y a une liste de questions. On vérifie s'il y a des médications à prendre et on appelle au besoin à sa pharmacie. Y a-t-il des problèmes de santé mentale, des idées suicidaires? On repère les cas qui demandent des suivis.
Ceux qui échappent à l'examen d'entrée ou qui surgissent plus tard seront signalés à mesure que les gardiens les repèrent.
Parfois, c'est un autre détenu qui «lève le flag». S'il constate par exemple que leur «coloc» ne va pas, ne mange plus, se parle tout seul à voix haute toute la nuit, etc.
«Entendre des voix, c'est pas grave», analyse Mme Cayouette. «C'est pas une urgence, c'est un phénomène.
S'il n'y a pas de voix mandatoires qui disent d'aller tuer le gardien de prison, c'est pas dangereux. Ça peut être dérangeant, envahissant, mais pas dangereux». On départage ainsi les urgences des cas qui peuvent attendre.
Quelqu'un qui est déprimé et qui n'est pas suicidaire, ça se peut que ça prenne du temps, concède M. Thibault.
Il faut aussi savoir qu'un détenu est toujours libre de prendre ou pas sa médication.
Malgré les précautions, la prison d'Orsainville échappe quelques détenus qui se suicident chaque année.
La prison est un milieu «anxiogène», décrit le directeur.
Les personnes qui ont des problèmes de santé mentale risquent de «se faire embarquer sur la tête. L'hygiène est parfois inexistante, ça les stigmatise», rapporte Mme Cayouette.
Il y a aussi la pression de codétenus pour obtenir leurs médicaments. On a beau exiger qu'ils avalent leurs pilules devant personnel, il y a toujours moyen de tricher. Le troc fait partie de la culture carcérale.
On doit aussi composer avec la manipulation, qui «fait partie de la toxicomanie», dit Mme Cayouette.
«On le sait qu'on se fait manipuler; on est capable de composer avec ça, on les détecte», assure M. Thibault.
Les «cas» de santé mentale à problème seront confiés à l'infirmière de la prison (24h sur 24), à Mme Cayouette, à un médecin ou à l'urgence de l'hôpital de l'Enfant-Jésus.
Bon an mal an, la travailleuse sociale rencontre près de 300 détenus différents. «Je pourrais être deux et on aurait du travail», analyse­-t-elle. Un euphémisme.
Chaque mardi matin, une équipe multidisciplinaire se réunit. On passe en revue la semaine de chacun. On discute de ce qu'il faut faire.
Le Centre de détention de Québec emploie 17 professionnels, criminologues, psychologues, travailleurs sociaux, sexologues, etc. Tous les agents ont reçu une formation de 18h en santé mentale et de 8h sur le suicide.
Un médecin passe un jour et demi par semaine à la prison. Un contrat de service avec un médecin généraliste de Mont­réal, aucun médecin de Québec n'ayant répondu à l'appel d'offres. Entre ses visites, il répond aux appels.
«Dans le meilleur des mondes, on aimerait avoir un psychiatre», dit M. Thibault. Comme il aimerait sans doute plus de personnel spécialisé.
Mais hors des prisons, il y a aussi des délais pour voir un psychiatre, rappelle M. Thibault.
La prolifération des «drogues de synthèse» a un impact sur la santé mentale, constate-t-il. Pas tant dans le nombre de cas que parce cela les rend plus complexes.
«La consommation vient donner une couleur à tous les autres symptômes, les amplifie», précise Mme Cayouette «Ça devient plus grand que nature parce qu'ils sont intoxiqués».
La consommation est jugée par les tribunaux comme un geste volontaire, rappelle-t-elle. Elle ne peut servir d'excuse pour échapper à la prison.
Il est prévu que les soins de santé mentale à Orsainville soient éventuellement pris en charge par le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et services sociaux) de Québec.
Un virage similaire a déjà été fait dans d'autres régions.
Reste à prouver que les malades incarcérés seraient mieux servis par le CIUSSS.
Quand on regarde comment le CIUSSS gère les CHSLD, on se dit qu'il est d'abord au service du «système» avant d'être au service des citoyens dans le besoin. Mais c'est un autre débat.
Des personnes avec des problèmes de santé mentale se retrouvent parfois en prison à cause du type de défense qu'elles ont choisi.
Elles auraient pu aller dans la filière du tribunal administratif qui offre un meilleur suivi médical, mais où ce suivi s'étirera sur une plus longue période.
Les «plus wise» font parfois le calcul qu'ils seront libérés plus vite par la filière judiciaire.
Les mères inquiètes voudraient épargner à leur fils la pression et le stress de la prison. «La maman, c'est sûr qu'elle ne voit pas la même défense que son fils», constate Guylaine Cayouette.
La maman dit à l'avocat : «Soignez-le», mais le fils dit à l'avocat : «Sors-moi de là».
La prison n'est pas le milieu idéal pour les personnes qui ont des problèmes de santé mentale, même lorsqu'elle fait tout ce qu'elle peut pour en atténuer les conséquences.
La réalité est aussi que rien n'est parfait non plus en dehors des murs. On y vit aussi des pressions, des tentations, des délais, des essais-erreurs, des rechutes, des échecs, des abandons, des solitudes.