Le choc entre santé mentale et justice est au coeur d'une problématique qui affecte tant les proches que les policiers et les centres de détention.

De la psychose à la prison

Les couloirs des palais de justice sont remplis de mères qui viennent pour la 18e fois et répètent que leur fils n'est pas à sa place en prison. Cette remarque de ma collègue Isabelle Mathieu m'a conforté dans l'idée de vous raconter l'histoire qui suit. Pas que cette histoire soit si exceptionnelle. Le jeune homme dont il sera question est d'ailleurs loin d'être le plus mal en point. Mais son parcours aide à mesurer la réalité de proches désemparés de voir un fils ou une fille souffrant de problèmes de santé mentale s'enfoncer peu à peu dans le système judiciaire.  1er de 3
Acte 1 › Ce jour-là au dépanneur
Il est entré au dépanneur de la rue Saint-Joseph le visage masqué par une cagoule. C'était un samedi matin de janvier. Il y avait déjà un client devant le frigo à bière au fond du magasin lorsque le voleur s'est approché et a demandé un cartoon de Mark Ten. 
Wang Zhanlu, le proprio, lui a demandé d'enlever son masque. Il a refusé. 
Deux dames sont alors entrées et le proprio a verrouillé la porte derrière elles pour que personne ne sorte. C'est «plus sécuritaire» quand il y a du monde, a-t-il évalué.
Le voleur a sorti un pistolet et s'est glissé derrière le comptoir pour prendre un sac d'argent. Il contenait 766 $. 
M. Zhanlu a vu à la peinture orange au bout du canon que le revolver était un jouet de plastique. M.Zhanlu n'est pas un costaud, mais il s'est enhardi et a tenté de reprendre son sac, bousculant le voleur et le pourchassant jusque dans l'arrière-boutique. 
Il a réussi à lui arracher son masque, mais le voleur a pris la fuite en défonçant de l'épaule la porte d'entrée, laissant derrière un de ses souliers et l'image de son visage sur la caméra de sécurité.
«Il semblait à l'envers», se souvient M. Zhanlu. Il répétait «ma famille, ma famille!»
La veille au soir, le jeune homme était sorti dans un bar de la rue Saint-Vallier et avait pris un taxi pour remonter en haute ville.
«Donne-moi ce que tu as si tu ne veux pas avoir de problèmes», avait-il ordonné au chauffeur. Il a obtenu 120 $.
Le jeune homme fait face à des accusations pour ces deux vols.
Acte 2 › La chute
La mère savait depuis quelques mois que son fils de 29 ans n'allait pas bien. Elle l'avait vu «de plus en plus épuisé, en perte de contrôle de sa personne et avec des délires de plus en plus omniprésents». 
Suivi en psychiatrie depuis une dizaine d'années, il avait récemment consulté son médecin pour faire ajuster sa médication. 
Son diagnostic : schizophrénie paranoïde, troubles d'anxiété, phobie sociale. S'ajoute un problème de dépendance à la cocaïne, aux amphétamines et parfois à l'alcool, «pour faire le pont» entre les consommations.
Peu avant les vols, la mère avait demandé de l'aide au Centre de crise et est allée à la police pour faire rechercher son fils qui avait quitté sans l'aviser la Maison Lauberivière.
Élevé à Sainte-Foy par sa mère et le conjoint de celle-ci, le jeune homme a travaillé dans le camionnage jusqu'à cet hiver, malgré que son état se détériorait. 
À 15 ans, il a été traumatisé par le suicide d'un ami proche au point de tenter quelques semaines plus tard de s'enlever la vie à son tour dans la cour de son école. 
À 22 ans, il est rentré d'une excursion à Toronto en racontant avoir été victime d'une agression sexuelle par un homme qui l'avait hébergé. «Ce fut le début du délire», rapporte sa mère. 
Mais ce n'est que plus récemment, lors de sa séparation en janvier 2015, que sa vie s'est vraiment mise à déraper. 
