Tant à Québec qu’à Ottawa, le mot islamophobie a suscité des débats, puisque les élus craignaient qu’élargir la portée de la notion de discours haineux porterait atteinte à la liberté d’expression.

Islamophobie, le mot qui fait peur

C’est le terme islamophobie qui dérange en ce moment la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti québécois (PQ). Un mot qui est «utilisé à toutes les sauces par les temps qui courent», analyse Louis-Philippe Lampron, professeur de droit à l’Université Laval.

Spécialiste des questions de laïcité et d’inclusion, M. Lampron indique que l’islamophobie est un mot-valise, qui veut dire littéralement «peur de l’islam». Par contre, il soutient que le terme est parfois utilisé d’une manière trop large. «Si l’islamophobie englobe toute forme de discours critique à l’égard de l’islam, c’est problématique. Il doit être clair que critiquer ou rire de toutes les religions, dont l’islam, ça fait partie de la liberté d’expression.»

M. Lampron s’est tout de même dit «surpris» du refus de deux partis politiques québécois de créer une Journée nationale d’action contre l’islamophobie le 29 janvier, surtout dans le contexte du triste anniversaire de la tuerie à la Grande Mosquée de Québec. «Je comprends leurs réticences, mais ça m’apparaît un peu fort.»

Remous à Ottawa

Le mot a déjà créé des remous à la Chambre des communes à Ottawa, en mars 2017. Une motion pour lutter contre l’islamophobie a fait face à une levée de boucliers de la part de députés conservateurs, qui trouvaient sa définition trop large, et qui craignaient une atteinte à la liberté d’expression. 

En mai 2016, la ministre de la Justice Stéphanie Vallée avait dû éliminer du projet de loi 59 la portion portant sur les discours haineux, étant donné que les partis d’opposition craignaient une restriction de la liberté d’expression. En septembre 2015, les élus de l’Assemblée nationale ont toutefois adopté à l’unanimité une motion visant à «condamner l’islamophobie, les appels à la haine et à la violence envers les Québécois de confession musulmane», même si le PQ et la CAQ avaient déjà des réticences par rapport au mot islamophobie à l’époque. 

M. Lampron comprend que ce n’est pas «un débat simple», de trancher ce qu’est un discours motivé par la haine et un autre qui est une critique acerbe. Après l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, en 2015, ce débat a fait rage en France. «C’est sûr qu’en critiquant les religions, on va heurter la sensibilité des croyants.»

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JOURNÉE CONTRE LA VIOLENCE ANTIRELIGIEUSE

Au lieu de créer une journée contre l’islamophobie, les conservateurs fédéraux proposent d’instaurer une journée contre la violence antireligieuse le 29 janvier, question que les Canadiens se rappellent la tuerie à la Grande Mosquée de Québec, mais aussi tous les autres crimes qui ont visé des groupes religieux.

«On pense qu’on a en main une motion qui est rassembleuse et qui se veut inclusive. On croit que notre proposition devrait être bonne pour rallier tout le monde», exprime le député conservateur de Chauveau Gérard Deltell, en entrevue au Soleil.

Gérard Deltell

Le 7 décembre 2017, le député ontarien Scott Reid du Parti conservateur a déposé une motion en ce sens à la Chambre des communes. Une motion qui est toutefois passée totalement inaperçue. 

Cette motion demande que «la Chambre reconnaisse que les actes de violence et l’intolérance visant des croyants […] vont à l’encontre d’une société libre, pacifique et pluraliste, et désigne le 29 janvier de chaque année comme étant la Journée nationale de la solidarité avec les victimes d’actes d’intolérance et de violence antireligieuse».

La motion donne en exemple quelques tragédies vécues par des groupes religieux. On évoque bien sûr les six musulmans tués et 19 autres blessés pendant qu’ils priaient à Québec le 29 janvier 2017, mais on nomme aussi l’incendie allumé à l’école juive Talmud Torah Unis de Montréal en 2004 et les bombes incendiaires lancées contre une mosquée et un temple indu à Hamilton en 2001. Dans son allocution en chambre, le député Reid soutient qu’il faut aussi se rappeler que «la pire tuerie de l’histoire du Canada ciblait des hindous», soit la bombe contre le vol 182 d’Air India, qui a fait 329 victimes en 1985. 

Pour le député québécois Deltell, cette proposition pourrait facilement obtenir le consensus de tous les députés à Ottawa. «On comprend qu’il y a un très grand débat autour du mot islamophobie. Notre motion évite cette situation», explique-t-il. 

Le gouvernement Trudeau n’avait pas encore décidé mardi s’il allait accepter la demande du Conseil national des musulmans canadiens, qui a demandé il y a quelques jours la création d’une Journée nationale de commémoration et d’action contre l’islamophobie le 29 janvier. 

À Québec

À l’Assemblée nationale, la députée du Parti québécois Agnès Maltais a soutenu que son parti croyait qu’il fallait instaurer une journée de commémoration le 29 janvier, mais sans y accoler le terme islamophobie. «Ça permettrait d’atteindre exactement les objectifs que veulent atteindre les gens de la communauté musulmane, soit de se souvenir», indique celle qui ne veut pas non plus faire «de débat politique négatif autour de ça». 

À la Coalition avenir Québec, le député Éric Caire craint pour sa part que l’instauration d’une telle journée crée des amalgames. «Quand on exagère quelque chose, ça devient insignifiant. Et personnellement, je ne crois pas que la population québécoise soit islamophobe», lance-t-il. 

M. Caire déplore la tuerie du 29 janvier dernier, qui est l’œuvre «d’un déséquilibré», mais il est persuadé qu’il appartient aux tribunaux de juger si le principal suspect, Alexandre Bissonnette, avait d’autres motifs en tête en faisant irruption dans le lieu de culte. 

Le gouvernement libéral du Québec ne s’est pas positionné mardi sur cette délicate question, lui qui a déjà instauré une Journée nationale du vivre-ensemble, qui devrait être célébrée pour une deuxième fois cette année, le 15 janvier. Cette journée avait été créée après que six Québécois aient été tués dans un attentat perpétré par des terroristes islamistes au Burkina Faso, le 15 janvier 2016, dont la famille Carrier de Québec. 

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UN RASSEMBLEMENT LAÏC ET NON PARTISAN

Les organisateurs de la Commémoration citoyenne de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec espèrent que le débat politique actuel ne vienne pas «ternir» la soirée prévue le 29 janvier. 

Un rassemblement laïc et non partisan doit se tenir devant le Centre culturel islamique, dans Sainte-Foy, à l’image de la vigile spontanée qui a eu lieu au même endroit l’an dernier et qui a rassemblé 15 000 personnes. «On aurait préféré que les politiciens utilisent leur temps et leur parole pour inviter la population à s’unir au lieu de faire des critiques qui peuvent créer de la confusion», a commenté mardi Sébastien Bouchard, l’un des porte-parole de l’événement. Selon lui, il faut éviter de «dédramatiser» la tuerie de l’an dernier, qui visait des citoyens musulmans en train de prier. 

M. Bouchard indique que l’une des survivantes de la tuerie de Polytechnique à Montréal a été invitée à s’adresser aux gens présents pour expliquer son processus de deuil et de reconstruction. «Elle va raconter que le fait que l’ensemble de la société s’est mobilisée pour les soutenir, ça leur a permis de passer à travers», raconte M. Bouchard.