L’évaluation de la dangerosité des patients qui souffrent d’un trouble de la personnalité limite est d’autant plus ardue que ce trouble se caractérise par une instabilité émotionnelle.

Homme en crise libéré trop vite?

Lundi soir, avant de poignarder un policier, Stéphane Paradis était en crise. Il se trouvait dans son logement du quartier Maizerets, à Québec, et menaçait de se suicider.

Deux policiers sont entrés chez lui, car «ils avaient des motifs raisonnables de craindre que l’individu représentait un danger grave immédiat pour lui-même», explique David Poitras, porte-parole de la police de Québec. 

Lorsque les policiers se sont retrouvés face à lui, Paradis a foncé sur un policier avec un couteau à lame rétractable (X-Acto) et l’a blessé à la tête, près d’un oeil. L’homme de 55 ans, grand et costaud, a dû être maîtrisé à l’aide d’un pistolet à impulsion électrique (Taser). 

Le patrouilleur a été hospitalisé et a reçu son congé rapidement. Mais la blessure qu’il a subie a suscité l’indignation de ses collègues policiers, qui estiment que les psychiatres sont souvent trop prompts à libérer des patients qui devraient rester à l’hôpital. 

«Ils leur donnent leur congé même s’ils sont en crise», dénonce un policier qui a voulu garder l’anonymat. «Et quand ils sont agressifs, c’est nous autres qu’ils mettent en péril.» 

Le président de la Fraternité des policiers et policières de la Ville de Québec, Marc Richard, va dans le même sens. «Ce qu’on nous dit, c’est qu’il est effectivement régulier que des policiers amènent des gens qui sont en problématique de santé mentale à l’hôpital, et qu’ils doivent réintervenir dans la journée même ou le lendemain avec les mêmes individus.» 

Stéphane Paradis, qui a un sévère trouble de la personnalité limite (TPL), avait séjourné à l’Institut universitaire en santé mentale, anciennement connu sous le nom de Robert-Giffard. Il avait été admis à l’urgence psychiatrique le vendredi 23 mars. Le lundi 26 mars en après-midi, il a reçu son congé d’hôpital. 

Quelques heures plus tard, Paradis était revenu à la maison et appelait le Centre de crise. Il tenait des propos suicidaires. Les policiers ont dû intervenir chez lui et ont tenté de l’aider à se calmer. Mais il est resté agressif. C’est dans ce contexte qu’il a lacéré la tête d’un policier avec un X-Acto. 

Les blessures dans ces circonstances sont trop fréquentes, déplore Marc Richard. Les altercations avec des individus représentent 40 % des accidents de travail à la police de Québec. Sur ce 40 %, 30 % des accidents se déroulent lors d’altercations avec des personnes qui ont un problème de santé mentale. 

«Étant donné qu’on a une forte probabilité d’intervenir avec ces gens-là et qu’il y a un risque de blessure, c’est certain que la santé et sécurité de mes gens devient problématique», dit Marc Richard. 

Marge d’erreur

Le cas de Stéphane Paradis illustre la difficulté de concilier les préoccupations des policiers, des patients et des psychiatres. 

En psychiatrie comme dans les autres départements d’un hôpital, les patients ont le droit de refuser d’être soignés. En vertu de la charte des droits et libertés, ils doivent consentir aux soins. Après avoir passé 72 heures à l’hôpital, Stéphane Paradis a ainsi demandé son congé même si son psychiatre était d’avis qu’il devait rester. 

Le psychiatre aurait toutefois pu demander de la garder en vertu de la loi P-38, qui vise à protéger les personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui. Mais il aurait fallu que les avocats de l’hôpital fassent une demande à la cour, ce qui n’a pas été fait. 

Sans commenter le cas précis de Stéphane Paradis, le Dr François Rousseau, psychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale, explique que l’évaluation de la dangerosité d’un patient n’est pas une science exacte. 

«On peut évaluer une personne, à un point donné dans le temps, puis faire du mieux possible avec les connaissances que nous avons en psychiatrie. Mais il peut arriver malheureusement que peu de temps après ce soit plus difficile au niveau du retour dans la communauté», dit le Dr Rousseau. 

Le lundi après-midi, avant de retourner chez lui, Stéphane Paradis s’était montré agressif envers le personnel de l’Institut universitaire en santé mentale. La police de Québec avait reçu un appel pour porter assistance aux agents de sécurité de l’Institut. Mais ils n’ont pas eu à intervenir, finalement. Paradis s’était calmé. Le psychiatre lui a donné son congé d’hôpital. 

Évaluation ardue

Toujours sans commenter ce cas précis, le Dr Rousseau fait valoir que l’évaluation de la dangerosité d’un patient qui souffre d’un trouble de la personnalité limite (TPL) est d’autant plus ardue que ce trouble se caractérise par une instabilité émotionnelle.

