Les ambulanciers de Vancouver sont extrêmement occupés en raison des nombreuses surdoses au fentanyl qui surviennent dans la ville depuis des mois.

Le fentanyl fait des ravages à Vancouver

Les sirènes résonnent jour et nuit au coeur de Vancouver, où les secouristes tentent de sauver des usagers de drogue en surdose. Mais ils arrivent souvent trop tard et les morgues sont pleines. En cause : le fentanyl, une drogue plus puissante que l'héroïne, qui inonde la ville depuis des mois.
La métropole de la côte pacifique du Canada, réputée pour sa douceur de vivre, fait face à une crise sanitaire inédite à cause de ce nouvel opiacé synthétique mortel : 128 personnes sont mortes en novembre de surdose au fentanyl en Colombie-Britannique, dont 13 en une seule nuit, un record absolu pour la province.
Les surdoses sont devenues la première cause de mortalité accidentelle au Canada, devant les décès liés aux armes à feu et les accidents de voiture.
«Personne ici n'a décidé de devenir un junkie, affirme Martin Steward, 44 ans. Quelque chose s'est produit dans la vie de ces gens, au niveau émotionnel, mental ou physique, qui les a menés là où ils sont aujourd'hui», dit-il.
Lui-même usager de cette drogue, il explique ne s'approvisionner que chez des revendeurs fiables et ne jamais se shooter seul, pour avoir de l'aide au cas où.
«Ils s'en vont... tous morts»
Martin Steward gère aussi l'un des centres de traitement de Downtown Eastside, un quartier délabré de la ville et épicentre de la crise actuelle.
«De plus en plus de personnes que je connais s'en vont... tous morts de surdose», raconte Mary Mootrey, 59 ans dont 25 passés dans ce quartier où certaines rues autrefois pleines de vie sont désormais dépeuplées.
Downtown Eastside concentre plus des deux tiers des cas de surdose au fentanyl de la ville et l'hôpital St. Paul's a traité plus de 6000 cas de surdose cette année, raconte la Dre Nadia Fairbairn, contre quelques cas par jour auparavant.
Les autorités de Colombie-­Britannique ont déclaré l'urgence sanitaire car le fentanyl, ultra-­puissant et bon marché - la pilule est vendue 2 $ -, remplace désormais l'héroïne et sert à couper la plupart des stupéfiants vendus sous le manteau.
À Vancouver, les infrastructures de traitement sont saturées et les centres de désintoxication ont des listes d'attente de plusieurs semaines.
«La morgue est pleine»
«Il y a toujours eu un problème, ici, raconte Martin Steward. Mais maintenant, la morgue est pleine.»
Downtown Eastside a longtemps accueilli des personnes pauvres ou en détresse, notamment dans des hôtels bon marché. Petit à petit, les consommateurs de drogue ont investi le quartier, comme nombre de personnes atteintes de maladies mentales lorsque la province a fermé ses plus grands établissements psychiatriques sans fournir de solution de rechange.
«Beaucoup de gens ici sont sous traitement et sont des cibles pour les vendeurs de drogue», explique Neil Arao, responsable d'Insite, un site d'injection sous surveillance.
Au moins 1200 habitants du quartier ont été diagnostiqués avec une maladie mentale et une dépendance, assure-t-il, bien qu'il soit difficile d'obtenir des chiffres officiels.
Insite a dû prolonger ses heures d'ouverture et accueille désormais jusqu'à 700 consommateurs par jour.
Jusque-là, seules une ou deux surdoses étaient à déplorer chaque jour. Mais le chiffre est passé récemment à 15 en moyenne, dit M. Arao.
Les premiers signes de l'arrivée du fentanyl au Canada remontent à 2013, avec le démantèlement d'un laboratoire de transformation de fentanyl à Montréal. Mais la drogue, utilisée pour couper d'autres substances illicites, s'est rapidement propagée à travers tout le pays.
Selon une enquête réalisée par le quotidien Globe and Mail, la majorité des laboratoires clandestins démantelés depuis 2013 se situaient dans l'ouest du Canada, où les taux de morts par surdose aux opiacés sont parmi les plus élevés du pays.
Made in China
Pour soulager les hôpitaux et tenter de juguler l'épidémie, une clinique mobile de traitement des surdoses a été installée à Downtown Eastside. Des bénévoles, installés dans des locaux ou des tentes dans le quartier, distribuent des trousses de naloxone, une substance injectable qui contre les effets d'une surdose aux opiacés. La province a financé 18 000 trousses.
Pour limiter l'arrivée du fentanyl au Canada, les autorités canadiennes ont récemment annoncé vouloir coopérer avec la Chine, d'où proviennent la plupart des opiacés synthétiques bon marché. Mais sur Internet, des vendeurs chinois proposent d'envoyer directement des colis discrets contenant du fentanyl par la poste, rendant la tâche des autorités douanières d'autant plus difficile.
Selon M. Steward, bon nombre de vendeurs de drogue ne savent pas eux-mêmes qu'ils vendent du fentanyl, et la plupart des consommateurs ne sont pas en état d'être vigilants.
Les solutions évoquées vont de la dépénalisation des drogues dures à la prescription d'héroïne, en passant par davantage de centres de réhabilitation. Mais à long terme, la réduction du nombre de consommateurs est indispensable, soulignent les experts, et les traitements doivent s'attaquer avant tout aux causes de la dépendance.
Pour l'instant, les autorités tentent tant bien que mal de limiter les surdoses mortelles, mais les perspectives de survie sont limitées si la personne en besoin n'a pas accès à une aide immédiate. Neil Arao précise que le terme de «crise» implique qu'elle aura donc une fin... Mais «je me demande si ce n'est pas devenu la norme», conclut-il.