Anne Guérette donne l’impression de toujours pouvoir rebondir. «Je suis rendue ben trop loin pour lâcher et abandonner», dit-elle.

«J’ai toujours été un peu tomboy»

CHRONIQUE / Elle est arrivée au café avant l’heure du rendez-vous. Avait apporté une copie du journal du matin dont le titre, qui parlait de son programme, lui avait fait «grand plaisir» : «Une ville à échelle humaine».

J’ai vu qu’elle avait aussi préparé des notes. Je me suis mis au défi de ne pas lui donner l’occasion de s’en servir. C’est d’autre chose dont je voulais parler ce matin-là. Ses notes pourraient bien attendre à une prochaine entrevue. 

Pain multigrains et beurre de pommes pour elle. Un allongé pour moi. 

On a commencé à parler. Elle finira par manger froid tant chaque réponse l’absorbe. Je lui suggère de prendre le temps. «Je suis habituée», répond-elle.

Les journalistes qui rencontrent Anne Guérette cherchent tous la même chose. Comprendre d’où lui vient cette opiniâtreté à tenir le coup et se battre dans l’adversité. 

Contre un maire abrasif, ce qui est dans l’ordre des choses, mais aussi contre des alliés naturels, parfois de son propre parti, contre les sondages, la critique, les médias qui ne l’épargnent pas. 

Sa réponse me désarçonne. 

«Je n’ai pas vraiment d’adversaires. Moi je fais mon chemin. C’est l’idéal qui me porte.» Un idéal qui ne souffre pas beaucoup de compromis. C’est ce qui fait peur chez cette politicienne. Sa rigidité presque dogmatique. 

«Je suis assez tête de cochon», convient-elle. «J’ai déplu à certaines personnes.»

Ébranlée par le départ de plusieurs proches de son parti, le printemps dernier, elle s’est remise en question.

Au point de penser partir?

«Ça a été difficile… c’est humain.» Il y avait cette fois des silences dans sa réponse.

Elle a «rebondi», dit-elle. Elle donne l’impression de toujours pouvoir rebondir. «Je suis rendue ben trop loin pour lâcher et abandonner.»

Elle se voit en «capitaine» de son navire. «J’ai un équipage. Pour moi, c’est impossible d’abandonner l’équipage. On va aller jusqu’au bout ensemble.»

Élevée dans le Parc Gomin à Sillery, on peut penser que c’est de là que sourd sa vision d’une «ville à échelle humaine».

Une rue «cul-de-sac» décrit-elle, avec un parc central, sans circulation de transit. 

Elle en garde des «souvenirs extraordinaires». Une «gang d’enfants», des «parents très amis» qui amenaient ensemble leurs enfants dans le Maine.

Un «vivre ensemble» de voisinage où quand tu fais une recette et qu’il te manque des œufs, tu vas chez le voisin et quand t’as fini tes muffins, tu vas lui en porter. 

Elle y a eu son premier chum à six ans. 

À six ans? 

«On se prenait la main, on se donnait des becs, on jouait aux grands.»

Une voisine qu’elle a toujours connue deviendra la conjointe de son père après le divorce de ses parents.

Ce voisinage a façonné son «sentiment d’appartenance» à une ville où les gens sont proches, se parlent, se côtoient et s’entraident. 

Pas du hasard si, à l’âge adulte, elle choisit pour élever sa famille une jolie rue dans Montcalm avec des cottages de briques et un panier de basket au bout, où parents et enfant se retrouvent. 

Une rue cul-de-sac, comme celle de son enfance, souligne-t-elle. On pourrait y voir une métaphore de son destin politique, mais ne soyons pas cyniques. 

Anne Guérette «adorait l’école», mais était l’élève «un peu malcommode», raconte-t-elle, presque fière. 

Sur les bulletins du primaire qu’elle a conservé, c’était écrit dans la colonne comportement : «Anne est babillarde», un mot que le Larousse définit par : «parle beaucoup et sans réflexion». 

