Jean-François Cliche et son nouveau livre <em>Fake news, le vrai, le faux et la science.</em>
Jean-François Cliche et son nouveau livre <em>Fake news, le vrai, le faux et la science.</em>

Jean-François Cliche: la vérité dans toute sa complexité

Valérie Marcoux
Valérie Marcoux
Le Soleil
Depuis 2017, le chroniqueur scientifique Jean-François Cliche offre des réponses précises, nuancées et sans angles morts aux questions que lui envoient les lecteurs dans le cadre de sa chronique «Vérification faite». Son nouveau livre Fake news, le vrai, le faux et la science rassemble 80 de ses articles qui s’attaquent autant aux mensonges malicieux, aux demi-vérités, qu’aux biais des journalistes.

Q Journaliste au Soleil depuis 2001, vous tenez votre chronique «Science au quotidien» en plus de «Vérification faite»; qu’est-ce qui vous a mené vers le journalisme scientifique?

R J’ai commencé par ma chronique où je répondais aux questions des lecteurs. J’avais proposé ce format parce que Mylène Moisan, qui était patronne à l’époque, voulait qu’on parle plus de science dans le journal. Et moi, je ne lisais même plus de romans, je ne lisais que des livres de science parce que c’est ça qui m’intéressait.

Ce fut un succès instantané et inespéré. J’ai reçu énormément de questions dès le départ. Tellement, qu’au bout d’un certain temps, les boss ont réalisé que, comme pratiquement tous les médias généralistes, ils avaient sous-estimé l’intérêt de M. et Mme Tout-le Monde pour les sciences. À partir de là, j’ai fini par ne faire que des reportages scientifiques.

Q Selon votre expérience, pourquoi «les sciences ont toujours été l’angle mort des médias de masse»?

R Je pense qu’il y a plusieurs raisons. D’une part, il n’y a pas beaucoup de scientifiques qui travaillent dans les médias de masse. C’est vraiment un univers de littérature, de sciences humaines, de droit, etc.

Ensuite, il y a malheureusement une habitude à niveler par le bas. Le nombre de fois que j’ai entendu dire qu’à la télé, dans les journaux et à la radio il faut s’adresser à un public qui a 8 ans d’âge mental et donc qu’il faut éviter les choses compliquées…! Il y a sans doute un peu de ça.

Je dirais aussi que le journalisme peut être assez anxiogène comme métier. Tu commences ta journée et tu ne sais pas de quoi tu vas parler, mais à la fin de la journée, t’es censé avoir écrit un article sur ce que tu ne connaissais pas et t’es pas censé te tromper. Donc, c’est sûr que quand c’est ça ta job, les sujets plus compliqués viennent avec un risque supplémentaire de se tromper. Tout ça peut expliquer pourquoi les médias ont historiquement plus ou moins ignoré les sciences.

Q Et vous? Avez-vous une formation en science?

R Non. J’ai étudié en histoire et en sociologie. En sociologie, j’étais du côté statistique : les méthodes qualitatives ne me disaient absolument rien. C’est là que j’ai acquis une petite base en statistique qui me sert encore beaucoup aujourd’hui.

Q En quoi votre travail de vérification des faits se distingue du travail de journaliste en général?

R En principe, il n’y a pas vraiment de distinction : tous les journalistes devraient tout le temps faire ce genre de fact checking. Sauf que c’est long à faire. Les conditions dans lesquelles on pratique le métier de nos jours et les objectifs que, souvent, les médias poursuivent vont faire en sorte qu’on ne peut pas les faire ou qu’on estime ne pas avoir à les faire. Bref, on ne les fait pas et malheureusement, cela nous fait colporter un certain nombre de faussetés, comme je le mentionne dans mon livre.

Q Est-ce que toutes les questions ont une réponse?

R Non. Pour les questions qui n’ont pas de réponses certaines, il faut présenter les choses comme elles sont : on dit ce qu’on sait et on explicite ce qu’on ne sait pas. Souvent dans les médias, et dans les relations publiques, l’incertitude est une chose que les gens tentent d’éviter. On croit souvent que si on dit que le message est incertain que les gens vont se méfier, mais non. J’ai vu une étude là-dessus parue l’année dernière, je crois, qui montrait que si on explicite l’incertitude, le messager n’en est pas moins crédible aux yeux des gens.

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Extrait

L’élection présidentielle américaine de 2016 a fait prendre conscience au monde entier que le Web n’était pas seulement un outil de diffusion du savoir, comme on le décrivait naïvement depuis sa démocratisation, dans les années 1990. Internet n’est en fait qu’un outil de diffusion-tout court dont l’utilité peut être pervertie — comme pour n’importe quel autre outil, d’ailleurs. Le succès viral qu’ont connu des faussetés manifestes et la naissance de sites d’information comme Breitbart News, aux États-Unis, et Rebel Media, au Canada, qui se préoccupent d’abord d’idéologie et très accessoirement des faits, ont montré que le Web avait aussi un côté obscur, de la même façon qu’un marteau peut tout aussi bien servir à construire une maison qu’à fracasser le crâne de son prochain. 

Les journalistes scientifiques connaissaient pourtant bien ce côté obscur du Web depuis des années, eux qui voyaient circuler, se répandre et persister sur la Toile des mythes purs et simples,souvent dangereux  : «Les OGM sont des poisons», «Les vaccins causent l’autisme (entre autres calamités)», «Le réchauffement climatique s’est arrêté», etc. Mais les autres reporters n’y prêtaient pas beaucoup d’attention, soit parce que les sciences ont toujours été l’angle mort des médias de masse, soit parce que certaines de ces trames narratives, si fausses soient-elles, leur permettaient de faire des manchettes frappantes. 

Il en a été tout autrement à partir du moment où Donald Trump a été élu à la tête des États-Unis et qu’il a commencé à jouer avec la vérité. C’est alors que bien des médias se sont mis à publier des chroniques de validation factuelle comme Vérification faite, que je signe dans le journal Le Soleil et qui paraît chaque semaine. J’avais déjà écrit sporadiquement quelques-uns de ces articles avant cela, mais à la suite de l’élection de Trump en 2016, mes patrons et moi avons compris que ce type de chronique allait devenir une sorte de service public, et qu’il était important d’en publier beaucoup plus régulièrement. En invitant les lecteurs à me soumettre des «faits» ou des affirmations à vérifier, nous nous sommes aussi rendu compte qu’il existait une énorme demande, un besoin du public à cet égard, car j’ai rapidement été débordé de questions, au point de ne pas avoir le temps de répondre à toutes.

Ce sont ces chroniques que l’on découvrira dans ce recueil, qui regroupe plusieurs textes que j’ai écrits de 2017 à 2019, essentiellement. J’y ai également ajouté quelques billets de mon blogue «Science dessus dessous» et de ma chronique «Science au quotidien», qui est consacrée aux questions scientifiques, puisque certains de ces textes tiennent essentiellement du déboulonnage de mythes.

Jean-François Cliche
Fake news, le vrai, le faux et la science

Éditions MultiMondes, 252 pages

En vente dès le 28 octobre