En raison des conditions extrêmes, même les motoneigistes de la Sûreté du Québec se sont enlisés et n'ont pu atteindre à temps l'endroit où se trouvaient Pierre Thibault et Mickael Fiset.

Avalés par la tempête

Répartiteur de soir à la compagnie de transport Gilmyr de Montmagny, Pierre Thibault venait tout juste de dire aux camionneurs de l'entreprise de ne pas prendre la route en raison des mauvaises conditions routières. Quelques heures plus tard, il décédait avec son collègue Mickael Fiset après que la camionnette dans laquelle ils prenaient place eut été ensevelie sous la neige durant le blizzard.
«J'avais parlé à Pierre à 18h [mardi] quand j'avais vu qu'il ne faisait vraiment pas beau. Je lui avais demandé ce que je faisais et il m'a dit qu'il me donnait congé, de rentrer chez moi», a déclaré le camionneur Michel Proulx, rencontré par Le Soleil dans le stationnement de Gilmyr.
Celui qui travaille chez Gilmyr depuis 14 ans n'a donc finalement pas pris la route vers Montréal comme il devait normalement le faire. Le sort a malheureusement frappé Pierre Thibault et Mickael Fiset alors qu'ils rentraient à la maison ensemble après avoir complété leur quart de travail de soir.
Leur voiture s'est enlisée dans la neige sur la rue Principale, à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, et s'est vite retrouvée complètement ensevelie dans le blizzard. Mickael a lancé des appels à l'aide à des amis et a contacté la Sûreté du Québec vers 23h30, expliquant qu'il était enlisé dans la neige, que son collègue Pierre faisait une crise d'asthme et qu'il avait de la difficulté à respirer.
Même la SQ s'enlise
Mais même cet ultime appel d'urgence n'a pas permis de sauver les deux infortunés collègues pris dans la tempête de l'année. Les policiers et les ambulanciers ont été incapables de se rendre sur place et de les localiser à temps en raison des conditions météorologiques extrêmes. Même les motoneigistes de la SQ se sont enlisés dans la neige et ont dû se rendre sur les lieux en rampant et tenter en vain de creuser dans la neige avec leurs bras.
Il a fallu utiliser une pelle mécanique vers 6h mercredi matin pour déloger le véhicule, dont les deux occupants étaient décédés. L'opération a cependant permis de localiser trois autres voitures ensevelies dans le même secteur dont les occupants ont pu être dégagés sains et saufs.
«Ma conjointe travaille aux ressources humaines chez Gilmyr, alors je l'ai su tôt ce matin, pour Pierre et Mickael. Ça frappe, d'apprendre qu'ils sont décédés après une aventure comme ça. C'était deux bons gars», poursuit Michel Proulx.
L'entreprise était en gestion de crise en raison de la tempête mercredi matin et des intervenants seront présents chez Gilmyr jeudi matin afin de rencontrer les employés qui auraient besoin de support psychologique à la suite de la tragédie.
«À bout de souffle»
Originaire de Québec et âgé dans la quarantaine, Pierre Thibault travaillait chez Gilmyr depuis environ cinq ans, alors que Mickael Fiset, un résident de Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud âgé dans la trentaine, y oeuvrait depuis plus longtemps à l'entrepôt.
«Mick? C'est pas vrai! C'est lui qui nous chargeait!»a lancé spontanément Danny, un autre camionneur, lorsqu'il a appris l'identité des victimes. «Je n'en reviens pas! Et Pierre, je le connaissais aussi. Quand on arrivait le soir, c'est à eux qu'on avait affaire.»
Sur la page de Gilmyr sur le réseau social Facebook, des amis se désolaient du triste destin de Pierre et Mickael mercredi soir. Marcel Saint-Pierre aurait bien aimé leur venir en aide, mais comme les policiers, les ambulanciers et les déneigeurs, il a été incapable de se rendre sur place.
