Robert Fleury lors du lancement de son livre consacré à l’explorateur Joseph Bureau.

Joseph Bureau, l’explorateur oublié

Faiseur de chemin, expert des ponts couverts, explorateur aguerri : Joseph Bureau, compatriote du curé Labelle et d’Arthur Buies, a l’étoffe de ces héros qui ont marqué la colonisation du Québec. Or, son nom a sombré dans l’oubli, quelque part au détour de l’Histoire. Robert Fleury, ancien journaliste au Soleil, a entrepris de réhabiliter le fascinant destin de ce Portneuvois d’origine dans un nouvel ouvrage, Joseph Bureau : Explorateur officiel.

«Aujourd’hui, tu t’en vas au Saguenay ou en Gaspésie, tu sautes sur l’autoroute et quelques heures plus tard, tu es rendu. Mais ça n’a pas toujours été comme ça. À l’époque, se rendre au Lac-Saint-Jean, c’était quasiment impossible. Les gens de cette époque-là ont affronté des dangers énormes. On a un devoir de mémoire envers eux», plaide Robert Fleury.

Le journaliste a découvert l’histoire de Joseph Bureau un peu par hasard, quand il a déménagé à côté de la Maison Plamondon, à Saint-Raymond. En s’impliquant dans le sauvetage de cette demeure ancestrale, il a rencontré Louise Plamondon, l’arrière-petite-fille de Joseph Bureau, qui a fait construire la maison en 1908. 

Cette dernière a confié à Robert Fleury les archives de son aïeul. Quand il a commencé à débroussailler le tout, il s’attendait à produire une plaquette pour le 175e anniversaire de fondation de la ville de Saint-Raymond. Or, après avoir mis le doigt dans l’engrenage, la tâche s’est avérée plus complexe que prévu, et Robert Fleury s’est lancé sur les traces de l’explorateur officiel du Québec, à travers les archives de BANQ, mais aussi physiquement, en allant à la découverte des Pays d’en haut et du chemin Chapleau, «l’autoroute de l’époque» qu’il avait tracée et fait construire. 

«Je voulais savoir s’il restait des vestiges, si les gens dans les sociétés historiques de là-bas connaissaient Bureau. La réponse, c’est non», a-t-il constaté. «Ça m’a permis de voir de mes yeux vu le territoire qu’il avait parcouru.»

Qui était-il?

Pour comprendre le destin de l’explorateur, il faut le replacer dans son contexte historique. Joseph Bureau, né en 1837 et mort en 1914, a connu sa période la plus faste de 1880 jusqu’à sa mort, à 77 ans. La deuxième moitié du XIXe siècle est marquée par un exode important des Canadiens-français vers les États-Unis, où ils cherchent du travail dans les manufactures de textile. Au Québec, la pauvreté est endémique : les terres de la vallée du Saint-Laurent sont trop petites pour les familles nombreuses, et la province nouvellement créée en 1867 accuse un retard important au niveau de l’industrialisation. 

«Il y a 300 000 personnes qui sont allées s’établir aux États-Unis pendant ces années-là, c’est considérable», rappelle Robert Fleury. Le curé Antoine Labelle, de sa paroisse de Saint-Bernard-de-Lacolle, voit directement cet exode et veut y remédier par la colonisation des territoires du Nord. Il mettra tout en son pouvoir pour y arriver après sa nomination comme curé de Saint-Jérôme. Des efforts sont faits aussi au Lac-Saint-Jean, au Saguenay, dans la vallée de la Matapédia, au Témiscouata, en Outaouais, au Témiscamingue… 

Joseph Bureau ira dans toutes ces régions. Il jouit déjà d’une réputation enviable comme explorateur pour des compagnies forestières, puis comme garde forestier quand il devient explorateur officiel du gouvernement. À ce titre, il part sur le terrain à la demande de l’administration pour cartographier les lieux, identifier les zones de colonisation potentielle, et surtout, tracer et construire des chemins pour rallier ces endroits. C’est lui qui sera envoyé à Saint-Jérôme, après l’insistance du curé Labelle pour développer les terres de la rivière Rouge. 

Joseph Bureau devient particulièrement reconnu pour sa faculté à trouver les tracés idéaux pour installer des chemins de fer. Sur ce sujet, Robert Fleury a dû creuser pour démêler le vrai du faux, notamment en ce qui a trait au tracé du projet de chemin de fer reliant Saint-Raymond et le Lac-Saint-Jean, qui lui est parfois faussement attribué. 

Pendant ses années d’activité, Bureau développe aussi une expertise particulière dans la conception et la construction de ponts couverts, avec ses comparses Georges Barrette et Antoine Alain. On lui doit notamment la création du pont Taché, au-dessus de la Grande Décharge à Alma, une œuvre particulièrement complexe. 

Joseph Bureau a aussi été le premier à explorer l’île d’Anticosti en entier, quand Henri Menier a voulu acheter l’île, un autre volet «fascinant» de l’histoire de l’explorateur que raconte Robert Fleury dans son ouvrage qui se veut «journalistique» plutôt qu’historique, prend-il soin de mentionner. 

Encore des traces

Aujourd’hui, il reste encore des traces du travail colossal réalisé par Joseph Bureau. Le tracé de la route 117, notamment, est presque le même que le chemin créé par l’aventurier. Les explorations de Bureau ont aussi servi de cause après sa mort dans le conflit opposant Terre-Neuve et le Québec pour la propriété du Labrador.

«Les explorateurs, dans notre imaginaire, ont découvert de grands territoires. Lui, c’est un explorateur de l’intérieur des terres. C’est plus terre-à-terre. Je ne sais pas pourquoi l’Histoire ne s’est pas intéressée à ces gens-là. Ce sont eux qui ont fait le Québec», insiste Robert Fleury. 

À travers ses recherches, l’ancien journaliste a beaucoup réfléchi sur la notion d’immigrant et de réfugié. Il trouve la population très sévère à l’égard des réfugiés qui franchissent les frontières de nos jours, rappelant qu’à une autre époque où la misère était endémique ici, nos populations ont posé les mêmes gestes. Il s’est aussi senti particulièrement interpellé par le sort malheureux réservé aux autochtones à cette époque. 

«On les a repoussés dans des territoires, des réserves. On les a privés de territoires de pêche et de chasse en les donnant à des clubs privés, entre autres. Je trouve ça déplorable. Aujourd’hui, on a de la misère à reconnaître leur combat, qui est très juste et valide», rappelle-t-il en spécifiant que les colons étaient avant tout des immigrants sur une terre déjà habitée.

Robert Fleury

Joseph Bureau : Explorateur officiel

Éditions GID, 266 p.