Avec leur citerne, les agriculteurs remplissaient les bassins d'eau pour les pompiers.
Avec leur citerne, les agriculteurs remplissaient les bassins d'eau pour les pompiers.

Incendie de tourbière de Rivière-Ouelle: le combat d’une population tissée serrée

Si l’incendie qui a pris naissance le 19 juin aux Tourbières Lambert à Rivière-Ouelle est presque maintenant éteint, ce n’est pas seulement grâce aux pompiers de la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU) et aux pompiers municipaux venus d’aussi loin que Lévis et Rimouski. C’est aussi grâce à la solidarité d’agriculteurs, de gens d’affaires et de bénévoles qui n’ont pas hésité à prêter main-forte pour combattre ce monstre qui aura ravagé 361,1 hectares de forêt du Kamouraska.

«Comme mobilisation, c'est vraiment extraordinaire, s'exclame le préfet du Kamouraska. Quand on dit qu'on est tissés serrés, c'est là qu'on le voit, avec tout ce monde autour de ce drame-là qui a apporté leur support […].» Selon Yvon Soucy, les offres provenaient de partout, que ce soit pour l'alimentation, les fournitures, le bénévolat. Le volontariat et l'entraide, c'était «beau à voir»!

Selon Cathy Elliott Morneau de la SOPFEU, il ne reste actuellement que six à huit pompiers sur les lieux, surtout pour faire de la patrouille. «On a une équipe de repérage pour s'assurer, à l'oeil et par thermovision, que les flammes ne reprennent pas. Le problème, c'est que de la tourbe, ça brûle en profondeur.»

Une armée d'agriculteurs

Au plus fort du sinistre, une armée formée de 45 à 50 agriculteurs venus d'aussi loin que Montmagny et Saint-Alexandre-de-Kamouraska s'est spontanément déployée avec leur tracteur et leur citerne servant à l'épandage du purin. Même s'ils étaient dans leur période la plus intense de l'année et malgré la sécheresse qui nuit au rendement de leurs cultures, ils sont partis en convoi pour aller approvisionner les pompiers en eau, ne comptant pas les voyages entre la rivière Ouelle et les bassins répartis autour des boisés et de la tourbière.

«Ça a été un élan de solidarité de la part de beaucoup de producteurs qui, avec les réseaux sociaux et par texto, ont répondu à l'appel, témoigne la présidente du syndicat local de l'Union des producteurs agricoles (UPA) du Kamouraska, Nathalie Lemieux. […] Vu l'ampleur, les gens se sont dit qu'il fallait aider à protéger les champs et les entreprises autour. […] Ils ont mis l'épaule à la roue pour apporter le plus possible d'eau parce que c'était une grande étendue. On ne pouvait pas passer là avec des camions. Les tracteurs et les citernes étaient les bienvenus parce qu'on avait besoin de beaucoup, beaucoup d'eau. Dans les citernes, il entre de bons volumes!»

Au plus fort du sinistre, une armée formée de 45 à 50 agriculteurs s'est déployée avec leur tracteur et leur citerne.

Dangers et dommages causés par le feu

En dépit du danger et de l'opaque fumée, ces producteurs agricoles sont allés au front. «Quand on parle d'incendie, il y a toujours des risques, souligne Mme Lemieux. Je pense que la première chose que les producteurs ont voulu faire, c'est de diminuer l'ampleur du feu et de protéger tout ce qu'il y avait autour. Il y avait des bâtiments agricoles qui n'étaient quand même pas si loin et des champs agricoles aussi. Je pense qu'ils sont allés sans même tout évaluer les risques qu'il pouvait y avoir.» Selon la présidente du syndicat local de l'UPA, qui est elle-même agricultrice, ils étaient cependant guidés par les pompiers qui les dirigeaient vers des endroits sécuritaires pour vider leur citerne.

Certains propriétaires d'entreprises agricoles ont craint pour leurs bâtiments ou pour leurs animaux. «Ça faisait beaucoup, beaucoup de fumée, raconte Nathalie Lemieux. Tout dépendant de l'ampleur des vents, certains entrepreneurs ont eu peur. C'est sûr qu'il y a eu de la fumée à l'intérieur de bâtiments. Il y a eu des épisodes de stress, sans savoir quel impact ça pourrait avoir sur leur cheptel. […] Des fois, avec la fumée, on ne voit pas tout de suite les impacts à court terme, mais ça peut se voir à moyen ou à long terme. Il y en a aussi qui ont eu des dommages à leurs champs et à leurs boisés.» Par conséquent, certains boisés appartenant à des agriculteurs ont été ravagés par les flammes.

