Amélie-Frédérique Gagnon, Gail Kelly, Anna Prchal et Geneviève Simard ont raconté les horreurs subies aux mains de Bertrand Charest.

Gail Kelly, l'une des victimes de Bertrand Charest: «Il m'a détruite»

«La jeune fille que j’étais, la jeune athlète de 16 ans qui est arrivée dans l’équipe nationale avec ses rêves et sa passion, elle est morte là.»

Gail Kelly fait partie des quatre victimes de l’ex-entraîneur de ski Bertrand Charest qui ont parlé sur la place publique, lundi. Kelly, Geneviève Simard, Anna Prchal et Amélie-Frédérique Gagnon sont enfin sorties de l’ombre de leur agresseur, qui a écopé de 12 ans de prison, en décembre.

Pour Kelly, originaire de la Beauce, c’est l’aboutissement de 20 ans de souffrance profonde, de douleur réprimée. À partir de son entrée dans l’équipe canadienne junior, en 1996, elle a subi les abus sexuels et psychologiques répétés de son coach. Le calvaire a duré deux ans.

À se faire agresser et rabaisser sans cesse, «jusqu’à me faire sentir que j’étais moins que rien. Jusqu’à me mépriser moi-même. C’est comme ça qu’il a pu me manipuler comme une marionnette», dira-t-elle durant la demi-heure d’entrevue avec Le Soleil.

Vingt ans aussi qu’elle a dénoncé. Car oui, Gail Kelly a bel et bien dénoncé Bertrand Charest. En 1998, auprès de sa fédération sportive, Ski alpin Canada. Mais «beaucoup de personnes ont fermé les yeux», affirme-t-elle sans détour.

«Ils ont décidé de camoufler l’affaire pour se protéger eux et protéger l’organisation et les commanditaires. Ils m’ont fait sentir que ce qui venait d’arriver, c’était presque de ma faute. Ça m’a blessée. Ça m’a suivi pendant 20 ans. Après, j’ai refoulé mon histoire au plus loin parce que je ne voulais même pas y penser», a-t-elle confié, au cours de cette journée aussi éprouvante que salvatrice.

Aujourd’hui mère de famille, la femme de 38 ans a décidé de raconter son histoire. D’abord, pour inspirer d’autres victimes d’abus de toutes sortes «à prendre leur courage et à dénoncer. Même si c’est juste une personne, je n’aurai pas fait ça pour rien».

Puis pour ses trois enfants, âgés de sept ans, six ans et 16 mois. Et pour nos enfants, tous les futurs athlètes. Les lois doivent changer, plaident les quatre femmes. «Sous aucune considération, je ne laisserais mes enfants aller dans une équipe provinciale ou nationale de ski dans les conditions actuelles. Il y a urgence d’agir», insiste Kelly.

Elle a dénoncé

Native de Saints-Anges, village situé à mi-chemin entre Sainte-Marie et Saint-Joseph, Kelly habite maintenant à Lac-Beauport. Après avoir fait ses débuts au petit centre de ski de Vallée-Jonction, c’est justement avec le club du Relais, à Lac-Beauport, que la jeune Gail a vécu ses premières compétitions. La piqûre.

La spécialiste du slalom géant passera finalement 12 ans au sein du programme de l’équipe nationale canadienne, de 1996 à 2008. Trois participations aux Championnats du monde juniors, où elle fini 10e en 1999, deux aux Championnats du monde seniors et 37 épreuves de Coupe du monde en carrière. Mais dès le départ, quelque chose s’est cassé.

Gail Kelly

«Le ski, c’était ma vie, c’était ma passion!» lance-t-elle, dans une montagne russe d’émotions. «Mais après, ce n’était plus pareil. En abusant de moi, il est parti avec une bonne partie de la passion que j’avais pour le ski. Pour survivre, pendant des années, j’ai appris à me déconnecter de mes émotions et de ce qui m’était arrivé. Mais tous mes rêves avaient changé. Il m’a vraiment détruit comme athlète et comme personne», dit Kelly.

Éloignées de leurs proches par le fait de voyager aux quatre coins du globe, Charest montait ensuite les jeunes skieuses l’une contre l’autre pour mieux les isoler et éviter qu’elles ne se parlent. Chacune gardait son secret honteux.

Déjà à l’époque, Ski alpin Canada possédait un code d’éthique qu’entraîneurs et athlètes s’engageaient à respecter. «Il y avait plein de belles petites clauses et tout ça, mais il se faisait mettre dans un tiroir et le tiroir restait fermé», résume celle qui croit que le seul moyen de changer les choses reste de lier l’obligation de sécurité aux subsides publics versés chaque année aux fédérations sportives.

Se sentir enfin écoutée

Le règne de terreur de Charest au sein de Ski alpin Canada a néanmoins pris fin en 1998, mais il a quand même pu continuer d’œuvrer auprès de jeunes skieuses ailleurs jusqu’en 2015.

«La goutte qui a fait déborder le vase, c’est quand Geneviève Simard l’a aperçu en train d’entraîner dans les Laurentides, au Mont-Blanc, où il était revenu comme entraîneur. Elle m’a appelé pour me le dire. Gen a fait le premier pas et moi, j’ai suivi tout de suite après.»


« En abusant de moi, il est parti avec une bonne partie de la passion que j’avais pour le ski. Pour survivre, pendant des années, j’ai appris à me déconnecter de mes émotions et de ce qui m’était arrivé. Mais tous mes rêves avaient changé. Il m’a vraiment détruit comme athlète et comme personne »
Gail Kelly

Plainte à la police en février 2015, Charest a été arrêté le 11 mars de la même année.

«Pour la première fois, j’ai eu le sentiment d’être écoutée, d’être prise au sérieux», raconte-t-elle, plus de trois ans plus tard et après un procès très médiatisé où l’identité des victimes était frappée d’une interdiction de publication.

Kelly se rebâtit petit à petit. Préparant sa sortie publique, elle a décidé d’aborder le sujet avec ses deux plus grands. Un autre pas en avant.

«Je leur ai dit : “Vous vous rappelez quand maman vous parle comment elle aimait le ski et qu’elle a fait partie de l’équipe du Canada?” Je leur dis que de très bonnes personnes ont été mises sur ma route, que j’ai rencontré plein de gens bons, mais que maman a rencontré une mauvaise personne qui a posé des gestes inacceptables. Je ne veux pas leur faire peur, mais je veux qu’ils sachent», conclut la grande dame.

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RÉACTIONS 

Des athlètes actifs ou retraités de partout au Canada ont réagi à la sortie publique de quatre des victimes de Betrand Charest. En voici quelques-unes tirées de Twitter :