Justin Trudeau et Jane Philpott à Rideau Hall, à Ottawa, le 19 janvier

Jane Philpott replonge les libéraux dans la tourmente, Justin Trudeau minimise

OTTAWA — L’ancienne présidente du Conseil du trésor, Jane Philpott, est sortie de son mutisme. Et elle l’a fait pour signaler qu’il y avait encore «beaucoup de choses» à raconter sur ce qui s’est passé dans l’affaire SNC-Lavalin.

La députée libérale y est allée de cette déclaration qui plonge le gouvernement de Justin Trudeau encore davantage dans l’embarras dans une longue entrevue qu’elle a accordée au magazine Maclean’s.

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«Il y a encore beaucoup de choses qui devraient être dites à propos de cette histoire. Je crois que l’ancienne procureure générale a des éléments à ajouter. Il y a des enjeux qui me tracassent moi aussi et que je ne suis pas libre de partager», a-t-elle exprimé.

Jane Philpott a démissionné du cabinet le 4 mars dernier parce qu’elle était en désaccord avec la façon dont le gouvernement a traité le dossier SNC-Lavalin. Elle a claqué la porte environ trois semaines après la défection de son amie, l’ex-ministre Jody Wilson-Raybould.

Dans l’entretien qu’elle a accordé au magazine, elle dit trouver «insultant» que l’on invoque cette amitié pour expliquer son départ du conseil des ministres, comme l’a notamment fait son ex-collègue, le ministre des Finances, Bill Morneau.

«Je ne prends pas de décisions sur des politiques — et assurément pas sur des questions de principe — en me basant sur l’amitié. J’ai pris la décision très difficile de quitter parce que ma conscience me le dictait», a tranché Mme Philpott.

L’opposition se régale

La publication de l’article du Maclean’s a eu l’effet d’une bombe sur la colline, alors que les députés fédéraux étaient toujours engagés dans un véritable marathon de votes jeudi à la Chambre des communes.

Les troupes conservatrices en ont rapidement fait leurs choux gras.

«Je pense que les Canadiens et les Canadiennes ont le droit de savoir toute la vérité dans ce dossier-là, et vous pouvez être assurés que le Parti conservateur ne lâchera pas le morceau», a prévenu en matinée le député conservateur Alain Rayes dans le foyer des Communes.

Il a tenu ces propos alors que les élus poursuivaient leur enfilade de votes.

L’opposition a eu recours à cette tactique d’obstruction pour punir les libéraux d’avoir voté contre une motion qui demandait au premier ministre de lever complètement le secret professionnel qui lie l’ex-ministre Wilson-Raybould.

La manœuvre dilatoire durait depuis environ 22 heures sans interruption au moment de publier ces lignes, vers 16h.

Le député bloquiste Rhéal Fortin a exprimé toute son exaspération face à cette situation.

«Justin Trudeau, il doit entendre raison, là! C’est fini, là [...] Il doit rendre des comptes; qu’il laisse témoigner Jody Wilson-Raybould, qu’il laisse témoigner Mme Philpott, qu’on en finisse avec cette histoire-là», s’est-il exclamé en point de presse jeudi matin.

L’opposition reviendra à la charge mardi au comité permanent de l’éthique. Les conservateurs ont annoncé vendredi que le comité, l’un des rares à être présidé par un élu de l’opposition, discuterait de la proposition d’inviter Mme Wilson-Raybould et Mme Philpott à comparaître. Les libéraux disposent néanmoins d’une majorité au comité.

En conférence de presse à Mississauga, en Ontario, le premier ministre Justin Trudeau a plaidé que lever le secret professionnel qui liait le gouvernement à l’ancienne procureure générale pour la période où celle-ci a dit avoir subi des pressions suffisait.

Car les faits allégués ne concernent pas la période ayant suivi la rétrogradation de Jody Wilson-Raybould au ministère des Anciens Combattants, a argué Justin Trudeau. «L’enjeu, c’est la pression. Et elle a pu parler librement de cela», a-t-il déclaré.

Il faisait référence au témoignage livré par l’ex-ministre devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne, le 27 février dernier. À l’issue de l’exercice, Mme Wilson-Raybould avait toutefois souligné qu’elle avait plus à dire.

Dans l’entrevue au Maclean’s, Jane Philpott déclare qu’elle aimerait pouvoir dire pourquoi elle a soulevé l’enjeu de SNC-Lavalin auprès de Justin Trudeau lorsque celui-ci l’a informée qu’il voulait confier son ancien ministère, celui des Services autochtones, à Jody Wilson-Raybould.

Le premier ministre a offert jeudi sa version de cette conversation. «Elle m’a demandé directement si c’était en lien avec la décision pour SNC-Lavalin et je lui ai dit que non, ça ne l’était pas», a-t-il dit en marge d’une annonce en infrastructure.

Il a ainsi corroboré les propos tenus par son ex-secrétaire principal, Gerald Butts, devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne.

Maintien au caucus

Justin Trudeau a par ailleurs maintenu jeudi que la présence de ses ministres démissionnaires au sein du caucus libéral montrait à quel point le parti était ouvert à la «diversité», et que sur les grands enjeux, les députés libéraux étaient sur la même longueur d’onde.

Ils s’entendent notamment sur le fait qu’ils voient d’un bien mauvais œil Andrew Scheer être élu premier ministre, a-t-il lancé.

L’ex-ministre Philpott n’avait pas participé à la rencontre du caucus national, mercredi, mais elle avait pris part à la réunion du caucus ontarien. Selon certaines informations qui ont filtré dans les médias, cette séance a donné lieu à des discussions «franches et émotives».

Sa collègue ontarienne Julie Dzerowicz a assuré que sa présence au caucus était hautement souhaitable. «Je l’estime comme collègue de caucus, je l’estime comme députée, et je la considère comme une mentore», a-t-elle dit entre deux votes, jeudi.