Vendredi, la petite Mane Tchoutouo Michelle Solaye, 8 ans, a perdu la vie dans la cour de l’immeuble où elle habitait dans Charlesbourg, écrasée par un véhicule de déneigement.

Gare à l'angle mort des déneigeurs

Lundi matin, Simon Jourdain a revu pour la première fois depuis l’accident le chauffeur de la déneigeuse qui a happé mortellement une fillette de 8 ans vendredi midi.

«Il est atterré. Il pleure, il pleure et il pleure», dit M. Jourdain, propriétaire du Groupe Essa, qui détient le contrat de déneigement pour les Immeubles HSF, dans Charlesbourg, où Michelle Solaye a perdu la vie. «Il ne pouvait pas faire plus. Il n’a jamais rien vu.»

De l’aveu même de M. Jourdain, la visibilité réduite des déneigeurs représente un danger majeur pour les piétons. «Si on est trop près, on tombe dans un angle mort qui peut être mortel», met-il en garde.

Le coroner Luc Malouin connaît bien cet enjeu. Il a enquêté sur la mort de quatre piétons en décembre 2008 et en février 2009 dans trois opérations de déneigement à Montréal.

«La visibilité des déneigeurs est extrêmement réduite», a dit M. Malouin au Soleil. «C’est un des éléments les plus frappants de cette enquête».

Selon son rapport, les quatre piétons fauchés à Montréal se trouvaient dans l’angle mort des véhicules lourds. Leur mort était accidentelle, mais évitable, avait-il estimé.

Bon nombre de gens ignorent à quel point le champ visuel des déneigeurs est diminué, souligne M. Malouin, et ils ne prennent pas les précautions suffisantes lorsqu’ils sont à proximité de ces véhicules lourds. Et parfois, c’est au péril de leur vie.

«Plus le véhicule est gros, plus les angles morts deviennent importants», explique l’ingénieur Érick Abraham, de l’École polytechnique de Montréal, qui a été témoin expert dans l’enquête du coroner Malouin.

Assis en hauteurs, les conducteurs de déneigeuses voient moins bien ce qui passe au sol. Et leurs pelles, leurs souffleuses, leurs bennes et autres extensions restreignent encore davantage la vue.

M. Jourdain, qui a conduit des déneigeuses pendant plus de 20 ans, estime que celles qui sont munies d’une souffleuse, en particulier, sont les «pires». Elles réduisent selon lui la visibilité d’environ 30 %. «C’est comme si je vous demandais de conduire en vous bloquant un oeil», dit-il. 

Enfants et personnes âgées vulnérables

Érick Abraham note que les enfants sont particulièrement vulnérables. «Ils sont plus petits, donc, ils risquent plus de se retrouver dans les angles morts. Plus vous êtes petits, plus vous êtes “cachés” dans un angle mort.»

Les personnes âgées, dont les réflexes, l’audition et l’acuité visuelle diminuent avec l’âge, sont aussi plus vulnérables. Trois des quatre personnes happées mortellement par des déneigeuses à Montréal étaient des aînés. 

Et plus récemment, le 22 février 2016, une femme de 76 ans a été happée par un chargeur équipé d’une souffleuse à neige sur le bord du boulevard Morin, à Asbestos. La roue arrière gauche du poids lourd de 900 kg a roulé sur la dame, ne lui laissant aucune chance. 

La dame «s’est trouvée dans l’angle mort du véhicule au moment du demi-tour; le conducteur du véhicule souffleur n’a pas été en mesure de la voir lors de sa manoeuvre», écrit le coroner Gilles Sainton. 

Selon M. Jourdain, le conducteur de la déneigeuse qui a happé l’enfant d’origine camerounaise à Québec n’a jamais eu connaissance d’un accident lui non plus. Ce serait en regardant sur sa caméra de recul qu’il a constaté qu’un corps se trouvait à l’arrière. 

Un «sonar» pour sauver des vies?

Trois jours après le drame, le propriétaire du groupe Essa se demande maintenant comment les déneigeurs peuvent prévenir de tels accidents. Et il croit qu’en ce qui concerne les déneigeurs, du moins, la solution pourrait passer par la technologie.

Il pense notamment qu’un «sonar» de recul aurait pu contribuer à éviter la tragédie. Cette technologie, qui est intégrée à certaines voitures, détecte les véhicules ou les piétons grâce à des capteurs d’ondes sonores. Lorsque l’appareil détecte un «obstacle», le conducteur est averti par un bruit plus ou moins strident.

«S’il y avait un sonar, dit M. Jourdain, ça aurait peut-être sauvé la petite». L’entrepreneur aimerait que le gouvernement adopte une réglementation obligeant ce type de technologie pour la machinerie lourde. 

Du côté des automobiles, tous les véhicules neufs vendus au Canada à partir du printemps 2018 devront obligatoirement être équipés d’une caméra de recul. Mais les véhicules lourds n’ont pas cette contrainte, déplore M. Jourdain, qui voudrait que le sonar aussi soit obligatoire, pour obliger les fabricants à l’ajouter aux poids lourds. 

Érick Abraham, qui est chercheur associé à l’équipe de sécurité routière de l’École polytechnique, croit que cette technologie pourrait contribuer à faire diminuer les accidents mortels impliquant de la machinerie lourde. Mais il souligne que ce «n’est pas une solution miracle».

Les bruits émis par le sonar peuvent être très fréquents dans un secteur où il y a de nombreux obstacles comme pour le déneigement. Or, «si ça sonne tout le temps, à un moment donné, il [le conducteur] va le désactiver ou il va arrêter de s’en occuper parce que ça sonne trop souvent», dit M. Abraham. 

Certaines technologies qui détectent seulement les piétons pourraient être plus prometteuses, estime l’ingénieur. Mais pour l’instant, la sensibilisation auprès du piéton est à privilégier, croit-il, «parce que c’est lui qui va payer le prix si le véhicule lourd ne le voit pas». 

+

CONSEILS DE PROTECTION POUR PIÉTONS

S’il y a un conseil de sécurité à retenir pour les piétons à proximité de déneigeuses, c’est d’établir un contact visuel avant de passer à proximité. 

«Si le piéton ne voit pas le visage du conducteur, le conducteur ne le voit pas non plus», dit le coroner Luc Malouin, qui a enquêté sur la mort de quatre piétons fauchés par des déneigeuses. 

Érick Abraham, qui est chercheur associé à l’équipe de sécurité routière de l’École polytechnique, insiste sur le même conseil, et souligne la nécessité d’interagir avec le conducteur. En cas de doute, laissez le passer. Car un poids lourd, «ça ne pardonne pas», dit-il.

Sur son site internet, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) conseille d’éviter de vous trouver dans les angles morts d’un véhicule lourd. Elle recommande aussi de marcher sur le trottoir ou, s’il n’y en a pas, au bord de la chaussée, en faisant face à la circulation. 

La société d’État rappelle aussi aux piétons d’être attentifs aux clignotants des véhicules aux intersections et de porter des vêtements voyants. 

Et «n’oubliez pas que le conducteur ne vous entendra pas si vous tentez de signaler votre présence», souligne la SAAQ.