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Jacques Fortin, qui a vu sa compagne adorée Suzanne Clermont assassinée gratuitement devant leur condo de la rue des Remparts, commence à peine à voir le brouillard se dissiper dans son esprit.
Jacques Fortin, qui a vu sa compagne adorée Suzanne Clermont assassinée gratuitement devant leur condo de la rue des Remparts, commence à peine à voir le brouillard se dissiper dans son esprit.

Jacques Fortin, conjoint de Suzanne Clermont: «personne n'est préparé à l'horreur»

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
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Un peu plus de sept mois se sont écoulés depuis les tragiques événements de l’Halloween dans le Vieux-Québec. Jacques Fortin, qui a vu sa compagne adorée Suzanne Clermont assassinée gratuitement devant leur condo de la rue des Remparts, commence à peine à voir le brouillard se dissiper dans son esprit. Les images insupportables qui tournent en boucle dans sa tête commencent lentement à faire place à un apaisement salvateur.

Assis dans un coin d’ombre de la petite place de la rue des Remparts, où trône depuis la semaine dernière un banc dédié à la mémoire de la disparue, l’ancien animateur de radio et de télé revient, à la demande du Soleil, sur cette soirée du 31 octobre qui a marqué à jamais sa vie au fer rouge, et sur son long cheminement vers une existence un tant soit peu normale.

«J’ai refusé plusieurs entrevues. Je ne commencerai pas à faire le tour du Québec. Je suis en choc post-traumatique. J’avance lentement, quotidiennement, alors je n’ai pas le goût de toujours revivre ça. C’est terminé, terminé.»

«Il n’y a personne qui est préparé à l’horreur, poursuit-il. Des horreurs, il y en a partout dans le monde, mais quand tu es habitué de vivre sous un climat généralement pacifique et sécuritaire, quand une chose comme ça arrive, c’est l’incompréhension dans l’incompréhensible.»

La dernière fois

Ces images de l’«amour de [sa] vie», ensanglantée, reposant sur le trottoir, Jacques Fortin a tout fait pour les effacer de sa mémoire. Le soir, avant de trouver le sommeil, elles revenaient le hanter.

Quelques instants avant que tout bascule, le 31 octobre, le couple avait regardé un film de David Lynch. Le repas terminé, Jacques avait débarrassé la table. Suzanne lui avait dit qu’elle s’en allait fumer une cigarette à l’extérieur. Sans le savoir, c’était la dernière fois qu’il entendait sa voix.

«À un moment donné, Zara, sa petite chihuahua, se met à japper comme jamais je l’avais entendue auparavant. C’était bizarre. Je n’étais pas capable de l’arrêter. Je suis sorti pour dire à Suzanne de la calmer.»

La suite des choses, est-il vraiment besoin d’y revenir? Les mots, c’est une vérité de La Palice, sont parfois inutiles pour décrire l’innommable. Lui-même demande qu’on ne revienne pas sur certains détails.

Seul avec lui-même

Des voisins ont accouru à la rescousse. Une médecin a prodigué les premiers soins à Suzanne. Les policiers arrivés sur les lieux ont cru bon soustraire Jacques à cette vision d’horreur. Pendant une vingtaine de minutes, il est resté seul sur la banquette arrière d’un véhicule du SPVQ. «Je grelottais, je tremblais, je pensais devenir fou. Je me disais que ce que je venais de voir, ce n’était pas vrai.»

«Je n’ai même pas pu lui flatter les cheveux une dernière fois...», confie-t-il, avant qu’un sanglot ne l’étreigne, la seule fois de l’entrevue où les digues émotionnelles lâcheront.

Avec le recul, il avoue qu’une présence à ses côtés aurait été appréciée à ce moment-là. «J’aurais peut-être aimé que quelqu’un m’accompagne dans le camion», glisse-t-il, sans jeter le blâme sur les policiers, affairés qu’ils étaient à appréhender le tueur au sabre, en cavale dans le Vieux-Québec.

Après un séjour à l’urgence de l’hôpital Saint-François d’Assise, Jacques a lentement tenté de composer avec un maelström émotionnel. Devant la porte de son condo, des dizaines de bons samaritains étaient venus déposer des gerbes de fleurs. Les messages de condoléances affluaient. «Après une semaine, avec une quinzaine de voisins, on a ramassé les fleurs et on est venus ici, les jeter dans le cap, pétale par pétale. Il ventait, on les voyait tournoyer.»

«Apaise-moi, Suzanne»

Sept mois se sont écoulés depuis «ce mauvais coup du sort et de la vie» et Jacques Fortin apprend à se rebâtir. «Il peut y avoir des journées où je verse quelques larmes. Je n’ai pas placardé les murs des photos de Suzanne. J’en ai une petite, sur ma table de chevet.»


