De sa propre initiative, Le Soleil a accompagné un duo de paramédicaux sur le terrain pour un quart de travail, vendredi, de midi à 20h.

Huit heures avec un duo d’ambulanciers

Dénonçant un manque d’effectifs sur les routes de la capitale et que leurs conditions de travail se dégradent, les ambulanciers accentuent la pression sur le ministre de la Santé, Gaétan Barrette. Ils qualifient la situation «d’enjeu de sécurité publique» et attribuent au moins trois décès récents à des délais d’attente indus. De sa propre initiative, Le Soleil a accompagné un duo de paramédicaux sur le terrain pour un quart de travail, vendredi, de midi à 20h.

12h 

«Exceptionnellement tranquille»

Le Soleil arrive à 11h45 à la caserne de Dessercom Québec, près du parc Chauveau. Dans le grand hangar, le duo d’ambulanciers qui a accepté de trimbaler des journalistes s’affaire à préparer le véhicule (stérilisation, etc.). À midi tapant, l’équipe (nous sommes «le 51») doit se rapporter et être disponible.

Fine neige à l’extérieur, Vendredi fou dans les magasins, Le Soleil s’attend à un départ en trombe, mais ce n’est pas le cas. La répartition place le 51 en attente au point stratégique L’Ormière-Chauveau, pour ainsi dire à la caserne. L’un des ambulanciers, Jonathan Lemieux-Langlois, est un peu dérouté par ce lent début de journée en présence médiatique. «C’était ma crainte… c’est exceptionnellement tranquille.»

13h 

Misère humaine 

Les priorités sont établies en fonction des renseignements donnés à l’appel au 9-1-1.

Ça y est, notre numéro sort. Le 51 se voit attribuer un appel de priorité 1 (0 étant le plus urgent et 8, son opposé). Les priorités sont établies en fonction des renseignements donnés à l’appel au 9-1-1. Tout est dit en code (Clawson) sur les ondes radio et Le Soleil n’y comprend rien. «Le patient présente un saignement, a une respiration anormale. Il a vomi du sang, donc il pourrait s’agir d’une hémorragie interne», explique Jonathan.

Les niveaux de priorité les plus critiques permettent aux ambulanciers d’adopter la «conduite d’urgence». Nous nous retrouvons donc sur L’Ormière, le pied au plancher à travers les véhicules, ce qui «implique des risques».

Sur les lieux en moins de cinq minutes, le duo s’équipe de trois trousses et se dirige à l’appartement désigné. Le sentiment d’urgence baisse rapidement à la vue du patient assis sur un sofa en train de griller une cigarette. «On va éteindre la cigarette s’il vous plaît, lance Jonathan à son arrivée. […] Pourquoi avez-vous appelé l’ambulance?» demande-t-il.

C’est un cas de «détresse humaine» comme les ambulanciers en voient régulièrement. Le patient habite un petit appartement encombré, répond d’une voix faible aux questions et a visiblement consommé de l’alcool. Sa santé physique «n’est pas le problème principal», nous explique Jonathan.

À un certain point de la conversation avec les ambulanciers, l’homme se met à pleurer et fait des confidences qui sont inutiles de relater ici. «Des cas comme ça, tu l’as ou tu ne l’as pas. Ça prend beaucoup d’empathie, de patience.» Durant le dialogue, les signes vitaux et la glycémie du patient ont été vérifiés. Un électrocardiogramme viendra une fois dans l’ambulance.

Pleurant et gémissant, l’homme est transporté et soulevé dans les escaliers. Dans l’ambulance, il s’accroche à la main de Jonathan. «Je vous ai promis que je ne vous lâcherais pas jusqu’à l’hôpital, je vous lâche pas», lui répond-il. La conduite d’urgence n’est pas nécessaire pour le retour. «Il n’est pas en danger de mort.»

Moins urgent que prévu, ce cas précis n’était pas injustifié, dit Jonathan, puisque l’homme semblait en grande détresse. Mais des cas de «misère humaine» font parfois réfléchir les travailleurs ambulanciers. «Est-ce que c’est le bon véhicule pour eux?» Il existe ailleurs au pays le concept d’ambulance communautaire pour ce type de cas, explique notre hôte.

14h 

Rétention

Le 51 arrive à l’Enfant-Jésus avec le patient. Le Soleil ne peut traverser les portes de l’hôpital. En somme, l’homme doit passer par le triage et être admis, comme tout patient qui se présente à l’urgence.

Plus d’une heure s’écoule avant de procéder, l’état de santé du patient n’étant pas le plus préoccupant. Tant que la civière de Dessercom est occupée, l’ambulance est réputée non disponible. 

Un refoulement à l’urgence peut donc retarder des ambulances. «Tout est dans tout. Si un maillon de la chaîne est faible, tout le reste est affaibli», souligne Jonathan à son retour. «C’est l’une des plus grandes frustrations du métier. On entend des appels [de haute priorité], mais on ne peut pas y répondre.» 

15h 

Pause manquée

En quittant l’Enfant-Jésus, le 51 tomberait normalement en pause-repas. Une équipe a 15 minutes pour se déplacer vers le lieu de sa pause et de 30 à 45 minutes de repas selon la durée du quart de travail (8-10-12 heures). Le duo a l’obligation de rester sur le territoire et de garder sa radio ouverte. 

Dans notre cas, l’équipe choisit de se rendre à la caserne, mais tombe sur un trafic monstre. Le temps d’un détour chez Tim Hortons et de subir la congestion routière, la pause est déjà terminée. Seul le coéquipier de Jonathan a pu manger et le 51 est affecté à l’arrivée d’un avion-ambulance. 

16h 

Transfert

Le duo d’ambulanciers est affecté à l’arrivée d’un avion-ambulance.

