Azzedine Sofiane, propriétaire de l'épicerie Assalam, est l'une des six victimes de l'attentat de dimanche au Centre culturel islamique de Québec.

Azzedine, l'épicier musulman

NDLR : Azzedine Soufiane est l'une des six victimes de l'attentat de dimanche au Centre culturel islamique de Québec. En avril 2002, le journaliste Normand Provencher lui consacrait un portrait dans Le Soleil.
Chaque mardi, Azzedine Soufiane se rend à l'abattoir Pouliot de Saint-Henri-de-Lévis, pour abattre quatre ou cinq agneaux selon le rite hallal. Il oriente l'animal vers l'est, en direction de La Mecque, et l'égorge de deux coups de lame, tout en remerciant Allah de sa bonté. Pendant 24 heures, on laisse ensuite la bête se vider complètement de son sang. 
Azzedine n'est pas boucher de profession. Son dada, c'est plutôt la géologie, les cailloux, les plaques tectoniques. Il est d'ailleurs à compléter un doctorat à l'INRS sur l'étude de la croûte terrestre en Nouvelle-Écosse, dans l'Arctique canadien et sur l'île d'Anticosti. On est loin de l'abattoir Pouliot.
Si Azzedine exécute des agneaux tous les mardis, c'est pour faire rouler son commerce, l'Épicerie Myrand Internationale, coin Myrand et chemin Sainte-Foy. Il y a deux ans et demi, il a investi toutes ses économies dans ce qui est devenu son gagne-pain, pour lui et sa famille. En cours de route, il a appris mille et une choses qui n'ont rien à voir avec la géologie : trouver des fournisseurs fiables, faire l'inventaire, se retrouver dans la paperasse... 
Il y avait un moment que je voulais aller faire un tour à cette épicerie. Hier avant-midi, c'est le neveu du patron, Saïd, qui m'accueille en l'absence du patron, parti faire des courses. Le jeune homme est à préparer des saucisses merguez. En sourdine, Joël Le Bigot et Edgar Fruitier jasent musique classique, à la première chaîne de Radio-Canada. En reprise, bien entendu. 
L'odeur des merguez sorties du four est un véritable supplice pour mon estomac qui commence à gargouiller. Il y a aussi tous ces effluves qui flottent dans l'air, ceux des épices, des olives, des baklavas. Je craque pour une baguette merguez, accompagnée d'olives piquantes et de piments forts. Ouf ! Ça réchauffe par où ça passe... 
C'est un petit lundi matin tranquille à l'épicerie. L'affluence se fait surtout sentir le vendredi, après la prière à la mosquée, de l'autre côté de la rue Myrand. En début d'après-midi, la cérémonie rassemble de 300 à 400 personnes. Quelques-unes d'entre elles viennent ensuite faire leurs achats chez Azzedine. Côtelettes d'agneau, couscous, sirop de rose, dattes, compote de griottes, le choix est vaste. Avec un autre commerce de Place de la Cité, l'Épicerie Myrand Internationale est le point de chute obligé des quelque 6000 musulmans de la région qui désirent conserver les traditions culinaires de leur pays. 
Saïd Soufiane est Marocain d'origine, comme son oncle. Un garçon poli, affable et accueillant. En me préparant mon sandwich, il me raconte la satisfaction qu'il éprouve à habiter Québec, une ville de tolérance où les immigrés ne sont pas considérés comme des citoyens de seconde zone. 
Faut dire qu'il a déjà connu autre chose, alors qu'il était ébéniste en Espagne. Il vivait dans un petit village, pas loin d'Almeria. Dans la rue, les flics passaient leur temps à lui demander ses papiers. Une fois, deux fois, trois fois, toujours les mêmes. Pour le plaisir, pour lui montrer qu'on l'avait à l'oeil. 
Après deux ans, Saïd a fini par se lasser de ce climat de méfiance. Il a choisi de venir s'installer à Québec. Il n'aime pas les grandes villes comme Montréal, où habitent sa soeur et un cousin. Il a trouvé ici de quoi faire son bonheur. Les policiers le laissent en paix, il peut circuler comme bon lui semble, il apprécie sa nouvelle vie. 
"C'est ça la richesse. Quand tu es tranquille, tu es riche. Un peu de sauce harissa dans votre sandwich, monsieur ?" 
Il est midi quinze. Son oncle arrive avec quelques boîtes. À peine le temps d'enlever son manteau, et le voilà attablé devant moi, heureux d'accueillir son invité, malgré une fatigue perceptible. Les journées de travail sont longues, de 10 à 12 heures. 
Azzedine est arrivé au Québec il y a 14 ans. Il a vécu un moment à Montréal, le temps de faire ses études à l'UQAM, mais c'est à Québec qu'il a atterri. C'est aussi à Québec qu'il a trouvé un havre de paix pour son enfant, un fils, né il y a six mois. 
Azzedine n'a jamais eu à subir de remarques déplacées. Ou plutôt si, une fois, à l'époque de la guerre du Golfe. Alors qu'il prenait une bière au bar La Résille, un type éméché lui avait lancé quelque chose au sujet de "son crisse de Saddam Hussein". Dans les jours suivant le 11 septembre, une voiture de police a passé un bout de temps près de son commerce et de la mosquée. Au cas où... 
Contrairement à d'autres grandes villes, il n'y a pas de ghettos à Québec, m'explique-t-il, il n'y a pas de quartier chinois, italien ou arabe, tout le monde est réparti un peu partout. "Du moment qu'il y a des ghettos, tu crées deux mondes, tu te sens à part." 
Il n'y a pas seulement que des gens de la communauté maghrébine qui fréquentent son épicerie. De plus en plus de Québécois de souche visitent le commerce. À chaque fois, Azzedine et Saïd se font un plaisir de les faire voyager dans leur coin du monde, d'échanger des idées, de faire tomber les préjugés. 
Sans compter que les merguez sont excellentes.