«Je n’étais pas la super bolle de la classe, la fille qui pétait des 90, mais j’avais des bonnes notes.» Studieuse, travaillante, ses parents n’avaient pas à lui dire de faire ses devoirs.

Elle n’a jamais milité dans les associations étudiantes, leur préférant sa «gang d’amies de filles» du primaire qui sont restées, jusqu’à aujourd’hui, ses meilleures amies. «Comme mes sœurs.»

«Gênée avec les garçons», ses écoles de filles (Ursulines et Bellevue) lui permettront de «prendre sa place». Elle aurait autrement été plus gênée de lever la main et donner son opinion.

«J’ai toujours été un peu tomboy, dit-elle. J’ai toujours eu besoin de me faire apprécier par mon père et par les hommes en général… Je voulais être aimée par les hommes, respectée par les hommes.»

Ce besoin pèsera dans ses choix professionnels. Après avoir gagné un concours de dessin au secondaire, une professeure lui suggère d’aller en arts. 

«Oublie ça», a-t-elle pensé. Elle jugeait le domaine «pas assez sûr». «J’ai toujours voulu être autonome et indépendante financièrement. C’était fondamental.»

Elle avait vu sa mère à la maison. «Je ne voulais pas dépendre financièrement d’un homme», dit-elle. Très tôt, elle a su qu’elle voudrait aller à l’université et faire une maîtrise. 

Elle s’est juré qu’elle aurait «tout ce qu’il fallait pour jamais avoir besoin d’être fine avec un homme pour pouvoir m’acheter une belle robe.»

Anne Guérette a longtemps voulu être vétérinaire. «Ma passion, c’était les animaux», dit-elle. 

Elle a dû y renoncer après avoir mis de côté les sciences santé au cégep. Elle a cru alors que l’architecture lui permettrait de «bien gagner sa vie».

«Si j’étais devenue vétérinaire, je serais probablement dans le Grand Nord à défendre la fonte des glaces et les ours polaires en voie de disparition», croit-elle. 

Elle a aussi pensé au droit, comme son père, et croit qu’elle aurait fait une «bonne avocate». 

«J’ai besoin d’une cause», dit-elle. «Dans l’âme, je suis une défenseresse.»

Vous me direz que le mot n’existe pas, mais c’est celui qu’elle a choisi et qui la «décrit le mieux», dit-elle. «La défenseresse, la protectrice.» «Le maire d’une ville, c’est un défenseur de ses citoyens, un protecteur de son monde.»

On comprend d’où peut venir cette idée d’une limite de vitesse à 30 km/h dans toutes les rues de la ville.  

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Sa contribution personnelle d’architecte au bâti de la ville de Québec est modeste, convient-elle. Ses «deux plus beaux bébés» sont la grande salle à manger des Sœurs de la Charité à Beauport et l’agrandissement du commerce la Vie Sportive, rue Bouvier. «Des projets d’un million de dollars.»

Le métier d’architecte se «transpose» bien en politique, explique-t-elle. L’architecture et l’urbanisme permettent de «créer de la richesse et de la qualité de vie». On y a l’habitude de «saisir le sens de ce que veut le client». «Il en faudrait plus en politique.»

Anne Guérette fait ses courses avenue Cartier. «C’est un peu comme ma famille.»

Elle va aussi avenue Maguire et rue Saint-Joseph. On ne sera pas surpris qu’elle ne fréquente pas les grandes surfaces. Pas par objection philosophique, comme on pourrait le croire, mais par manque de temps. C’est à peine si elle trouve le temps de lire ses courriels, dit-elle. Elle estime que c’est plus vite dans les commerces de proximité. 

Elle ne magasine pas non plus dans Internet. Pour la même raison. Manque de temps. Le contraire de ce qui y amène d’habitude les consommateurs. 