«Parfois, même si une personne nous est apparue bien, nous est apparue dans un état convenable, en assez bon contrôle sur elle-même, il peut arriver des événements dans la journée en particulier qui peuvent l’amener à perdre le contrôle», dit-il. 

Et c’est pire quand la personne consomme de la drogue. «Ça peut être une variable non négligeable pour provoquer des comportements perturbateurs et violents», souligne le psychiatre.

Un autre psychiatre à qui nous avons parlé et qui a préféré ne pas être identifié a dit «comprendre les policiers de ne pas comprendre parce que ce sont des situations qui ne sont pas évidentes».

Sans commenter le cas particulier de Stéphane Paradis, qu’il ne connaît pas, le spécialiste a expliqué que le risque est géré différemment pour une personne qui a un trouble de la personnalité limite que pour un dépressif ou un schizophrène. 

Chez les TPL, ce «qui est admis, c’est que les séjours psychiatriques peuvent leur être nuisibles, empirer leur situation. Les psychiatres qui sont spécialisés dans ce trouble préconisent donc de courts séjours», précise le spécialiste. À l’instar de son collègue, le psychiatre souligne que «ce qui est complexe avec les personnes atteintes d’un trouble de personnalité limite, c’est qu’elles peuvent exploser n’importe quand».

Julie Marcotte, responsable du programme de santé mentale au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), souligne que les policiers du SPVQ sont bien au fait de cette instabilité. Les 550 policiers patrouilleurs de la police de Québec ont été formés à la «désescalade» de personnes en crise. Lorsqu’ils interviennent avec des personnes qui ont un trouble de santé mentale, ils tentent du mieux qu’ils peuvent de faire baisser la tension et d’éviter la confrontation, fait-elle valoir. 

Mais parfois, ça ne fonctionne pas, et des policiers sont blessés. «On ne sera jamais à risque zéro», dit-elle. 

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LA CAPITALE EN MANQUE DE PSYCHIATRES

Le milieu de la psychiatrie à Québec traverse actuellement d’importantes difficultés à cause du manque de ressources.

Le Soleil a demandé au psychiatre, chercheur et enseignant à l’Université Laval Marc-André Roy comment se portait la psychiatrie à Québec. 

Sans commenter ni faire de lien avec le cas récent de Stéphane Paradis — «on ne peut pas y voir de lien de cause à effet» —, le Dr Roy dresse un portrait plutôt sombre de la situation. 

Manque d’effectifs, psychiatres débordés : «les conditions de pratique sont sous-optimales», résume-t-il. S’il estime que c’est une bonne chose d’avoir limité à 24 heures les séjours à l’urgence psychiatrique, le Dr Roy remarque qu’on a «un peu déplacé le problème». «Les unités psychiatriques des hôpitaux sont toujours en débordement. Dans une unité de 20 lits, on peut avoir 24, 25 patients. Et s’il faut ouvrir un 26e lit, on l’ouvre», illustre-t-il.

«Boulot gigantesque»

Le Dr Roy voit d’un bon œil l’orientation prise par le CIUSSS de la Capitale-Nationale qui consiste à développer des services à l’extérieur de l’hôpital, notamment d’hospitalisation à domicile, afin de se conformer aux meilleures pratiques en psychiatrie. Mais il manque de psychiatres pour mener à bien cette transformation. 

«Oui, c’est une transformation qui doit se faire, mais ça prend un certain temps et ça exige des ressources. Or, on est dans un contexte de pénurie d’effectifs dans la région, on a des chaises vacantes. Ce n’est pas le contexte idéal pour procéder à ce genre de grande transformation, qui nécessite un plus grand investissement de la part des psychiatres, qui sont déjà débordés», expose le Dr Roy.

Le psychiatre ne jette pas le blâme sur les gestionnaires du CIUSSS, pour qui il a «énormément de respect». «Ils abattent un boulot gigantesque», dit-il.

Sauf que cette transformation s’ajoute aux exigences du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, pour diminuer les délais de consultation en psychiatrie. «Ça aussi, c’est une bonne chose. C’est normal que la population ait plus d’accès aux services. Mais ça s’ajoute à la charge des psychiatres. La conjoncture est mauvaise à cause du manque de ressources», insiste le Dr Roy, selon qui «il y a une pression assez terrible sur nos services». 

«Il y a des départs à la retraite, des collègues qui sont frappés par des problèmes de santé, d’autres qui partent au privé. Le système devrait être capable d’absorber ça, mais ce n’est pas le cas. Toutes ces transformations ne sont pas déraisonnables, au contraire, mais c’est trop pour les ressources qu’on a», conclut le médecin.  Élisabeth Fleury