Le fait qu’il ne soit ni un psychopathe ni une personnalité antisociale laisse à Alexandre Bissonnette un espoir de réhabilitation, dit la psychiatre Marie-Frédérique Allard.

Bissonnette a feint avoir des hallucinations

Par peur de perdre l’amour de ses parents, Alexandre Bissonnette a simulé la folie durant les mois qui ont suivi la tuerie à la Grande Mosquée. Jusqu’à ce que les psychiatres voient clair dans son jeu.

En 20 ans à l’Institut universitaire en santé mentale — anciennement connu comme l’hôpital Robert-Giffard — , le psychiatre Sylvain Faucher a rencontré des dizaines de meurtrier.

Le contact avec Alexandre Bissonnette s’est fait facilement. Normal, fait remarquer le psychiatre, puisque la rencontre est à la demande de la défense. Le détenu est cordial, n’hésite pas à partager ses émotions. Il parle, pleure, rit jaune parfois.

Le psychiatre Faucher et le meurtrier se verront à sept reprises, dont deux fois lorsque Bissonnette est hospitalisé, en pleine crise suicidaire.

Malgré l’ampleur de la tragédie, le jeune meurtrier de Cap-Rouge est loin d’être le cas le plus complexe analysé par le Dr Faucher au fil des ans.

Alexandre Bissonnette ne souffre d’aucune pathologie psychotique. Le Dr Faucher n’est même pas convaincu qu’il a vraiment fait une dépression majeure avant l’attentat. Bissonnette est tout au plus un jeune homme souffrant d’anxiété sévère, d’hypocondrie, avec une personnalité narcissique et des problèmes d’alcool.

Mais Alexandre Bissonnette a tenté de faire croire aux psychiatres et à tout le monde qu’il souffrait d’une maladie mentale.

Des voix et une mission

Quelques jours après son arrestation, le jeune homme confie à des intervenants de la prison qu’il a des hallucinations auditives. Il maintient la même version à son père, qui le questionne sur les meurtres, et aux psychiatres.

Selon Bissonnette, des voix lui dictent une mission, l’incitent à poser certains gestes. Il soutiendra aussi avoir la capacité de revenir dans le temps.

Après quelques rencontres, le Dr Faucher et ses collègues en viennent à la conclusion que ces symptômes, atypiques, ne sont pas crédibles.

Dès lors, les psychiatres sont convaincus que Bissonnette ne souffre d’aucune psychopathologie qui aurait pu le rendre non criminellement responsable des six meurtres et six tentatives de meurtre.

Bissonnette lui-même va confesser ses fabulations en septembre 2017, lorsqu’il dira à une intervenante en santé mentale «qu’il est tanné de jouer un rôle».

En pleurs, Alexandre Bissonnette expliquera à une autre psychiatre de la défense, Dr Marie-Frédérique Allard, «qu’il avait peur que ses parents ne veuillent plus le voir s’il n’avait rien [pas de maladie mentale]».

Les psychiatres ont souligné l’intense relation entre Alexandre Bissonnette et ses parents. À l’école secondaire, l’adolescent appelait tous les midis à la maison et souffrait d’une profonde anxiété si les parents partaient en voyage. C’est à contrecoeur qu’il est parti en appartement avec son frère à l’été 2016. Et en détention, il leur parle presque tous les jours.

Ces mensonges ne sont pas les premiers ni les derniers que le Dr Faucher entendra. «Dans les meilleurs scénarios, les gens me racontent d’abord leur vérité à eux», fait remarquer le Dr Faucher, avec un sourire flegmatique.

Victime d’intimidation durant l’adolescence, Alexandre Bissonnette a un intense désir de ne jamais perdre la face, notent les psychiatres, et a énormément de mal à nommer ses défauts, ses parts d’ombre.

Avec un minimum de 25 ans d’incarcération devant lui, il aura du temps pour effectuer des thérapies et apprendre à dominer son anxiété, estiment les experts.

Facteurs de risque présents

Le psychologue et les deux psychiatres ont convenu qu’il est très ardu de déterminer le risque de récidive et le niveau de dangerosité d’un meurtrier. En particulier dans un cas «hors norme» de tuerie de masse comme celui d’Alexandre Bissonnette.

Alexandre Bissonnette présente certainement des facteurs de risque, a souligné la psychiatre Marie-Frédérique Allard. Mais le fait qu’il ne soit ni un psychopathe ni une personnalité antisociale laisse un espoir de réhabilitation, dit-elle.

La psychiatre pense même que le meurtrier est capable d’une certaine empathie envers les victimes. «À un moment donné, il a été capable de penser aux familles des victimes, de dire “c’est des gens comme moi”», relate la psychiatre.

Son collègue le Dr Sylvain Faucher qualifie les remords et le cheminement de Bissonnette de fluctuants. «Il est capable de voir qu’il a fait des dommages importants, reconnaît le Dr Faucher. Mais quand il dit qu’il est affecté par les dommages qu’il a causés, ça demeure plus logique qu’émotif.»

La Couronne présentera une contre-preuve jeudi avec le psychiatre Dr Gilles Chamberland.

Les avocats de la défense ont confirmé qu’Alexandre Bissonnette ne témoignerait pas lors des représentations sur la peine, qui devraient se terminer au plus tard vendredi midi.