Pour la deuxième fois en deux ans, le juge Michel Girouard de la Cour supérieure était traduit devant un comité d'enquête du Conseil canadien de la magistrature. Il devait répondre aux allégations d'avoir voulu tromper le premier comité d'enquête et d'avoir menti sur sa consommation de drogue.

Deuxième enquête ardue pour le juge Girouard

L'avocat Michel Girouard aimait fêter et consommer de la cocaïne. Cette fois-ci, ce n'est pas la prétention d'un criminel devenu délateur, mais celle d'une ex-amie du juge sur la sellette et d'un policier de la GRC, en poste à Val-d'Or dans les années 90.
Pour la deuxième fois en deux ans, le juge Michel Girouard de la Cour supérieure était traduit devant un comité d'enquête du Conseil canadien de la magistrature (CCM) ce printemps, à Québec. Il devait répondre aux allégations d'avoir voulu tromper le premier comité d'enquête et d'avoir menti sur sa consommation de drogue.
Devant lui, un banc de trois juges, dont le juge en chef du Nouveau-Brunswick Ernest Drapeau, et deux avocats reconnus.
Lors de la première enquête, un trafiquant devenu délateur pour le projet Écrevisse avait raconté avoir livré de la cocaïne une dizaine de fois chez Michel Girouard et avoir payé les services de l'avocat en poudre blanche.
Cette fois-ci, le nouvel avocat indépendant, Me Marc-André Gravel, avait comme témoin-vedette une citoyenne sans antécédent judiciaire, représentante aux ventes pour une grande compagnie de produits optiques. Et il n'a pas eu à la chercher bien loin.
L.C. (son identité est protégée) a elle-même écrit une lettre de cinq pages en juillet dernier au Conseil canadien de la magistrature pour dénoncer la consommation de l'avocat Michel Girouard, ami et investisseur d'un de ses anciens conjoints, Alain Champagne.
Champagne a été condamné à 10 ans de prison au milieu des années 90 pour avoir été le maître d'oeuvre, dans les Laurentides, d'un complot d'importation de 20 kilos de cocaïne, cachée dans des semelles de souliers.
L.C., une anglophone originaire du Manitoba, a raconté avec beaucoup de détails au moins trois épisodes, au début des années 90, où elle a été témoin, dit-elle, d'une consommation de cocaïne par Girouard et son ex-conjoint. À une fête autour d'un feu de camp chez Michel Girouard, dans une chambre d'hôtel à Montréal puis à nouveau chez l'avocat Girouard, un samedi après-midi, alors que les enfants jouaient à proximité.
À cette dernière occasion, L.C. affirme avoir pu observer de la poudre blanche sur le bord des narines de Girouard et de son ex-conjoint. «Cet homme [Girouard] était sans aucun doute un consommateur régulier de cocaïne, affirme L.C. Tous ceux qui le connaissent bien savent ça.»
Robert Cloutier, un policier de la GRC qui a fait la lutte aux stupéfiants entre 1993 et 1995, a témoigné avoir rapidement entendu parler, à son arrivée en Abitibi, que l'avocat Michel Girouard était un consommateur de stupéfiants.
Expérience de jeunesse
Le juge Girouard a qualifié «d'invraisemblables» et de «ragots» les allégations de L.C. et du policier Cloutier. «C'est archifaux! Juré sur la tête de mes quatre enfants!» proteste Michel Girouard.
Le juge Girouard croit que L.C. le traîne dans la boue parce qu'elle est fâchée qu'il ait refusé de l'aider dans ses démêlés juridiques avec son ex-conjoint.
Le juge en chef Ernest Drapeau a poussé son collègue dans ses derniers retranchements. «Vous n'avez jamais consommé de cocaïne, juge Girouard?» a demandé le président du comité d'enquête. 
«J'ai fait des expériences pis des erreurs de jeunesse comme la moitié des juges fédéraux qui ont moins de 60 ans, mais pas depuis que je suis avocat», nuance le juge Girouard.
Encore le «post-it»
Les membres du deuxième comité d'enquête ont eux aussi regardé la fameuse vidéo de caméra de surveillance où l'on pouvait voir, le 17 septembre 2010, deux semaines avant sa nomination à la Cour supérieure, l'avocat Michel Girouard glisser des billets de banque à son client Yvon Lamontagne, trafiquant de Val-d'Or arrêté lors de l'opération Écrevisse. Girouard prend ensuite un petit objet que lui tend Lamontagne. Selon l'avocat indépendant, il s'agissait d'un sachet de cocaïne camouflé dans un Post-it. Girouard continue de maintenir que ce n'était qu'une simple note pour un dossier fiscal et que l'argent qu'il a donné visait à régler une facture de films pour adultes.
Avant de présenter la vidéo, l'avocat indépendant a pris soin de demander au policier Cloutier de faire, en salle d'audience, une démonstration de pliage de «deck», ce petit papier replié qui peut cacher un gramme de cocaïne.
La vidéo a visiblement laissé le comité d'enquête perplexe. «Pourquoi comme avocat, dans ces circonstances-là, pourquoi est-ce que vous ne prenez pas connaissance de la note, si c'est vraiment ce dont il s'agissait, c'est-à-dire une note et non une enveloppe de stupéfiants?» demande le juge Drapeau. «Ce n'était pas des stupéfiants!» rétorque le juge Girouard. 
Les parties produiront leurs plaidoiries par écrit au cours des prochaines semaines. Le comité d'enquête prendra ensuite la cause en délibéré et formulera sa recommandation au Conseil canadien de la magistrature.
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L'affaire Girouard en huit dates
30 septembre 2010 
Me Michel Girouard, avocat spécialisé en litige et en droit familial et ancien bâtonnier du Barreau de l'Abitibi-Témiscamingue, est nommé juge à la Cour supérieure du Québec.
7 janvier 2013 
Le juge Girouard est suspendu de ses fonctions (avec solde) le temps d'une enquête sur des allégations troublantes; il aurait acheté de la drogue deux semaines avant d'accéder à la magistrature. Le scandale éclate dans les médias et fera régulièrement la manchette.
2 mai 2015 
Début à Québec de la première enquête publique du Conseil canadien de la magistrature (CCM) sur les allégations visant le juge Michel Girouard.
18 novembre 2015 
Le premier comité d'enquête dépose son rapport; deux des trois membres recommandent au Conseil canadien de la magistrature de destituer le juge Girouard. Ils estimaient que le juge Girouard avait manqué d'intégrité et d'honnêteté en cachant la vérité et qu'il s'était ainsi placé en situation d'incompatibilité avec sa charge.
20 avril 2016
Le Conseil canadien de la magistrature recommande à la ministre de la Justice du Canada de ne pas révoquer le juge Girouard.
13 juin 2016 
La ministre de la Justice du Canada, Jody Wilson-Raybould, rejette les conclusions du Conseil canadien de la magistrature et ordonne une seconde enquête publique sur les allégations visant le juge Girouard. Le comité enquêtera aussi à savoir si le magistrat a menti lors de la première enquête.
25 juillet 2016 
Une ex-connaissance de Michel Girouard envoie une lettre au CCM pour dénoncer plusieurs épisodes de consommation de cocaïne par celui qui était à l'époque avocat à Val-d'Or.
31 janvier 2017
Début de la seconde enquête publique du CCM à Québec.