L’avion-ambulance du gouvernement du Québec compte à son bord trois patients et du personnel médical. Trois patients signifie trois ambulances. Notre équipe sera chargé de transporter une patiente en provenance des Îles-de-la-Madeleine. Elle a subi un choc à la colonne vertébrale. «On va y aller en [conduite d’urgence], mais mollo», nous dit l’ambulancier.  

Le chemin de l’aéroport vers l’Enfant-Jésus, où vont généralement les polytraumatisés, se fait en pleine heure de pointe. Le Soleil en profite pour poser quelques questions.

«Aujourd’hui, on n’a pas vu de cas où une vie était en danger. Quand ça arrive, et qu’une personne décède, comment passe-t-on à travers?»

«Il faut se faire une carapace», explique Jonathan, qui admet que les cas lourds sont plus rares, mais parfois difficiles à oublier. «Ça prend des nerfs assez solides.» Il concède avoir dû quitter son quart de travail une fois, après un drame. «Je n’étais plus focus.» Les urgences impliquant des enfants sont règle générale très sensibles. 

Le transfert de la patiente se fait rapidement et la rétention est d’environ 30 minutes à l’Enfant-Jésus. 

18h 

Non merci, trop long

Le prochain appel concerne une femme âgée qui disait souffrir de frissons et d’une fièvre. En priorité 7, elle attend depuis 16h (plus de deux heures) qu’une ambulance se présente. Comme aucune ambulance n’était disponible, elle s’est retrouvée dans la pile des appels «hors délais».

Le 51 arrive à destination et cogne à la porte de la résidence. Tout est noir à l’intérieur comme à l’extérieur, la porte est barrée et personne ne répond. «Je vais aller voir derrière mais... si on n’ouvre pas, il va falloir qu’on fasse défoncer [avec l’assistance des policiers]», dit Jonathan. La loi oblige les ambulanciers à prodiguer des soins à ceux qui les demandent, et tant qu’ils n’ont pas la preuve que la patiente va bien, pas question de partir. 

La répartition rappelle la dame. Elle décroche. «Elle est partie se coucher», apprend-on. Après avoir trop attendu, cette femme refuse d’ouvrir aux ambulanciers. Le central semble obtenir de nouvelles informations sur son état de santé, ce qui permet de conclure à un refus de traitement. Pas besoin de la police, donc. «En 11 ans de carrière, c’est la première fois qu’on me la fait, celle-là!» rigole Jonathan.

Ce qui est moins rare, ce sont des cas non urgents où les ambulanciers se font «ramasser» par des citoyens à bout de patience. 

19h

Suite et fin

Le duo d’ambulanciers fera un peu de supplémentaire. Il reste à remplir le camion de carburant, nettoyer les équipements et s’assurer que tout est prêt pour l’équipe suivante.

Le dernier appel pour le 51 ressemble drôlement au premier de la journée. Fait notable, l’ambulance est au nord de Charlesbourg et doit se rendre à Beauport en urgence. «Si le point de service de Beauport était couvert, ce serait lui qui répondrait, mais on est le seul véhicule disponible.» Il y a des points de service à Vanier, Beauport, Sainte-Foy, Loretteville, Charlesbourg et le centre-ville.

Le dernier patient est admis à Saint-François d’Assise vers 20h. Le duo fera un peu de supplémentaire. Il reste à remplir le camion de carburant, nettoyer les équipements et s’assurer que tout est prêt pour l’équipe suivante.

Bien que souvent pressé et estimant que ses conditions de travail se sont érodées (surcharge, pauses coupées, manque de reconnaissance), Jonathan conclut ses journées de travail satisfait. «Ça reste le plus beau métier du monde.»

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LU

Selon des chartes consultées par Le Soleil à la caserne de Dessercom, le temps d’attente d’une ambulance une fois le patient rendu à l’hôpital est de 40 à 49 minutes dans la majorité des cas. La plus longue attente est à l’Enfant-Jésus. 

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VU

La conduite d’urgence a quelque chose de particulier quand on ne l’a jamais vécue de l’intérieur. À la vue de l’ambulance, la plupart des automobilistes libèrent la voie. Du haut d’un véhicule d’urgence, on a l’impression, en plein trafic du moins, que les voitures se déplacent par la force de notre pensée. «C’est un peu comme Moïse quand il a séparé les eaux», s’est amusé Jonathan Lemieux-Langlois. 

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ENTENDU

Sur les ondes radio, une unité mentionne qu’une patiente très âgée se montre agressive. La répartition demande si la présence policière serait nécessaire, ce qui est coutume en pareille situation. «Ça devrait aller», répond d’un ton plutôt moqueur l’ambulancier. «Oui, mais un coup de marchette, ça peut venir vite», rétorque son collègue. Il s’agit là d’un humour de coulisses sans méchanceté.  

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EN RAFALE

Il n’y avait aucun véhicule disponible pour le territoire de Québec à 17h30, en pleine heure de pointe. C’est exactement ce que dénoncent les syndicats. Quand aucun véhicule n’est disponible, aucun point de service (six sur le territoire) n’est couvert. Le prochain véhicule libéré n’est pas toujours le véhicule le plus proche, ce qui ajoute parfois du temps d’attente.  

Le Soleil a eu connaissance d’au moins une vingtaine de repas qui ont été interrompus ou reportés par la répartition, ce qui signifie que les équipes devaient se rapporter à un point de service stratégique ou répondre à un appel prioritaire sans prendre de pause. 

À 15h, il y avait 25 véhicules ambulanciers simultanément sur le terrain — le pic —, la majorité appartenant à la Coopérative des techniciens ambulanciers du Québec et le reste à Dessercom.

Le taux horaire d’un ambulancier varie de 21,65 $ à 32,43 $ (2014) et est réparti en 12 échelons.