Jennifer Brazeau, directrice générale du Centre d'amitié autochtone de Lanaudière, estime qu'à Joliette, où environ 2 % des 47 000 résidents de la ville s'identifient comme autochtones, le besoin d'une clinique où les Atikamekw se sentent en sécurité ne date pas d'hier, mais est plus pressant que jamais.
Jennifer Brazeau, directrice générale du Centre d'amitié autochtone de Lanaudière, estime qu'à Joliette, où environ 2 % des 47 000 résidents de la ville s'identifient comme autochtones, le besoin d'une clinique où les Atikamekw se sentent en sécurité ne date pas d'hier, mais est plus pressant que jamais.

Joliette: ouverture d'une clinique de proximité pour les Atikamekw 

Jillian Kestler-D'Amours
La Presse Canadienne
MONTRÉAL — L'idée est simple, estime Jennifer Brazeau, directrice générale du Centre d'amitié autochtone de Lanaudière: offrir «un espace culturellement sécurisé» où les Autochtones peuvent obtenir des soins de santé sans avoir peur.

Selon elle, la réticence à demander des services de santé à Joliette a augmenté au cours du mois dernier, après le décès de Joyce Echaquan à l'hôpital local. Avant de mourir, elle avait enregistré avec son téléphone les insultes racistes lancées par des membres du personnel soignant.

La mort de la mère atikamekw de sept enfants, le 28 septembre, a secoué tout le Québec, soulevant des questions sur le racisme systémique dans les soins de santé et incitant le gouvernement de François Legault à reconnaître le problème et à prendre des mesures concrètes pour y mettre fin.

Mme Brazeau estime qu'à Joliette, où environ 2 % des 47 000 résidents de la ville s'identifient comme autochtones, le besoin d'une clinique où les Atikamekw se sentent en sécurité ne date pas d'hier, mais est plus pressant que jamais.

Cette clinique de proximité, appelée Mirerimowin («se sentir bien»), devait accueillir ses premiers patients mardi après-midi dans une salle du Centre d'amitié autochtone à Joliette. «Lorsque nous avons lancé cette idée, nous avions même des femmes enceintes qui voulaient savoir si elles pouvaient avoir leur bébé ici, parce qu'elles ne voulaient pas aller à l'hôpital», raconte Mme Brazeau en entrevue.

La clinique sera ouverte deux après-midi par mois et accueillera des patients autochtones qui n'ont pas déjà accès à un médecin de famille. Si la clinique ne peut pas répondre au besoin, le personnel tentera de guider les patients et les accompagner vers d'autres services, a expliqué Mme Brazeau.

Le docteur Samuel Boudreault, professeur à l'Université Laval, fait déjà partie d'un groupe de médecine familiale affilié à l'agence régionale de santé (le «CISSS») et est l'un des deux médecins qui ont accepté de pratiquer à la clinique Mirerimowin. Il explique que les médecins et les résidents en médecine collaboreront avec les travailleurs sociaux du Centre d'amitié autochtone de Lanaudière pour s'assurer que les patients sont à l'aise et bénéficient d'un suivi médical après leur traitement.

«Il y a une partie de la population - et je pense que les Autochtones en font clairement partie - qui n'a pas un accès aussi facile au système de santé que la moyenne des gens», a déclaré lundi le docteur Boudreault.


« Il y a une partie de la population - et je pense que les Autochtones en font clairement partie - qui n'a pas un accès aussi facile au système de santé que la moyenne des gens »
Dr Samuel Boudreault, professeur à l'Université Laval

«Le cas de Joliette n'est pas exceptionnel»

La clinique de proximité de Joliette n'est pas la première du genre au Québec. Les centres d'amitié autochtone ont ouvert des installations similaires ces dernières années à Val-d'Or et à La Tuque. Le modèle fonctionne parce qu'il permet aux Autochtones de se sentir plus à l'aise pour accéder aux soins, a expliqué Sébastien Brodeur-Girard, du département d'études autochtones de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

«Les gens ont peur», a déclaré le professeur Brodeur-Girard, qui faisait partie de l'équipe de recherche de la Commission Viens, qui a conclu l'an dernier à la discrimination systémique envers les peuples autochtones dans les services publics du Québec. Il rappelle que lors des audiences de la commission, plusieurs personnes avaient témoigné de la discrimination lorsqu'elles cherchaient des soins de santé à Joliette, et que des plaintes avaient été déposées bien avant la mort de Joyce Echaquan.

«Le cas de Joliette n'est pas exceptionnel», estime M. Brodeur-Girard, qui ajoute que des problèmes similaires existent au Québec et au Canada. «Sachant qu'ils seront mal reçus, qu'ils seront écartés, qu'ils ne seront pas crus, qu'ils seront soumis à des commentaires discriminatoires, certaines personnes (autochtones) éviteront d'aller à l'hôpital avant qu'il ne soit trop tard.»

C'est ce que la clinique de proximité aidera à résoudre, espère Mme Brazeau. Mais le projet a des ressources limitées - il ne pourra accueillir que huit patients par mois pour l'instant.

Mme Brazeau a participé à une réunion en juin avec le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière et demandé des ressources matérielles et du personnel médical pour pouvoir garder la clinique ouverte une journée complète par semaine. «Jusqu'à présent, ils ne se sont pas mobilisés pour obtenir ces ressources, et nous nous contentons donc de ce que nous avons», a-t-elle déclaré. «Nous avons eu une table de massage comme table d'examen et le médecin apportera son équipement.»

Un atelier de sensibilisation

Dans un courriel, une porte-parole du CISSS de Lanaudière a indiqué que l'agence aidait la clinique parce que des médecins du groupe de médecine familiale sont impliqués et qu'ils sont techniquement des employés du CISSS.

Hélène Gaboury a aussi précisé que les médecins qui offrent des services à la clinique apporteront l'équipement «comme lorsqu'ils fournissent un soutien à domicile».

Interrogée sur ce que fait le CISSS pour s'assurer que les Autochtones se sentent en sécurité lorsqu'ils consultent, Mme Gaboury a répondu que l'agence avait organisé un atelier de deux jours pour le personnel soignant, à la mi-octobre, afin de le sensibiliser aux réalités auxquelles les Autochtones sont confrontés. Le CISSS collabore également avec l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue «pour offrir une formation obligatoire à tout le personnel et aux médecins» à compter de la fin novembre, a ajouté Mme Gaboury.

Jennifer Brazeau croit que le Centre d'amitié autochtone a besoin de plus de soutien de la part du CISSS s'il veut agrandir la clinique pour répondre aux besoins de la communauté.

Le Québec doit également reconnaître que le racisme systémique existe contre les peuples autochtones s'il veut régler le problème, a-t-elle soutenu: «Il serait important pour eux de nous écouter. C'est la première étape».