Les cheminées de l’incinérateur de la Ville de Québec expulsent toujours dans l’air une quantité de contaminants qui dépasse les cibles.
Les cheminées de l’incinérateur de la Ville de Québec expulsent toujours dans l’air une quantité de contaminants qui dépasse les cibles.

Incinérateur de Québec: rejets toxiques importants

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
Malgré les investissements pour assainir les rejets des cheminées de l’incinérateur à déchets de la Ville de Québec, des contaminants sont toujours expulsés dans l’air, au-delà des cibles. Surtout du monoxyde de carbone, en bonne quantité; aussi des chlorophénols et chlorobenzènes, révèlent des données de 2019 consultées par Le Soleil.

Nous avons mis la main sur les relevés de juin et de septembre. À la fin du printemps, les trois cycles de tests effectués par la Ville ont témoigné de dépassements de la norme étatique de monoxyde de carbone. Une fois, l’excès était de 7,7 fois le seuil toléré.

Il y avait, en outre, des chlorophénols au-delà de la cible fixée par le Conseil canadien des ministres de l’Environnement [la Ville suit volontairement ce guide]. Quand les opérateurs ont redémarré le four no 3, il y avait même 69 fois le taux espéré de 1 microgramme par mètre cube. Un microgramme, c’est «la teneur qui ne devrait pas être excédée lors d’un contrôle efficace de la combustion et du système antipollution», dixit un document municipal. 

Le rapport de juin 2019 faisait état, également, d’écarts pour les chlorobenzènes.

Les tableaux de données produits par la Ville en septembre ont poursuivi sur le même thème; ils témoignent de l'émission de contaminants par les cheminées de l’incinérateur. Monoxyde de carbone : jusqu’à 3,6 fois le maximum autorisé. Plus de chlorophénols et de chlorobenzènes aussi, surtout au redémarrage du four no 2 après un arrêt : cette fois-là, il y avait 55 fois la cible pour les chlorophénols et 15 fois pour les chlorobenzènes.

Pas de mercure

Soulignons, par contre, que les prélèvements de 2019 n’étaient pas souillés par de l’arsenic ni par des dioxines et furanes, comme ce fut le cas les années précédentes. 

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Le niveau de mercure était pareillement bas. La Ville pense que l’installation «d’unités indépendantes d’injection de charbon actif» en 2018 a permis cette amélioration, lit-on dans un rapport.

L’appareil utilisé pour calculer le niveau de mercure ne permet cependant pas de tests réguliers. Il pourrait donc y avoir des pointes toxiques quand la Ville regarde ailleurs. La mairie a cependant décidé d’y remédier : un budget de 310 000 $ vient d’être mis de côté afin de financer ce nouveau projet. 

Polluant réputé

Le monoxyde de carbone est un polluant atmosphérique réputé. Mais qu’en est-il des deux autres produits chimiques mis au jour à la sortie des cheminées de l’incinérateur en 2019?

Santé Canada explique sur le Web que les chlorophénols sont rapidement absorbés par ingestion, par inhalation ou par contact avec la peau. L’exposition aiguë de l’homme aux phénols peu chlorés cause des tressaillements, des spasmes, des tremblements, des phénomènes de faiblesse et d’ataxie, des convulsions et des évanouissements.

Et les chlorobenzènes? La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) indique que l’exposition à ces vapeurs peut causer l’irritation des yeux et des voies respiratoires. Une absorption aiguë et soutenue pourrait favoriser des maux de tête, des nausées, des étourdissements, une sensation d’ébriété, de la fatigue et de la somnolence.

Mercredi dernier, nous avions demandé au ministère de l’Environnement du Québec ce qu’il met en œuvre pour que la Ville de Québec respecte ses normes de rejet de monoxyde de carbone. Nous lui avons également demandé la position étatique quant aux autres contaminants détectés dans les fumées. Vendredi, au moment de transmettre cet article, nous ­n’avions pas reçu de réponse.

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DES CITOYENS DÉNONCENT

«Ces données montrent que la Ville n’est pas capable de gérer cet incinérateur en respectant la norme. […] Ce n’est plus ponctuel. Il y a une récurrence des rejets toxiques.»

Jean-Yves Desgagnés, est militant, porte-parole du Mouvement pour une ville zéro déchet. Il est aussi prof universitaire et citoyen du quartier voisin de l’incinérateur.

