Jeudi, certains aspirants à la chefferie du parti conservateur ont fait l'objet d'une charge à fond de train de la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Islamophobie: les accusations et sous-entendus continuent de pleuvoir à Ottawa

Un élu libéral qui a attribué directement à «la politique de la peur et de la division» la fusillade à la mosquée de Sainte-Foy assure qu'il ne visait pas les conservateurs en faisant cette déclaration à la Chambre des communes, vendredi matin.
Un élu libéral qui a attribué à «la politique de la peur et de la division» la fusillade à la mosquée de Sainte-Foy assure qu'il ne visait pas les conservateurs par ces propos.
Après deux jours de débats acrimonieux sur l'islamophobie en Chambre, le député libéral Chandra Arya en a rajouté une couche, vendredi, en se levant pour faire une déclaration avant la période des questions.
«Madame la présidente, la récente tuerie de musulmans qui priaient dans une mosquée de la ville de Québec n'est pas un accident. C'est le résultat direct de la politique de la peur et de la division», a-t-il lâché.
L'élu a mentionné que le phénomène sévissait dans d'autres pays, mais il a poursuivi en disant qu'»au Canada, (ceux) qui ont fait la promotion de charte de valeurs, de l'interdiction du niqab, de la ligne de dénonciation des pratiques culturelles barbares» reprenaient des forces.
Il a conclu en affirmant qu'il était «douloureux et apeurant de voir des politiciens qui, dans leur tentative de prendre le pouvoir, recommencent à miser sur la dangereuse politique de la peur et de la division».
Les libéraux ont reproché à maintes reprises à leurs adversaires conservateurs de s'ancrer dans «la peur et la division». En campagne électorale, le premier ministre Justin Trudeau avait employé ces termes à répétition pour dénoncer les politiques des troupes conservatrices.
«Ce n'est pas ce que j'ai dit»
Mais en entrevue téléphonique avec La Presse canadienne peu après sa prise de parole à la Chambre des communes, vendredi, le député Chandra Arya a juré que ses propos ne visaient pas le Parti conservateur.
«Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. (...) Je n'ai pas pointé du doigt un parti politique en particulier», a-t-il lancé, refusant de dire s'il considérait que certains candidats à la direction conservatrice misaient sur la peur et la division.
«Je ne faisais pas de commentaire sur un politicien canadien en particulier ou sur un politicien conservateur qui tente de prendre le pouvoir en particulier, non», a insisté M. Arya à l'autre bout du fil.
Certains aspirants à la chefferie du parti ont fait l'objet d'une charge à fond de train de la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, lors du débat sur une motion conservatrice contre la discrimination religieuse déposée en réaction à la motion libérale M-103 contre l'islamophobie, jeudi.
«Que des députés, dont certains se sont présentés pour diriger un parti politique, essaient de profiter de la peur et de la division dépasse l'entendement», a-t-elle lâché.
La députée d'Ahuntsic-Cartierville a poursuivi en vilipendant, sans la nommer, la candidate Kellie Leitch, qui a «eu le mauvais goût» d'utiliser dans un gazouillis contre la motion une photo de la fusillade survenue sur la colline du Parlement en octobre 2014.
Les élus de la Chambre des communes sont engagés dans des échanges sur l'islamophobie depuis mercredi, alors que M-103 s'est retrouvée à l'ordre du jour des travaux parlementaires. La motion, déposée en décembre dernier, a pris un nouveau sens après l'attentat à la mosquée de Sainte-Foy.
Les discussions entre parlementaires ont dérapé, jeudi, alors que l'évocation de la tuerie survenue le soir du 29 janvier, qui a fait six victimes, a mené à une prise de bec entre un élu libéral et le conservateur Gérard Deltell.
«Il est un invité régulier des émissions parlées de la radio de Québec. A-t-il réfléchi aux mots qu'il a employés ces dernières années? A-t-il accepté une part de responsabilité pour le type de rhétorique qu'on entendait là?», a balancé Omar Alghabra au député de Louis-Saint-Laurent.
Le commentaire a été fort mal reçu par Gérard Deltell, qui a reproché jeudi à son adversaire politique d'avoir posé «une question tendancieuse» et d'avoir emprunté des «raccourcis intellectuels désolants».
Au Nouveau Parti démocratique (NPD), on se désolait vendredi de la tournure du débat. Le député Matthew Dubé s'est dit «déçu» que libéraux et conservateurs essaient de «gagner des points politiques sur un débat qui est très difficile» et qui ne devrait pas être partisan.
«On sentait qu'on allait dans une mauvaise direction quand on a commencé à s'engager dans des attaques personnelles», a-t-il regretté. Le NPD, a tenu à rappeler le député Dubé, a choisi d'appuyer les deux motions pour s'attaquer au problème dès maintenant.
Dérapages
Le député bloquiste Gabriel Ste-Marie estime aussi que les débats en Chambre ont donné lieu à des «dérapages» et que l'enjeu de la discrimination religieuse a été «détourné de façon à faire des gains politiques». Le Bloc n'appuiera pas M-103, car il juge son libellé exagéré.
Du côté de certaines organisations musulmanes, on préfère voir au-delà de la joute politique à laquelle on a eu droit au cours des derniers jours à Ottawa.
«Les petites phrases (des libéraux) ne m'intéressent pas beaucoup, honnêtement», a exposé en entrevue téléphonique Haroun Bouazzi, coprésident de l'Association des Musulmans et des Arabes pour la Laïcité au Québec.
«Le vrai dérapage, le vrai problème, existe depuis des années; ça fait des années que les conservateurs ont tenu des propos qui ont participé à stigmatiser les minorités musulmanes», a-t-il soutenu.
Et certains députés conservateurs ont continué à le faire en prétendant que M-103 - une motion non contraignante - ouvrirait la porte à l'arrivée au Canada des tribunaux islamiques basés sur la charia, a soulevé Samer Majzoub, du Forum musulman canadien.
«C'est un dérapage total. (...) On pensait qu'après le 29 janvier, après ce qui s'est passé à Québec, certains politiciens changeraient de ton», a-t-il dit, saluant le «courage» du gouvernement libéral qui a annoncé son appui «sans réserve» à M-103.
Le bureau du premier ministre n'a pas souhaité dire s'il cautionnait les propos tenus vendredi matin par le député Arya, plaidant que «les déclarations de députés sont une occasion pour les députés (...) de prendre la parole pour une minute sur un sujet de leur choix».
Ces déclarations - à tout le moins, leurs brouillons - passent normalement par le bureau du whip du gouvernement avant d'être lues en Chambre. Il a été impossible de confirmer, vendredi, si le discours de M. Arya a été approuvé par le bureau de Pablo Rodriguez.