Selon le dernier bilan transmis au Soleil par la municipalité de Sainte-Marie, au-dessus d’une centaine de maisons ont été broyées jusqu’à maintenant. Un avant-goût puisque 236 permis de démolition ont été délivrés. Et il y en aura beaucoup d’autres, prévient-on.

Inondations en Beauce : déjà 100 maisons rasées au cœur de Sainte-Marie

SAINTE-MARIE — Le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) interpelle le gouvernement de la Coalition avenir Québec pour qu’il sauve de la démolition le cœur historique de Sainte-Marie où plus de 100 maisons ont déjà été rasées.

L’an dernier, l’organisation accueillant des amateurs de patrimoine avait demandé la préservation du château Beauce, avec un certain succès. La troupe est revenue à la charge ce jeudi pour que cesse la «destruction massive et aveugle» des bâtiments qui se trouvent dans le centre ancien de Sainte-Marie, durement touché par les inondations du printemps.

«On pensait que c’était des zones de bungalows qui étaient démolies», affirme Gaston Cadrin, vice-président du GIRAM. «Mais quand on est entré dans Sainte-Marie […] on a été stupéfait.»

Il demande aux ministres de la Culture, des Affaires municipales et de la Sécurité publique d’arrêter les pelles mécaniques le temps de réfléchir au futur de maisons qui aurait une valeur sociétale certaine. «Qu’est-ce qu’on fait avec le contexte historique, l’âme de Sainte-Marie?»

236 permis de démolition

Selon le dernier bilan transmis au Soleil par la municipalité, au-dessus d’une centaine de maisons ont été broyées jusqu’à maintenant. Un avant-goût puisque 236 permis de démolition ont été délivrés, après l’inspection du ministère de la Sécurité publique autorisant l’abattage. Et il y en aura beaucoup d’autres, nous prévient-on. 

Il ne faut d’ailleurs pas déambuler longtemps dans la rue Notre-Dame de Sainte-Marie, le long de la rivière Chaudière, pour voir les terrains vagues. Il y avait des résidences ici. Ne subsistent que des lots de boue, parfois de gazon.

«Le “patient Beauce” est attaqué dans son cœur», renchérit Pierre-Paul Sénéchal, président du GIRAM. «Quand le cœur est touché, l’attaque peut être mortelle.»

«On fait une opération à cœur ouvert, mais on la fait à la hache, charge-t-il. Le gouvernement a fourni les haches.»

«C’est pas des cabanes. C’est pas des bâtiments insignifiants.»

Nous avons contacté les politiques pour qu’ils répondent aux doléances du GIRAM. Au cabinet du maire de Sainte-Marie, Gaétan Vachon, on nous indique que l’élu laissera le gouvernement québécois traiter les questions relatives au patrimoine.

Les cabinets des ministres des Affaires municipales et de la Sécurité publique ont laissé celui de la ministre de la Culture diffuser la réaction étatique (voir encadré).

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Pierre-Paul Sénéchal et Gaston Cadrin, président et vice-président du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu, demandent au gouvernement d’arrêter les pelles mécaniques le temps de réfléchir au futur de maisons qui aurait une valeur sociétale certaine.

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«UN GRAND VIDE»

Jean-François Cliche — pas le journaliste du Soleil! — était à pied d’œuvre quand nous, les «étranges», sommes débarqués chez son père Henri, jeudi, à Sainte-Marie de Beauce. À notre arrivée, les deux hommes, aidés par des proches, vidaient les derniers biens encore sauvables de la maison construite officiellement en 1800. 

Elle sera éliminée ce vendredi, jugée trop abîmée par les inondations du printemps, trop à risque d’être mouillée encore. «Ça va faire un grand vide», observe le fils qui a grandi dans la rue Notre-Dame.

La demeure, héritage familial «du côté de ma femme», dixit le patriarche, était «nommée» patrimoniale, pas «classée». Elle ne sera donc pas sauvée.

Les antiquaires et acheteurs de biens usagés sont passés, ont récupéré tout ce qui a de la valeur. Même l’escalier central et les matériaux sains. Près de l’entrée, dans les murs éventrés, pendent de vieux journaux transformés en isolant. Des éditions du Soleil. Certaines de 1916, d’autres de 1936.

Plus loin, Éric Carrier-Bernier et sa conjointe prenaient des photos d’une pelle mécanique dévorant à grandes bouchées leur ancienne maison. «On a été exportés», illustre-t-il. Le couple a acheté un nouveau chez-soi, plus loin de l’eau.

Dans le bruit des murs qui tombent, M. Carrier-Bernier note que le dédommagement gouvernemental n’est pas encore arrivé. «C’est tellement long comme procédures. Depuis le 22 avril, on travaille pour ça. […] C’est pas fini encore.» Baptiste Ricard-Châtelain

Une pelle mécanique à l'oeuvre à Sainte-Marie, jeudi, sous les yeux d'Éric Carrier-Bernier et sa conjointe, les anciens propriétaires.

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QUATRE BÂTIMENTS PATRIMONIAUX PRIVILÉGIÉS

Sur les centaines de bâtiments du centre de Sainte-Marie touchés par les inondations du printemps, quatre dont la valeur patrimoniale est jugée supérieure devraient être sauvés sous les auspices du ministère de la Culture et des Communications (MCC). 

«La responsabilité du MCC est d’abord d’assurer la protection des immeubles patrimoniaux classés», note dans un courriel Brigitte Roussy, attachée de presse de la ministre Nathalie Roy. «Le MCC a offert son accompagnement aux propriétaires des biens patrimoniaux classés affectés par l’inondation afin de trouver des solutions permettant de remettre ces biens en état.» Elle cite trois «immeubles classés» incommodés par l’eau : l’église de Sainte-Marie, la maison Pierre-Lacroix et le manoir Taschereau. S’ajoute le château Beauce, «immeuble sous avis d’intention de classement».

Et les autres bâtiments? Mme Roussy souligne que la Ville de Sainte-Marie a aussi des pouvoirs en matière de patrimoine bâti. Elle fait cependant valoir que le dossier est complexe : les préoccupations patrimoniales sont en concurrence avec le désir de l’État d’assurer la sécurité dans les zones inondables et d’éviter la récurrence des sinistres qui surviennent à chaque coup d’eau. Baptiste Ricard-Châtelain