Il a dû se battre au tribunal pour pouvoir voir sa fille (aujourd'hui âgée de trois ans). Les rencontres ont eu lieu chez sa mère. 
Quelques jours après les vols, la police a montré une photo où la maman a reconnu la «posture de son fils lorsqu'il est en délire». 
«Mon fils n'aurait jamais posé un geste comme celui-là s'il avait été dans un état normal», croit-elle.
C'est elle qui indiquera à la police où trouver son fils, qui sera arrêté début février à la bibliothèque Gabrielle-Roy.
Acte 3 › Le dilemme du juge
Dans la salle des comparutions du palais de justice de Québec de ce vendredi après-midi, le juge Michel L. Auger hésite. 
Devant lui dans le box, un jeune homme détenu depuis quelques jours à la prison d'Orsainville. Les accusations sont sérieuses. Vol et vol à main armée. 
Me Didier Samson, avocat en défense, plaide pour que son client soit placé sous la garde stricte de sa mère jusqu'à un nouvel examen psychiatrique prévu quelques jours plus tard. Le jeune homme souhaite ensuite retourner en thérapie.
«Le réhabiliter par le carcéral, c'est impossible», insiste Me Samson.
Lorsqu'il a témoigné quelques minutes plus tôt d'une voix à peine audible, son client a décrit son passage en prison : stress, psychose, paranoïa, il dit avoir eu du mal à obtenir les médicaments dont il avait besoin et craint de se les faire voler pas d'autres détenus. 
«Le Code criminel n'est pas adapté à la réalité de l'accompagnement de gens en santé mentale», analyse Me Samson.
La procureure de la Couronne, Me Joanne Tourville, convient que «le système n'est pas adapté», mais s'oppose à ce que le jeune homme soit confié à sa mère. 
Par le passé, le jeune n'a pas toujours respecté les règles de la maison. Comment s'y fier aujourd'hui? 
Le juge dit avoir du mal à suivre la trajectoire du jeune garçon. Pourquoi avoir quitté une thérapie pour aller en prison pour revenir ensuite demander de retourner en thérapie? 
Le juge ouvre alors une avenue inédite : détenir le jeune homme à l'Institut de santé mentale plutôt qu'en prison. 
Ce n'est pas dans l'ordre habituel des choses. La Cour peut ordonner des examens, mais pas une détention en institut psychiatrique. 
À la pause, les avocats tentent une démarche commune auprès de Robert-Giffard, qui refuse en alléguant un manque de lits.
Les avocats finissent tout de même par arracher un accord et reviennent devant le juge qui officialise la chose. 
Me Samson jubile. Son client évite la prison et ira là où il y a des soins plus appropriés à son état. 
Pour sauver les apparences procédurales, on le fera transiter par l'urgence psychiatrique de l'hôpital de l'Enfant-Jésus, porte d'entrée officielle pour Robert-Giffard. 
Me Samson est conscient du «précédent» qui vient d'être créé. La décision va aux limites du droit et peut-être un peu au-delà, mais ce fut fait dans l'intérêt du jeune. 
«Ça nous rappelle pourquoi on aime ce métier-là», confie l'avocat, ému, au sortir de la salle d'audience.
Acte 4 › Le jour de la marmotte
Une semaine plus tard, dans ce qui ressemble au jour de la marmotte, les mêmes acteurs sont de retour au palais de justice. 
Il faut encore décider si le jeune sera renvoyé en prison ou si on peut le confier à sa mère en attendant le début de sa thérapie dans quelques jours.
Bousculé par la décision de la semaine précédente, l'Institut universitaire de santé mentale a délégué une avocate et une travailleuse sociale. 
Celles-ci rappellent que les lits de l'Institut sont prévus pour des urgences. Elles plaident pour le renvoi du jeune en prison où il recevra, croient-elles, les soins requis et pourra au besoin être ramené à l'hôpital.
L'ennui, c'est qu'il n'y a pas de psychiatre au Centre de détention pour juger de l'état mental d'un détenu. Il faut se fier à l'évaluation des gardiens. Ou à celle d'infirmières de garde, à condition d'y avoir accès, ce qui n'est pas automatique.
