Le procureur de la Couronne Me Michel Fortin plaidera cet après-midi pour réitérer au juge Benoît Moulin de la Cour supérieure pourquoi, à son avis, Jacques Delisle devrait rester détenu.

Affaire Delisle: les deux parties en mode attente

L'enquête sous remise en liberté de l'ex-juge Jacques Delisle dans l'attente de la fin de sa révision judiciaire s'est terminée vendredi avec l'étape des plaidoiries. L'ancien juge de la Cour d'appel allègue avoir été injustement condamné pour le meurtre de sa femme, en novembre 2009. Il est détenu depuis juin 2012. La procédure visant sa remise en liberté, une première dans le genre au Québec, aura duré trois fois plus longtemps que prévu. Le juge Benoît Moulin de la Cour supérieure a annoncé qu'il rendrait sa décision avant Noël.
Jacques Delisle doit être remis en liberté provisoire, car la preuve de la Couronne tombe en ruine et la tenue d'un second procès est probable, plaide la défense.
«Un homme a perdu son honneur et vit dans une cage parce que mes confrères ont soumis à un jury que cette preuve ne souffrait aucun doute et qu'on devait la croire. Mais la preuve amenée au premier procès est en ruine : nous n'avons plus une ligne droite, nous avons un ricochet.»
Me Jacques Larochelle a laissé son collègue ontarien Me James Lockyer, spécialisé dans les cas d'erreurs judiciaires, mener la plaidoirie comme le reste de la requête.
Mais il a quand même tenu, après avoir obtenu la permission du juge, à donner directement ce qu'il a dit être le point de vue de son client. 
Dans le grand box vitré, Jacques Delisle, 81 ans, s'avance alors sur son siège et écoute attentivement son avocat.
Un membre du public bien informé, intelligent et doté de compassion ne serait pas choqué que l'ancien juge reprenne sa liberté sous conditions durant la révision judiciaire, a plaidé Me Larochelle, de sa voix tonitruante, qui semble prendre toute la place dans la grande salle des assises. 
Le criminaliste a même ajouté être convaincu que ce citoyen «ne voudrait pas prendre la responsabilité de commettre une erreur aussi grave que de le laisser mourir dans une prison».
Balisticien «hostile»
Beaucoup plus pondéré, en plus d'être ralenti par la traduction, Me James Lockyer a passé une bonne partie de sa plaidoirie à écorcher le balisticien de la poursuite Guillaume Arnet, qui a fait une série de récents tests confirmant à ses yeux la thèse du meurtre de Nicole Rainville. 
«Il était hostile, argumentait et avait parfois l'air de faire du théâtre», a lancé Me Lockyer, pendant que le balisticien était assis dans la salle, imperturbable. «M. Arnet était venu ici avec son propre agenda, soit appuyer la position de son laboratoire et dénigrer M. Swistounoff [l'expert de la défense au procès].»
De plus, Guillaume Arnet n'a pas réussi, de l'avis de Me Lockyer, à reproduire adéquatement les taches de suie sur la main de la victime. 
L'avocat de Delisle a insisté sur le fait que quatre pathologistes sont d'accord avec la nouvelle trajectoire de balle établie par le Dr Michael Shkrum, voulant que le projectile soit entré de façon perpendiculaire par la tempe de la victime et ait ricoché du côté droit du crâne avant de glisser jusqu'à l'arrière. «Les radiographies des fractures du côté droit et la fracture en forme de cône sont des preuves qu'il y a eu ricochet», plaide Me Lockyer.
Pas de preuve nouvelle convaincante
Le clan Delisle avait le fardeau d'amener une preuve nouvelle assez convaincante pour que la remise en liberté de l'ex-juge n'affecte pas la confiance du public dans le système de justice. Il a tout simplement échoué, estime le procureur de la Couronne, Me Michel Fortin.
Des indices et des statistiques. Bien qu'elle ait consulté des experts reconnus, c'est en gros tout ce que la défense a amené devant le tribunal, considère le représentant de la poursuite. Un butin beaucoup trop léger pour remettre en liberté sous condition un homme condamné pour meurtre sans ébranler la confiance du public, estime-t-il.
Le ministère public, lui, a mené des tests balistiques sérieux et prudents, dit-il, qui montrent que la thèse du suicide ne tient pas la route, car la balle serait nécessairement ressortie de l'autre côté du crâne de Nicole Rainville. «La défense aurait dû faire ces tests-là avant de se présenter devant un juge», lance Me Fortin, cinglant. 
Me Fortin n'a pas sourcillé lorsqu'il a entendu son vis-à-vis qualifier sa preuve de «ruine». «C'est la deuxième fois que Me Larochelle dit ça, note le procureur, d'un ton neutre. La première fois, c'était devant la Cour d'appel, qui n'a pas été d'accord avec lui.»
Jacques Delisle avait en effet essuyé un revers dans sa demande de remise en liberté durant les procédures d'appel, puis avait vu son appel rejeté par la Cour d'appel.
Contradiction
Jacques Delisle écrit dans sa déclaration sous serment, déposée pour la procédure de révision judiciaire, qu'il a chargé l'arme puis l'a laissée sur la table près de sa femme, au terme d'une discussion au cours de laquelle Nicole Rainville, handicapée après un ACV, lui avait demandé de l'aide pour se suicider. L'ancien juge ajoute que c'est ce qu'il aurait dit à son procès s'il ne s'était pas abstenu de témoigner à la demande de sa belle-fille.
Me Michel Fortin en doute fortement. «Au procès, la défense nous a présenté des vidéos où on voit une femme capable de charger une arme de sa seule main gauche pour convaincre le jury que c'était ce qui s'est passé», rappelle-t-il. «Et là, dans son affidavit, Jacques Delisle dit que s'il avait témoigné, il aurait dit que c'est lui qui l'avait chargée.»
Le procureur de la Couronne rappelle que Jacques Delisle a été capable de mentir à sa femme sur son aventure extra-­conjugale, à ses enfants et aux policiers.