«J'ai parlé avec eux plusieurs fois cette nuit, ils étaient pris dans la route entre chez moi et la 20. J'ai essayé d'aller les aider, mais je n'ai pas été capable de me rendre. Pierre était à bout de souffle», écrit M. Saint-Pierre.
Journée infernale sur les routes de la MRC de Montmagny
La nuit de mardi à mercredi et la journée de mercredi ont été carrément infernales sur les routes de la MRC de Montmagny. Policiers, ambulanciers, même les déneigeurs étaient incapables de se frayer un chemin sur les routes enneigées où il y avait parfois des accumulations de neige de dix pieds de haut.
«Vers 22h mardi, nous avions dit aux déneigeurs de rentrer chez eux. Ça ne donnait rien, ils glissaient vers les fossés, la visibilité était nulle et ils étaient incapables de passer», raconte le maire de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, Alain Fortier, à quelques pas de l'endroit où Pierre Thibault et Mickael Fiset sont décédés dans leur camionnette.
«À 4h du matin [mercredi], j'ai reçu un appel de la SQ qui voulait qu'on envoie un camion de déneigement, mais il n'y avait rien à faire, le camion ne passait pas. Les bancs de neige étaient trop hauts. J'ai fait des pieds et des mains pour avoir une souffleuse, sans succès. On a réussi à avoir une pelle mécanique vers 6h pour les dégager», poursuit M. Fortier.
Le maire a de la difficulté à s'expliquer pourquoi les deux employés de Gilmyr Transport sont décédés alors qu'ils étaient enlisés dans un secteur où on trouvait pourtant quelques maisons.
«Certains disent qu'ils seraient allés cogner à la porte d'une maison où il n'y avait personne. Mais les autres résidents du secteur disent n'avoir reçu aucune visite à part celle des policiers qui tentaient de secourir ces personnes», poursuit le maire.
Sous-traitants à la rescousse
Tôt mercredi matin, une fois les voitures enlisées dégagées, le maire et la directrice générale Karine Lachance se sont mis à l'oeuvre pour assurer le déneigement des rues du village de 900 habitants.
«En plus de nos trois employés, nous avons embauché des sous-traitants, de sorte que vers 14h, presque toutes les rues étaient dégagées», explique Mme Lachance. Il n'était cependant pas facile de se rendre au village à partir de Lévis ou de Québec, toutes les routes principales étant fermées et plusieurs routes rurales étant impraticables en raison de la neige.
Jacob, dont l'employeur a été embauché comme sous-traitant par la municipalité de Saint-Pierre, a déneigé la rue principale avec son tracteur muni d'une souffleuse sans arrêt durant plus de 12 heures mercredi.
«Ça m'a pris deux heures pour me rendre de Montmagny à Saint-Pierre», affirme-t-il à propos du trajet d'une vingtaine de kilomètres. «Les lames de neige étaient plus hautes que le devant de mon tracteur.»
Le maire Fortier n'hésite d'ailleurs pas à qualifier cette tempête comme étant la pire à s'être abattue sur sa municipalité depuis 2008.
De plus, comme l'indique la directrice générale Karine Lachance, les communications ont été rendues difficiles durant une bonne partie de la journée en raison de pannes sur les réseaux de certains fournisseurs de service téléphonique, notamment Vidéotron.
«On a tout tenté», assure Coiteux
Aucun effort n'a été ménagé pour secourir les deux personnes mortes dans leur automobile ensevelie sous la neige près de Montmagny, a assuré le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux. 
«On a tout tenté», a-t-il déclaré mercredi. 
Avisés par un appel à l'aide, les secours ont «utilisé tous les moyens à leur disposition» pour libérer les victimes de St-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud. «Malheureusement, ils sont arrivés trop tard», a constaté le ministre. 
La géolocalisation de l'appel n'a pas été simple parce que la méthode ne fonctionne pas aussi bien partout, a-t-il poursuivi. Une enquête du coroner doit venir éclaircir les circonstances des décès, a indiqué le ministre des Transports, Laurent Lessard.  Avec Simon Boivin