« Lorsque je sens le volcan monter en moi, je dis tout de suite : “Apaise-moi, Suzanne, apaise-moi”. Je me répète ça comme un leitmotiv. Là, je deviens une coche en dessous de très calme. Je deviens hyper zen. C’est particulier de vivre ça. »
Jacques Fortin

Des séances régulières avec une psychothérapeute lui apportent aussi une certaine sérénité. Grâce à «une technique spéciale», à la fois physique et verbale, elle a réussi à chasser de son esprit les images d’horreur . «Maintenant, quand elles reviennent, au lieu de baisser les yeux vers Suzanne, c’est comme si je la survolais. Je deviens comme en état d’hypnose.»

D’un tempérament rieur et taquin, Jacques Fortin, alias «Coco», a fait les belles heures de la radio CFLS dans les années 70, alors que la station dominait les cotes d’écoute. On l’a aussi entendu à CJRP. Au petit écran, il a animé la branche locale de Café Show, à Télé 4, en compagnie de François Paradis, aujourd’hui député et président de l’Assemblée nationale, ainsi que De toutes les couleurs, sur les ondes de TQS.

«J’ai été un entertainer, une petite vedette locale, mais je peux te dire que ma vie a vraiment changé. J’ai retrouvé mon sens de l’humour, mon port altier aussi. J’avais tendance à marcher et à me regarder le bout des bottines. Je recommence peu à peu à rire quand j’écoute des émissions à la télé. Ça fait vraiment du bien.»

L’Espace Suzanne-Clermont

Même si la rue des Remparts reste imprégnée par les stigmates de la tragédie, Jacques Fortin refuse de déménager. «On me pose souvent la question. Ça fait 18 ans que j’habite ici. Tous mes amis sont ici. Je ne connais personne dans Saint-Roch ou Limoilou. J’ai habité plusieurs endroits, mais je n’ai jamais connu une vie communautaire aussi intense. C’est ici ma vie.»

Suzanne Clermont est l'une des victimes de la tuerie dans le Vieux-Québec le soir d'Halloween le 31 octobre 2020.

Avec ses précieux «wouaisins», comme il aime les appeler à la blague, lui et Suzanne ont tissé des liens très forts. Il ne compte plus le nombre de 5 à 7 estivaux et de soirées passées en leur compagnie sur cette placette baptisée «le salon», sise entre les rues Sainte-Famille et de la Ménagerie. L’endroit offre une vue imprenable sur le bassin Louise et, au loin, sur l’île d’Orléans. 

Pour commémorer la mémoire de la disparue, plusieurs ont songé à appeler l’endroit «Place Suzanne-Clermont». Son compagnon a jugé que le nom ne reflétait pas la personnalité de celle qui exerçait le métier de coiffeuse. «Une place, ça faisait un peu pompeux, ça ne correspondait pas à ce qu’était Suzanne. Elle était super drôle, empathique, discrète. Il y a des choses que des clientes lui confiaient dans le cadre de son travail qu’elle ne relatait jamais dans ses conversations.»

L’idée d’un banc, décorée d’une plaque en laiton avec l’inscription Espace Suzanne-Clermont 1959-2020, a finalement obtenu l’aval de Parcs Canada, le gestionnaire de l’endroit. À chaque fin d’automne, le banc sera remisé dans un entrepôt et remis en place le beau temps revenu.

Dire «je t’aime»

L’entrevue tire à sa fin, après presque une heure. Entre deux souvenirs de sa Suzanne, Jacques a pris le temps d’aborder ses projets de voyage, chez des amis en Italie et au Costa Rica; sa récente excursion de pêche avec son fils; le départ tout aussi tragique de François Duchesne, administrateur du Musée national des beaux-arts; et tous ces blessés qui ont croisé la route du meurtrier.

Il ne veut d’ailleurs rien savoir de l’auteur de la tuerie. Il n’y pense «jamais». Comme si l’idée de ruminer de la colère était incompatible avec sa guérison. À l’occasion, un enquêteur du SPVQ lui écrit pour l’informer des procédures judiciaires. C’est suffisant pour lui.

Fort de ses progrès, il préfère se concentrer sur l’ici et maintenant, à savourer tous les petits moments d’une vie dont on soupçonne rarement la fragilité, comme dans la chanson Luc De Larochellière.

«Quand les gens me croisent sur la rue pour me témoigner de la sympathie, je leur réponds toujours la même chose : les gens que vous aimez dans la vie, dites-leur le plus souvent possible parce ce que vous ne savez pas quand ce sera la dernière fois.»