Des champs ont aussi subi de lourds dégâts causés par les chemins qui se sont créés là où passaient les citernes tirées par les tracteurs. «Ça fait un effet de compaction», précise l'agricultrice de Saint-André-de-Kamouraska. Selon elle, il est encore trop tôt pour connaître les pertes financières. Les entrepreneurs s'affairent actuellement à évaluer l'ampleur des dommages avec la Financière agricole du Québec, leur compagnie d'assurances, leur conseiller en agroenvironnement et des ingénieurs forestiers. Les agriculteurs devront aussi observer les signes manifestés par leurs animaux qui auraient pu inhaler de la fumée.

Son étable étant située à proximité de la tourbière en feu, un seul fermier a dû évacuer une partie de son troupeau, qu'il a transportée dans un autre bâtiment qui lui appartenait et qui se trouvait plus loin du sinistre. Cette décision a été prise de concert avec son vétérinaire. «Les vétérinaires ont été importants pour savoir si les animaux étaient corrects ou si on devait les sortir, souligne Mme Lemieux. Ils faisaient des visites pour en être certains.»

Tout un réseau d'entraide s'est aussi spontanément développé sur Facebook pour accueillir les animaux qui auraient eu besoin d'être relocalisés d'urgence. «Beaucoup de gens de partout dans la région du Bas-Saint-Laurent et même de Chaudière-Appalaches offraient 15 ou 20 places, raconte la productrice agricole. […] Il y avait beaucoup d'endroits où on pouvait aller porter les animaux. […] Un feu de cette ampleur-là, ça venait toucher plusieurs entreprises qui étaient à risque. C'était beau de voir tous les messages qui pouvaient être lancés sur Internet!»

La présidente du syndicat local de l'UPA ne manque pas de fierté devant un tel élan de compassion manifesté par la communauté agricole «à se tenir, à s'organiser, à s'entraider […]». «Ils ont travaillé fort et c'est venu naturellement, toute cette solidarité-là du milieu agricole. […] Ils ne manquent pas d'ouvrage, mais ils sont tout le temps disponibles. Même s'ils sont occupés, ils sont tout le temps prêts à aller de l'avant pour aller aider.»

La reconnaissance à l'égard de ces valeureux agriculteurs était tout aussi palpable du côté des élus. «Je veux leur transmettre mes remerciements, a fait valoir le préfet Soucy. Il y a eu vraiment beaucoup de solidarité. Ces gens-là ont déjà leur travail, ils en ont déjà plein les bras et ce sont les premiers à être là! Pourtant, ce sont des gens qui ne l'ont pas facile! Il y en a qui ont travaillé pendant 24 heures.»

Des restaurateurs généreux

Si la générosité des agriculteurs était impressionnante, «la solidarité suprarégionale» des restaurants l'était tout autant, de l'avis d'Yvon Soucy. Des restaurants de Montmagny et de La Pocatière ont gracieusement servi des centaines de repas. Une fromagerie, un casse-croûte et Moisson Kamouraska sont aussi venus en renfort pour nourrir les pompiers, les agriculteurs et les bénévoles. Selon l'élu, la liste était longue et les offres étaient spontanées, alors que personne ne les avait sollicités.

«On a eu une entraide absolument fantastique de partout, confirme le maire de Rivière-Ouelle, Louis-Georges Simard. C'est absolument renversant! On a monté une salle pour le centre de coordination, où on servait des centaines de repas par jour. Il y avait même un couple qui était parti de Québec pour venir travailler à la cuisine de sa propre initiative. C'était assez impressionnant! On a constaté beaucoup de sensibilité. Des restaurants, qui viennent de subir la crise, ont apporté gratuitement 150 repas. Cette entraide-là, on ne pourra pas rendre la pareille.» Cependant, le maire assure que si, un jour, ils ont besoin de son aide, «on va être là, c'est certain»! «Avec un sinistre comme celui-là, c'est clair que si on n'avait pas eu toutes ces ressources-là, on l'aurait échappé», croit le maire Simard.