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«Madame Guérette, vous êtes bien plus belle en réalité que dans le journal», lui dit-on parfois.

«Vous avez l’air plus jeune, vous avez de l’énergie.»

Se sent-elle trahie par son image publique? 

«Les journalistes aiment ça quand j’air l’air fâché, analyse-t-elle. Le poing comme ça, en l’air.»

Une seule fois, elle a téléphoné pour se plaindre d’une «photo tellement affreuse», mais autrement, «j’essaie pas de contrôler les autres». 

«On développe une sorte de carapace qui permet de continuer à porter ce qu’il y a en arrière de la carapace.»

Et puis, «c’est vrai que je suis un petit peu fâchée», concède-t-elle. «J’aime pas comment ça se passe.»

Après 10 ans de politique, pensez-vous avoir changé?

«Oui et non», dit-elle. Les motivations fondamentales sont toujours les mêmes. Puis elle se ravise. Changé? «Pas beaucoup.»

Elle croit avoir appris à «réagir un peu moins vite; à respirer deux coups; à se demander : est-ce que c’est vraiment aussi pire que je le pense?» 

Elle se croit davantage capable de «relativiser, d’être moins directe, de prendre les choses avec plus de recul, de maturité, et de vision globale». «La politique est une aventure humaine.»

Ma collègue Annie Morin a révélé il y a quelques semaines que la chef de Démocratie Québec travaille depuis 2012 avec une «coach en communication» qui s’affiche comme une «déverrouilleuse de charisme». 

Je sens qu’elle n’a pas beaucoup envie d’y revenir. Les conseils portent à la fois sur les contenus et la façon de communiquer, jette-t-elle.

Elle reste aussi un peu évasive quand je lui demande si ses fils Olivier (13 ans) et Alexis (15 ans) ont souffert des critiques et attaques sur leur mère.

«Ils ont un beau portrait d’ensemble, les beaux côtés et ceux plus difficiles.» Elle les sent «équilibrés» et «très bons en politique». «Ils connaissent tellement mon projet et y croient tellement.»

Elle a la garde partagée de ses fils avec son ex-conjoint. Un «papa extraordinaire, présent, toujours là». Elle ne serait pas arrivée à faire ce qu’elle a fait sans lui, confie-t-elle.

Il est encore difficile pour une femme de faire de la politique, croit-elle. Elle pense à la partielle de Louis-Hébert, où deux femmes ont été appelées pour remplacer des hommes déchus.

«Pourquoi on n’a pas pris ces femmes-là d’entrée de jeu?» 

Elle croit à un équilibre hommes-femmes en politique. «On est différents et complémentaires.»

«L’homme va prendre des risques plus facilement. La femme est plus prudente naturellement, peut-être parce qu’elle est habituée à protéger ses petits.» «Trop de risque ou trop de prudence, c’est pas bon.» 

J’ai pensé que tomboy était peut-être le compromis qu’elle a trouvé.

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Elle a voulu payer le café. D’habitude je résiste, mais il faut choisir ses batailles. Je payerai le prochain. 

À 52 ans, elle refuse d’envisager la suite. Ça va dépendre du résultat de l’élection. 

Aucun maire sortant de Québec n’a été battu depuis 78 ans, prend-elle la peine de rappeler. J’imagine qu’elle a aussi vu les sondages et entend ce qui se dit. 

«C’est possible qu’on fasse l’histoire et que je sois l’exception», cherche-t-elle à se convaincre. «Une course à trois, ça peut réserver beaucoup de surprises, ça divise le vote.»

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«C’est pas si compliqué que ça être maire d’une ville. Faut pas s’imaginer qu’il y a juste une personne qui peut faire ça.» Un leader montre «où on s’en va», mais ne peut rien imposer, croit la chef de Démocratie Québec. 

«Gouverner une ville, c’est comme prendre soin d’un jardin. Tu peux pas tirer sur une fleur pour qu’elle pousse.»