Vous l’aurez sans doute compris : il prône la réduction des activités de l’usine à brûler des déchets, même sa fermeture.

Son collègue du mouvement zéro déchet, Marcel Paré, ajoute : «Ce n’est pas d’incinérer de façon correcte, c’est d’incinérer moins, la solution. […] Il faut extraire le plus de matières possible avant l’incinération». 

Aussi membre du Conseil de quartier Maizerets, M. Paré invite donc la municipalité à mettre en place un tri préalable des poubelles, ce qui détournerait les ordinateurs, ampoules fluocompactes et pneus.

Les deux activistes réclament également l’abandon du projet de vente de la vapeur de l’incinérateur au futur mégahôpital de 2 milliards $ en construction sur le site de l’Enfant-Jésus. Cette source d’énergie n’est pas propre, disent-ils, même si elle réduisait le recours à des combustibles fossiles pour chauffer l’établissement de soins.

«L’hôpital veut acheter de la vapeur d’une usine qui émet des émanations cancérigènes», observe M. Desgagnés. «Je veux bien qu’on réduise nos émanations de gaz à effet de serre, mais pas au détriment de la santé de la population.» Baptiste Ricard-Châtelain

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DES AMÉLIORATIONS À LA FIN 2020

La Ville est bien au fait des «non-conformités» de son incinérateur à déchets. Et assure que son «plan d’action» pour les combattre atteindra sa pleine efficacité d’ici la fin de l’année.

Des millions de dollars sont investis afin de chauffer plus et mieux nos détritus pas toujours faciles à incinérer. Des brûleurs au gaz permettront de faire grimper rapidement le thermomètre dans les fours et d’atteindre des températures telles que la combustion générera moins de contaminants.

«[Le plan d’action] est en voie d’être complètement réalisé. Les brûleurs au gaz naturel seront tous installés d’ici la fin décembre 2020», indique Mireille Plamondon, conseillère en communication. «Ils permettront de régler les problèmes de dépassement en monoxyde de carbone.»

Mme Plamondon souligne, par ailleurs, que tout n’est pas noir dans les rapports de 2019. L’État québécois a fixé des seuils pour plusieurs contaminants : particules, mercure, dioxyde de soufre, acide chlorhydrique, dioxines et furanes ainsi que le monoxyde de carbone. Seule la norme gouvernementale pour le monoxyde de carbone a été franchie. 

Il y a certes des excès de chlorophénols et de chlorobenzènes, mais ces produits chimiques ne sont pas surveillés par le ministère de l’Environnement, ajoute-t-elle. «Ces paramètres sont suivis à titre indicatif.»

La Ville pense néanmoins que ses investissements dans la lutte au monoxyde de carbone auront des effets collatéraux positifs. «Selon les pronostics, une réduction des valeurs pour ces paramètres [chlorophénols et de chlorobenzènes] devrait suivre une baisse similaire à celle du monoxyde de carbone quand tous les brûleurs seront en fonction.»

D’ici 2022, peut-être 2019

Il y a quelques années, nous avions visité l’incinérateur de Québec. À l’époque, l’équipe de l’usine municipale était bien au fait de la problématique des fumées contaminées. Et assurait vouloir les éliminer d’ici 2022. Peut-être même dès 2019.

Le directeur général adjoint Eau et valorisation énergétique de la Ville de Québec, Gilles Dufour, expliquait : «Le principal problème de l’incinérateur, c’est le monoxyde de carbone. Quand il y a beaucoup de ce gaz à la sortie, c’est un signe que la combustion ne se fait pas bien et que d’autres contaminants pourraient s’échapper.»

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La Ville a maintes fois fait remarquer qu’une partie du problème prend naissance dans nos maisons et appartements. Quelque 150 camions déversent quotidiennement le contenu de nos poubelles dans la fosse de l’incinérateur. Bon an, mal an, entre 250 000 tonnes et 300 000 tonnes de déchets y sont réduites en cendres.

Et dans tous ces détritus, il y a beaucoup de matières qui devraient se retrouver ailleurs : des vélos, résidus de construction, tables, matelas, bombonnes de propane (qui explosent dans les fours), pneus, chauffe-eau, ampoules fluocompactes, piles, pièces de voiture… Pour que les cheminées crachent moins de poison, tout cela devrait être apporté à l’écocentre le plus près.