On parle d’itinérance cachée lorsqu’une personne est obligée d’habiter temporairement chez un membre de la famille, des amis, dans une voiture ou ailleurs parce qu’elle n’a nulle part ailleurs où habiter.
On parle d’itinérance cachée lorsqu’une personne est obligée d’habiter temporairement chez un membre de la famille, des amis, dans une voiture ou ailleurs parce qu’elle n’a nulle part ailleurs où habiter.

Itinérance cachée: du divan au cabanon

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
En sortant du centre correctionnel communautaire, Aleks n’avait nulle part où aller dormir. Alors, il a fait comme d’habitude : il s’est trouvé un divan.

Depuis un mois et demi, l’homme de 28 ans a partagé ses nuits entre sept canapés de Beauport et Charlesbourg, à Québec. Il loge chez des amis le temps qu’il peut, puis demande à d’autres copains s’ils acceptent de l’héberger. 

À sa sortie du Centre jeunesse, il y a dix ans, Aleks s’était débrouillé comme ça. Dix ans et deux longs séjours en prison pour des agressions armées plus tard, le couchsurfing reste sa façon de se loger par défaut. Aleks en résume ainsi le fonctionnement : «dans le fond, tu squattes d’une place à l’autre sans dormir dehors». 

Comme une proportion insoupçonnée de Québécois, Aleks vit une forme méconnue d’itinérance — l’«itinérance cachée» — qui le place dans une situation précaire et freine sa réinsertion sociale. 

Tout juste publié, un rapport de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) montre l’ampleur nationale de l’«itinérance cachée», un phénomène qui transcende les tranches d’âge et les classes sociales, mais frappe davantage les plus vulnérables. 

Au Québec, environ 7 % des personnes de 15 ans et plus vivant dans un ménage non institutionnel ont déjà vécu un épisode d’itinérance cachée au cours de leur vie, note le rapport. Cette «proportion est sensiblement plus élevée» que celle qui est estimée pour l’itinérance visible, soit 0,9 %, note l’ISQ. 

On parle d’itinérance cachée lorsqu’une personne est obligée d’habiter temporairement chez un membre de la famille, des amis, dans une voiture ou ailleurs parce qu’elle n’a nulle part ailleurs où habiter. L’itinérance visible consiste plutôt à vivre dans des lieux qui ne sont pas destinés à l’habitation humaine, comme dans la rue, les ruelles ou sur les trottoirs, dans des édifices abandonnés ou encore dans des centres d’hébergement et des refuges d’urgence. 

«L’itinérance, ce n’est absolument pas juste les gens qui vivent dans la rue», souligne Marie-Andrée Gravel, analyste à l’ISQ et autrice du rapport, réalisé à partir des données de l’Enquête sociale générale de 2014 de Statistique Canada. 

Derrière les murs des maisons ou des appartements, il y a aussi des gens qui n’ont pas d’adresse et qui doivent changer sans cesse de logis. L’itinérance qu’on voit dans la rue, c’est «vraiment la pointe de l’iceberg», dit Jimena Michea, coordonnatrice du Regroupement pour l’aider aux itinérants et itinérantes de Québec (RAIIC).

Chez les femmes, notamment, l’itinérance «commence avant la rue», souligne Mme Michea. Avant d’en arriver là et d’être séparées de leurs enfants, elles vont épuiser tout leur réseau, quitte, parfois, à dormir chez un conjoint violent. 

Chez les hommes, la majeure partie de l’itinérance est aussi invisible. À peu près personne, par exemple, ne savait qu’à l’automne 2016, Aleks dormait sur un petit matelas dans le cabanon chez un de ses amis. À côté de vélos, de pelles, de seaux et d’outils de jardin, il s’allongeait dans un sac de couchage et s’enroulait dans une couverture en espérant que les nuits d’octobre et de novembre ne soient pas trop froides. 

Même avec une chaufferette portative, il grelottait souvent. «Dans le cabanon, il y a avait trop de craques», dit Aleks. Il essayait de bloquer l’air avec des serviettes, en vain. «Le froid, il me réveillait pas mal», se souvient-il. 

Facteurs de risques 

Le parcours d’Aleks recoupe plusieurs des facteurs de risques de l’itinérance cachée identifiés par l’ISQ. Battu par son père, agressé sexuellement par son frère et placé en Centre jeunesse, Aleks a eu plus tard des problèmes de drogue et d’alcool et des démêlés avec la police et la justice, témoigne-t-il. 

La proportion de la population ayant déjà vécu un épisode d’itinérance cachée est significativement plus élevée chez les personnes ayant subi de la violence physique et sexuelle durant l’enfance, ayant été en contact avec le système de justice et ayant un faible niveau de confiance envers le service de police. 

L’ISQ a aussi détecté un lien significatif entre le fait d’avoir déjà vécu un épisode d’itinérance cachée et certaines habitudes de consommation d’alcool et de drogues. 

Directrice générale du SQUAT Basse-Ville, Véronique Girard constate que l’instabilité de l’hébergement a des répercussions dans plusieurs autres sphères de la vie des personnes qui vivent de l’itinérance cachée. 

«Quand t’as pas un toit au-dessus de la tête garanti à tous les soirs, c’est difficile d’envisager de te maintenir dans le réseau scolaire ou de prendre le temps d’étudier», dit Mme Girard. «C’est dur aussi d’envisager d’avoir un travail stable, parce que t’es jamais sûr d’avoir une place où coucher».