Le juge Auger rendra la même décision que la semaine précédente. Le jeune ira à l'Institut de santé mentale plutôt qu'en prison. 
Il est probable que l'Institut contestera cette décision. 
Acte 5 › La route (chaotique) vers la sobriété 
Dans la voiture qui roule vers Sainte-Marie-de-Beauce, le jeune homme se dit «soulagé». 
Sa mère vient d'aller le chercher à l'Institut universitaire de santé mentale (Robert-Giffard) où il a séjourné depuis une douzaine de jours.
Elle s'apprête à le déposer à une maison de thérapie fermée pour une cure de 28 jours. 
Leur téléphone est sur main libre. Je lui demande comment il se sent. Est-il stressé, inquiet? 
«La meilleure chose qui puisse m'arriver», dit-il d'un ton assuré. 
 «C'est la bonne décision». Cette thérapie, «c'est ma place». Plus que la prison.
Ce n'est pas sa première thérapie pour essayer de briser sa dépendance à la cocaïne et aux amphétamines. 
Il a fait des séjours à La Caza, à la Villa Ignatia, à Marie-Frédéric, à l'Institut universitaire de santé mentale (Robert-Giffard), dans des urgences psychiatriques d'hôpitaux. 
Il a parfois réussi à vaincre un temps ses démons, mais finissait par rechuter. 
La dernière fois, en février dernier, il s'est enfui de la Maison Aylmer après s'être rebellé contre le personnel. 
Il y reviendra après avoir consommé de l'alcool et finira par être expulsé. La police l'a alors ramassé à Thetford Mines où il menaçait de se suicider. 
C'est ce jour-là que sa mère, désemparée, m'a téléphoné et que j'ai commencé à suivre l'histoire.
Le jeune homme croit que cette fois les conditions de réussite sont réunies. Ce qui s'est passé cet hiver lui «donne une énergie supplémentaire pour une thérapie», dit-il. «J'ai atteint une limite que je n'attendais pas». 
«Je ne m'attendais pas à être aussi addictif; je ne prenais plus de bonnes décisions; j'étais à la dérive». Il a touché le fond dans la soirée et la nuit des vols en janvier. 
Il dit avoir compris qu'il «a un travail personnel à faire, une introspection» et pense avoir «ciblé ce qui n'allait pas. Je me laisse trop atteindre par la procédure avec mon ex. J'ai besoin de beaucoup de détachement».
À sa sortie de thérapie, il sait qu'il se retrouvera devant la justice pour la suite des procédures. Il préfère pour l'instant ne pas trop y penser.
Je lui ai souhaité bon courage et me suis croisé les doigts.
Acte 6 › Les choses se compliquent
Le jeune homme est de retour en prison. Après 24 jours de thérapie fermée, il est devenu anxieux, a eu besoin de sortir prendre l'air, n'a prévenu personne. Ne le trouvant pas dans son lit, une préposée a appelé la police qui est venue le chercher et l'a ramené au Centre de détention. 
À son dossier de vol dans le district de Québec s'ajoute maintenant un dossier de bris d'engagement dans le district de Beauce. 
La cour a émis depuis une ordonnance d'examen de responsabilité criminelle par l'Institut de santé mentale; le jeune homme a désormais deux avocats plutôt qu'un, cette fois de l'aide juridique, la maman n'ayant plus les moyens d'aller au privé; de nouvelles dates de comparutions s'annoncent.
Le dossier se complique et ainsi s'accélère la spirale désespérante de la santé mentale et de la justice.
La bonne nouvelle, c'est que le jeune homme se dit sobre depuis sa thérapie interrompue et dit ne pas avoir consommé depuis son retour en prison. 
Le moral semble tenir. Il appelle sa mère plusieurs fois par jour, si bien que celle-ci s'inquiète lorsqu'il y fait défaut. C'est là qu'elle en était lors de notre dernière conversation. Inquiète pour son fils en prison. Comme le premier jour où elle m'avait téléphoné.