Dernier hommage à trois des victimes de l'attentat de la Grande Mosquée

Ilies Soufiane, fils d'Azzeddine, est debout. Devant le grand adolescent en tunique blanche, le maire de Québec. Et un message qui est venu tout résumer. «Ma fille veut te dire qu'elle t'aime et elle t'embrasse, a lancé doucement Régis Labeaume. Nous vous aimons!»
Le rassemblement tenu au Centre des congrès de Québec s'est fait sous haute surveillance.
Il y avait beaucoup d'amour, effectivement, dans la grande salle du Centre des congrès de Québec où entre 5000 et 6000 personnes, dont près de la moitié non-musulmans, sont venues célébrer les funérailles de Azzeddine Soufiane, 57 ans, Mamadou Tanou Barry, 42 ans, et Ibrahima Barry, 39 ans, fauchés par un tireur dimanche soir à la grande mosquée de Québec.
Les hommes se regroupent à l'avant, étendent leur tapis de prière en direction de La Mecque après s'être déchaussés. Leurs femmes et les plus petits enfants sont juste derrière eux. Les femmes passent de longues minutes à s'enlacer. Des garçonnets courent dans le grand espace dégagé. Une fillette en pantalons roses lance sa poupée et la rattrape habilement.
Les Québécois «de souche» entrent aussi, un peu timidement d'abord, et vont s'asseoir à l'arrière. La section du public, qui compte 2500 chaises, sera presque remplie au moment où commence la prière rituelle du vendredi midi, pratiquée par tous les musulmans à travers le monde.
Odette et Jacques sont arrivés tôt. Ils ont connu beaucoup de jeunes musulmans en travaillant comme bénévoles à la Maison des Grands-Parents de Sainte-Foy. Les yeux dans l'eau, Odette suit chaque mot de la prière, en pensant à celle que les six victimes n'ont jamais pu terminer dimanche soir.
Dès les premières notes, le chant arabe qui précède la prière prend toute la place dans l'immense salle. L'ambiance est au recueillement. Certains fidèles pleurent en silence, en cachant leur visage avec leurs mains.
Tour à tour au micro, des imams, des fidèles, des politiciens citent le Coran, la Bible, Khalil Gibran et même Yvon Deschamps pour dire toute leur compassion aux familles éprouvées.
L'imam Hussein Guillet parle des six victimes comme des «étoiles qui vont nous guider». Le cofondateur du Centre culturel islamique de Québec Boufeldja Benabdallah, évoque son ami Azzeddine Soufiane comme «la gentillesse qui marche».
Vers 13h30, les cercueils fermés des trois victimes font leur apparition, annoncés par les pleurs vibrants des femmes.
Leurs proches les installent tout en avant, près de la tribune. Les discours et les hommages commencent. Tout près de la dépouille de son père, Ilies Soufiane, 15 ans, reçoit des accolades.
Le président de l'association guinéenne au Québec, Souleyman Bah, n'hésite pas à qualifier les disparus de «martyrs qui ont payé de leur vie pour amorcer un débat pour un meilleur vivre ensemble».
Jamil Dahouadi, enseignant et membre du Centre culturel islamique de Québec, a du mal à consoler sa fille de sept ans qui, chaque jour depuis dimanche, craint qu'il ne rentre pas à la maison le soir. Il demande aux policiers de bien protéger les mosquées à travers le pays et tend la main aux Canadiens. «Venez nous parler!»
«Allahu akbar»
Le premier ministre du Québec Philippe Couillard a répété tous les mots en arabe qu'il a appris durant cette dure semaine. Il les a dits à haute voix pour, insiste-t-il, rappeler à tous que des phrases comme «allahu akbar» (Dieu est le plus grand) n'appartiennent pas aux terroristes, mais aux croyants.
Tout comme il l'avait fait à Montréal, le premier ministre du Canada Justin Trudeau a soulevé l'enthousiasme des spectateurs en évoquant le grand sourire d'Azzeddine Soufiane, la générosité de Mamadou Tanou Barry et l'optimisme d'Ibrahima Barry. «C'est à chacun, au quotidien, de mener une lutte quotidienne contre l'injustice», a rappelé M. Trudeau, entre deux salves d'applaudissements.
Très ému, le cardinal Gérald Cyprien Lacroix a constaté avec beaucoup de chagrin que depuis des décennies, catholiques et musulmans ont vécu côte à côte sans trop se connaître. Il faut maintenant marcher ensemble, dit le cardinal. Il a promis que dès dimanche, tous les fidèles, dans toutes les églises du territoire, prieraient pour les disparus et leurs familles.
