Nizar Aouini, Abdellatif Samir, Nabil Matrajji et Mohamed Hasnaoui, entre autres, ont accueilli Le Soleil au centre culturel musulman de la Côte-Nord, quelques jours après l'attentat de Québec.

Islamophobie en région: l'espoir d'un virage à 180 degrés

«Nous sommes des humains comme vous. Nous avons des sentiments comme vous.» Nizar Aouini répète ce qui lui semble l'évidence. Pourtant, il est grand temps de le dire et de le redire parce que la mort de six des leurs dimanche à Québec ne doit pas être vaine, elle doit servir à opérer un virage «complètement à 180 degrés».
Un peu avant la prière du soir, Nizar Aouini, un jeune entrepreneur de Sept-Îles, et quelques autres membres de sa communauté ont ouvert au Soleil les portes du centre culturel musulman de la Côte-Nord. Le lieu de culte, dont la construction a été achevée à l'automne, a été la cible d'actes de vandalisme en octobre puis en décembre. 
«On ne mérite pas ça», laisse tomber M. Aouini. En plus d'incidents lors des travaux, un saccage a été perpétré au centre de la rue Brochu. Juste avant Noël, un homme a aussi tenté d'y mettre le feu. Dans les deux cas, la thèse du crime haineux a été écartée par les autorités. Une conclusion difficile à avaler pour les fidèles de Sept-Îles. 
«Tous ces actes-là, c'est l'accumulation de beaucoup de choses, aux niveaux politique et social. D'où on est rendus, tout simplement», déplore Nabil Matrajji, un électricien de 33 ans. «Mais l'action de dimanche, qu'on a perdu six vies. C'est six papas, six familles. Je pense que ça va faire un changement, j'espère, complètement à 180 degrés.»
Parce que depuis dimanche, on découvre enfin les musulmans, explique Nazir. «Quand on voit ces familles à la télé, les gens vont sentir que nous sommes des humains comme eux. C'est ça, le message qu'on souhaite : qu'au moins on réduise l'islamophobie. On veut qu'ils parlent avec nous, qu'ils nous découvrent. Ils vont trouver de bonnes personnes.»
Que ce soit la montée des groupes radicaux, l'influence de politiciens ou des médias, tous ces symptômes montrés du doigt depuis une semaine font partie d'un mal plus grand, celui de l'ignorance, disent-ils. «Ça démontre qu'on ne se connait pas assez», avance M. Matrajji. «On sait qu'au Québec, il y a une histoire de religion, une sensibilité.»
«Il y a certaines personnes qui jouent sur ce point-là pour faire peur au monde», illustre-t-il. Les médias ont aussi donné «une image de marque» à l'islam, ajoute un autre. «On met toujours la photo de la femme en niqab, je pense qu'il y en a 300 au Canada qui le portent, c'est rare même dans nos pays, mais le message négatif reste», dénonce M. Aouini. 
Vivre en région 
«Les réactions qu'on a vues à travers le pays [depuis dimanche], c'est rassurant», précise M. Matrajji. «Ça démontre l'ouverture de notre société, que la diversité, c'est notre richesse.» Et est-ce que cette «ouverture» est la même en région? La réponse n'est pas unanime. «Je pense que c'est plus facile», lance d'emblée l'électricien. 
«Ce qui est plus dur, c'est le regard des gens ici par rapport à Montréal, par exemple, et c'est normal parce que là-bas, c'est plus multiculturel», exprime Nazir Aouini, à Sept-Îles depuis juin. «Personnellement, je n'ai jamais vécu de problèmes, pas du tout», assure pour sa part Mohamed Hasnaoui, 22 ans, étudiant en soins infirmiers.
«En région, la communauté est très proche [...] Je pense que le rapprochement est très facile», estime M. Matrajji. «Il y a toujours une certaine méfiance, il y a un petit morceau de glace caché quelque part, qu'il faut faire fondre avec le dialogue.» «Posez des questions sur notre culture, notre religion, les barrières vont tomber», ajoute M. Aouini. 
Ne pas céder à la peur 
Évidemment que les événements de dimanche ont secoué les membres de la communauté musulmane de Sept-Îles. Et même s'ils ne sont d'aucune commune mesure avec les actes de vandalisme subis au centre, il est difficile de ne pas céder à la peur. «Personnellement, j'ai peur à ma vie», confie M. Aouini. 
«Parce que malheureusement, on a vécu ici deux actes très dangereux et les pénalités sont très légères. Si un musulman était entré dans une église, comment il aurait été puni?» ne peut-il s'empêcher de penser. «Il ne faut pas se laisser emballer dans cette peur-là, ça ne représente aucunement la société canadienne et québécoise», nuance M. Matrajji. 
«J'ai vu la réaction des gens, rappelle-t-il, se nourrissant d'espoir. Ça démontre que demain sera meilleur. Il faut se baser sur ça pour construire des ponts et ne pas les détruire [...] pour l'avenir de nos enfants et de nos petits-enfants.»
«Parce que ce sont des gens comme nous»
La chaleur humaine aura eu raison du froid sibérien, bien installé samedi sur Sept-Îles. Des dizaines de citoyens sont descendus dans les rues pour manifester leur solidarité à la communauté musulmane, durement éprouvée depuis dimanche. 
Habillés comme des ours, hommes, femmes et enfants ont bravé le - 30 °C ressenti «parce que ce sont des gens comme nous», a résumé simplement une marcheuse. «Les musulmans font partie de notre communauté. Ils gagnent à être connus et il n'y a rien de mieux que l'ouverture pour apprendre à se connaître et vivre ensemble.»
La communauté musulmane de Sept-Îles est estimée à entre 60 et 80 membres. Plusieurs ont évidemment joint leurs pas à ceux des autres. Des Innus aussi étaient du nombre. «On le ressent, le racisme; on l'a vécu aussi et c'est déplorable», a expliqué une dame. «Il faut qu'ils sentent qu'ils ne sont pas seuls.»
Une minute de silence
La courte marche a culminé devant le centre culturel musulman de la Côte-Nord, où une minute de silence en mémoire des six victimes de l'attentat de Québec a été observée. La communauté a choisi d'ouvrir grand les portes des lieux, qui ont été la cible des vandales à deux reprises déjà, depuis la fin de la construction à l'automne. 
Les Septiliens ont afflué à l'intérieur. «Cette terrible tragédie démontre que notre société, elle est en danger. Ça ne touche pas juste notre communauté, ça touche notre avenir, le futur de nos enfants et de nos petits-enfants», a dénoncé Nabil Matrajji, grandement touché par le mouvement de solidarité.
«Il faut occuper l'espace, qui est à mon avis trop occupé par un discours de haine», a lancé pour sa part le maire de Sept-Îles, Réjean Porlier, très ému lui aussi. «Il faut nécessairement occuper cet espace, c'est notre responsabilité. Il faut qu'on comprenne que nous sommes une communauté accueillante». La députée de Duplessis, Lorraine Richard, y est aussi allée de paroles d'ouverture. 
Quelques citoyens ont spontanément entonné le refrain de Gens du pays et, rapidement, tous se sont mis à chanter. «J'espère de tout mon coeur que tout ça va changer les choses, qu'on va apprendre à se connaître avec amour et respect. J'espère que ces victimes n'auront pas perdu leur vie pour rien», a conclu avec émotion M. Matrajji.