Outre les dignitaires politiques, l'assemblée a également attiré l'humoriste Boucar Diouf et le rappeur historien Webster, participant au premier Festival contre le racisme, qui se tiendra bientôt à Québec. Ébranlés, les deux artistes n'ont voulu faire aucun commentaire.
La cérémonie était encadrée de près par la police de Québec. Les visiteurs devaient se soumettre à une fouille une fois à l'intérieur du Centre des congrès, les hommes et les femmes devant être séparés en deux rangées distinctes aux fins de l'opération.
Aucun incident n'a été signalé, à part une dame qui a été évacuée sur une civière après un malaise.  Avec Normand Provencher et Camille B.Vincent
Joël Lightbound à son arrivée à la cérémonie, en compagnie du premier ministre Justin Trudeau et de Régis Labeaume.
Une réflexion sur le vivre-ensemble
Le député fédéral Joël Lightbound croit que le tragique événement de dimanche doit entraîner un examen de conscience au sein de la population. «Il y a une réflexion à avoir sur le vivre-ensemble, sur l'éducation aussi», mentionne le jeune élu, représentant de la circonscription de Louis-Hébert, où se trouve le Centre culturel islamique.
Cette semaine, à la Chambre des communes, M. Lightbound avait demandé pardon à ses concitoyens musulmans pour «ne pas en avoir fait assez» pour lutter contre les discours haineux. Interrogé par Le Soleil à l'issue de la cérémonie commémorative au Centre des congrès, M. Lightbound a brièvement précisé avoir assisté «à une dégradation du climat ces dernières années», ce qui aurait dû l'inciter «à dénoncer et à m'indigner davantage quand il y avait matière à indignation, quand il y avait des amalgames, que ce soit sur les médias sociaux, dans la rue ou sur les ondes».
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Droit au coeur
Le professeur à la retraite Jean-Charles Dumont s'est présenté à la cérémonie funéraire avec un fleurdelysé orné aux quatre coins de petits drapeaux de la Tunisie. Une façon pour lui de partager son amour de son «deuxième pays» qu'il a visité à plusieurs reprises. «Je ne pouvais pas ne pas être ici. Les Tunisiens sont des amis du Québec. Là-bas, quand on dit qu'on est Québécois, on est accueillis à bras ouverts. Quand j'ai appris qu'il y avait un Tunisien parmi les victimes, ça m'a touché droit au coeur.» M. Dumont, originaire de Cacouna, croit que la population a découvert, à l'énumération de la liste des disparus et de leur profession, qu'ils étaient des actifs pour la société. «J'ai entendu souvent les gens dire qu'ils n'étaient pas sur le B.S., qu'ils étaient des travailleurs, des pères de famille impliqués dans la communauté et honorables.» Pour l'ex-enseignant, il s'agit d'un second deuil à vivre en l'espace d'un an, lui qui avait été frappé en janvier 2016 par la mort tragique, dans un attentat terroriste au Burkina Faso, de l'enseignant Yves Carrier, qu'il avait côtoyé à l'école Cardinal-Roy. «C'était un grand ami. Ce sont deux deuils très pénibles.»
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L'autre victime
Abdou Beidou, originaire du Niger, établi à Québec depuis 2012, a été touché par les paroles «d'unité, de tolérance et de réconciliation» prononcées lors de la cérémonie. Il avoue avoir été particulièrement marqué par le rappel que l'auteur de «l'atrocité» est aussi une victime à sa façon. «Avant de prendre les armes, il a été victime d'une certaine philosophie véhiculée, ce qui l'a conduit aveuglément à son acte. Sa famille aussi pleure, comme les familles des disparus.»
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Valeurs universelles
«La cérémonie m'a touché en tant qu'être humain qui partage des valeurs universelles, dont la bonté.» Abdouraran Elmi, un employé à la CSST, se décrit comme un musulman non pratiquant, mais a tenu à venir à la cérémonie funéraire. «Je suis de la génération qui considère que la religion est l'opium du peuple», dit-il. Marié à une Québécoise, père d'une fille de 23 ans, M. Elmi dénonce la montée de l'islamophobie et les «discours populistes» qui en viennent à faire de l'islam un «bouc émissaire».
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Guérir ses blessures
Un citoyen russe, à Québec depuis 17 ans, a tenu à venir au Centre des congrès en guise de solidarité, mais aussi guérir ses blessures. «Je me suis senti mal toute la semaine. Je suis venu ici pour fuir cette peur ensemble, avec les proches des victimes et les Québécois. Je ne voulais pas rester seul avec mes émotions», confie l'homme qui a réclamé l'anonymat.